Economie

G20: la comptabilité, un enjeu politique

Philippe Reclus, mis à jour le 25.09.2009 à 16 h 21

Augmenter les normes de fonds propres pour les banques reviendrait paradoxalement à favoriser les Américaines, responsables de la crise, au détriment des Européennes.

«Les bonus sont notre force et votre problème». A Pittsburgh au G20, face à Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, Barack Obama pourrait être tenté de paraphraser John Bowden Connally, ancien Secrétaire au Trésor de l'administration Nixon, auteur de la phrase célèbre, «le dollar est notre monnaie mais  votre problème».

Selon la tournure des négociations entre Européens et Américains sur la question des rémunérations dans la finance, il n'est pas exclu que les banques américaines, par qui le mal est arrivé, non seulement s'en sortent mieux que leurs homologues du Vieux continent qui n'ont pourtant pas à rougir, mais renforcées par un avantage compétitif décisif.

Tout le monde est à peu près d'accord pour dire qu'il faut trouver un système qui évite à l'avenir que des traders prennent des risques incontrôlés en fonction de leur propre intérêt et mettent en danger le système bancaire tout entier. Mais les chemins pour y parvenir divergent selon que l'on se trouve d'un coté ou de l'autre de l'Atlantique.

La France et l'Allemagne réclament une limitation stricte de ce type de pratiques. En particulier en tordant définitivement le cou aux «bonus garantis», en imposant un étalement du versement des primes et en appliquant un système de malus.

Il est hors de question de plafonner les bonus voire d'imposer des niveaux individuels de rémunération rétorquent les Américains qui ont pour priorité de préserver la compétitivité de leur place financière. Ils ont certes fait un geste en proposant que la Fed (Réserve fédérale) dispose d'un nouveau pouvoir de supervision pour évaluer les politiques de rémunérations des banques et s'assurer qu'elles n'encouragent pas les prises de risques inconsidérées. Avec la possibilité d'imposer la restitution de certains bonus. Pour certains banquiers américains, cette esquisse d'encadrement revient déjà à se retrouver aux portes de l'enfer. Pour les Européens, c'est très en deçà du minimum requis.

Le compromis le plus probable devrait être obtenu par les voies détournées de la comptabilité. Moins spectaculaire. Mais autrement plus efficace. S 'attaquer au problème en obligeant les banques à augmenter leurs ratios de capitaux propres liées à leurs activités à risque sur les marchés afin de pouvoir faire face plus facilement à d'éventuelles pertes.

Cette évolution, si elle se confirme, sera déjà une bonne chose. Elle forcera non seulement les banques à se doter de matelas de capitaux plus importants pour faire face à l'avenir aux crises, sans avoir à tendre la sébile au contribuable pour réparer leurs erreurs.  Et en augmentant le dénominateur des fonds propres, elle réduira par construction la rentabilité de ces activités et conduira mécaniquement à réduire les rémunérations qui leur sont indexées.

Il ne faut pas cependant être naïfs. Si le sommet du G20 aboutit à ce dispositif, il va donner le coup d'envoi à une chasse aux fonds propres des banques du monde entier qui vont batailler pour attirer les capitaux sur les marchés financiers. Lesquels n'ont pas des ressources illimitées. Or, à ce jeu, les banques américaines sont sans doute les mieux préparées. Elles ont pris une longueur d' avance en procédant avant l'été à des tests de résistance qui les ont déjà conduites à lever massivement des capitaux. Ou à marier ensemble des mastodontes pour jouer sur l'effet de masse.

Elles ont également largement engagé le remboursement des prêts au Trésor américain. Libérées du joug de l'Etat, elles disposent d'une marge de manoeuvre pour reprendre une stratégie d'autant plus agressive de conquête dans les activités de marché qui les voient renouer, à voir les 11, 4 milliards de dollars mis de coté par Goldman Sachs, avec les pratiques des bonus et des rémunérations garanties.

Le capital risque d'être une denrée de plus en plus rare et chère ces prochains mois. Plus les banquiers européens attendront pour s'en procurer, plus ils risqueront de voir leurs concurrents venir s'approvisionner avant eux sur les marchés et plus les conditions risquent d'être toujours plus onéreuses à mesure que le réservoir se videra.

Il y a une autre menace. Les banques européennes ont démontré que leur modèle de banque universelle qui consiste à combiner les métiers de la banque commerciale et de la banque d'investissement, était plutôt efficace pour affronter les chocs. Mais elles ne veulent pas reconnaître que l'argent des déposants, non rémunéré, leur aura servi, en fournissant d'abondantes liquidités à faible coût, à résister à l'asphyxie des marchés de prêts entre banques.

Le vrai bras de fer entre Américains et Européens est à venir lorsqu'il s'agira de fixer et d'appliquer, en 2011, dans le détail,  les nouvelles règles comptables de solvabilité, fixer les ratios d'effet de levier rapportant le bilan aux fonds propres et définir les caractéristiques des capitaux qui entrent dans le fameux «Tier one» des fonds propres.

Ce mouvement risque d'imposer aux banques universelles à la française d'avoir à trier dans leurs métiers et d'en abandonner certains, faute de moyens, pour se spécialiser.  Il n'est pas illégitime de se demander si la Société Générale, en l'état, dispose des moyens pour, d'un coté, récupérer sa position de force dans la banque de marché et, de l'autre, consolider ses positions dans la banque de détail où elle est trop petite. Le Crédit agricole paraît, quant à lui, avoir déjà ouvertement choisi, en réduisant sensiblement sa présence dans la banque d'investissement. D'autres banques plus modestes et moins bien capitalisées pourraient décider de sortir définitivement de ces métiers.

Ce qui revient à dire qu'après avoir fait le ménage chez elles en laissant Lehman Brothers faire faillite, les majors américaines spécialisées, Goldman Sachs, Morgan Stanley et autres, pourraient donc avoir un boulevard pour tuer un peu plus la concurrence au niveau mondial dans les métiers de la banque de marché. Et étendre d'autant plus facilement leur domination qu'elles continueront de promettre de généreux bonus pour attirer les meilleurs.

Dans un interview à Sud 0uest, Michel Pébereau, président de BNP Paribas, n'y va de main morte en expliquant qu'il s'agit ni plus ni moins d'un enjeu d'indépendance nationale. «Le véritable enjeu», explique-t-il après avoir été fortement critiqué pour les bonus que sa banque s'apprêtait à distribuer à ses traders et pour les stock options qu'il vient lui même de lever, «c'est que les 17 000 salariés de notre banque de financement et d'investissement exercent des activités essentielles pour l'économie française: le financement de nos exportations, celui de l'Etat par les marchés, les augmentations de capital et les rapprochements d'entreprises. Si ces produits ne sont pas fournis aux entreprises françaises par des banques françaises, ils le seront par des banques américaines ou anglaises».

Rien n'est finalement plus politique que les normes comptables. Pittsburgh devrait, une fois de plus, le démontrer au détriment des Européens.

Philippe Reclus

Lire également: Les banques françaises dindons du G20? par Eric Le Boucher

Image de Une: La ville de Pittsburgh au bord de l'Ohio  E. Leser

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