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Messieurs les scientifiques, on ne veut plus de vos réponses toutes faites

Les sentiments sont des faits | Mathias Klang via Flickr CC License by CC

Les sentiments sont des faits | Mathias Klang via Flickr CC License by CC

La communauté scientifique aurait beaucoup à apprendre du débat de 1958 opposant Linus Pauling et Edward Teller sur le nucléaire. C'est un modèle d'intelligence politique.

Le 20 février 1958, à une époque où les essais nucléaires connaissent une croissance exponentielle à travers le monde –25 en 1955, 55 en 1957, quasiment 120 en 1958–, deux scientifiques allaient se rencontrer à San Francisco lors d'un débat télévisé portant sur ces essais atomiques militaires, leurs retombées et la question du désarmement. Devant un imposant KQED en lettres blanches, le nom de la chaîne de télévision publique organisant l'événement, est assis Linus Pauling, le lauréat 1954 du Prix Nobel de chimie et ardent partisan de la paix mondiale par la voie du désarmement nucléaire. À sa gauche, le physicien Edward Teller est visiblement à son aise et confiant. 

Teller avait contribué à la conception des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki et travaillait sur la bombe à hydrogène, une arme encore plus puissante. Selon lui, empêcher une guerre nucléaire avec les Soviétiques demandait d'en passer par la conception d'armes toujours plus destructrices.

Des outils militants, analytiques, pédagogiques

Depuis la diffusion de ce débat, voici près de soixante ans, le spectacle de scientifiques confrontant leurs désaccords politiques est devenu banal. Des experts peuvent ainsi s'opposer sur une très large gamme de débats politiques portant sur des questions aussi diverses que le changement climatique, les plantes génétiquement modifiées, l'alimentation ou encore les systèmes éducatifs. Ces experts s'expriment en tant que scientifiques. Mais très souvent, ils s'expriment aussi en faveur d'une position politique. Avec une telle action militante, la frontière entre science et politique semble devenir de plus en plus floue.

Quand il y a clivages politiques et incertitudes scientifiques, les chercheurs devraient nous aider à composer avec des problématiques complexes et difficiles. Pour ce faire, ils peuvent s'armer d'outils militants, analytiques ou pédagogiques. Aujourd'hui, beaucoup de scientifiques mélangent –intentionnellement ou non– les stratégies analytiques et éducatives avec un parti pris politique, ce qui accroît davantage la perception d'un syncrétisme entre science et politique. À l'époque, de tels débats étaient moins courants et, si les scientifiques étaient pour la plupart impliqués dans des processus politiques, l'autorité de la science était moins ancrée à son rôle d'arbitre des polémiques.

Chacun exprimera ses convictions personnelles fondées sur son expérience, une réflexion approfondie et une connaissance étayée des subtilités

Le danger des armes atomiques

Ce soir de 1958, la caméra commence par se focaliser sur l'animateur assis entre les deux scientifiques. «Aux États-Unis, nos responsabilités sont énormes face aux décisions devant être prises», débute-t-il, en faisant référence aux questions que la société américaine se pose sur la gestion des armes nucléaires. 

«Afin d'y voir plus clair, (…) deux scientifiques parmi les plus éminents au monde ont accepté de débattre du sujet retombées et désarmement. Chacun exprimera ses convictions personnelles fondées sur son expérience, une réflexion approfondie et une connaissance étayée des subtilités en présence.»

Pauling, vêtu d'un costume taillé à la mesure de sa frêle silhouette, est le premier à prendre la parole. Une semaine avant son 57e anniversaire, il a le sommet du crâne dégarni et quelques boucles grises descendent sur ses oreilles. Aux États-Unis, Pauling avait commencé par donner des conférences sur la science des armes atomiques lancées sur le Japon en 1945. Dès la fin des années 1940, ses interventions s'orientent sur le danger des armes atomiques, ses présentations toujours au fait des dernières avancées scientifiques et des plus récents développements politiques.

Plaidoyer pour la négociation

Plaçant ses deux mains bien à plat devant lui, Pauling se penche en avant et fixe la caméra. «Je suis un scientifique, je m'intéresse au monde, ce monde merveilleux dans lequel nous vivons.» Il semble légèrement mal à l'aise, hésitant. «Et je m'intéresse particulièrement aux êtres humains.» À ces mots, il commence à se détendre.

«Il ne faut pas que nous ayons une guerre nucléaire. Il faut que nous nous mettions à résoudre les conflits internationaux en appliquant le pouvoir de la raison humaine d'une manière conforme à la dignité de l'homme.» 

Le père de la bombe H et son collègue répondent aux 9.000 scientifiques: le risque des retombées est largement surestimé

À chaque «faut», la voix de Pauling gagne en volume. 

«Il faut les résoudre par l'arbitrage, la négociation, le développement du droit international, l'élaboration d'accords internationaux susceptibles de rendre justice à toutes les nations et à tous les peuples –de profiter à toutes les nations et à tous les peuples. Nous devons le faire maintenant.»

Le risque des retombées surestimé?

Un mois avant ce débat, Pauling et sa femme, Ava Helen, s'étaient rendus à New York pour remettre une pétition au Secrétaire général des Nations Unies. Au lendemain de leur visite, le New York Times titrait «9.000 scientifiques de 43 pays demandent l'arrêt des essais nucléaires militaires».

Mais d'autres scientifiques étaient contre la suspension de ces expériences. Teller et Albert L. Latter, lui aussi expert en armement nucléaire, avaient répondu à cette pétition dans un article publié dans le magazine Life. Son sous-titre était des plus cinglants: «Le père de la bombe H et son collègue répondent aux 9.000 scientifiques: le risque des retombées est largement surestimé.»

Dans cet article, Teller et Latter évoquaient les travaux de scientifiques montrant que le rayonnement solaire bombardant au quotidien la Terre ou les cabinets de radiologie représentaient un danger supérieur aux essais nucléaires militaires. En se fondant sur de telles informations, Teller et Latter affirmaient que le risque de contracter une leucémie ou un cancer des os à cause des retombées des essais était négligeable.

Une information honnête

Au cours du débat, Pauling sortira une copie de l'article de Life signé par Teller. «J'aimerais citer un extrait de cet article», déclare Pauling avant de chausser ses lunettes et de débuter sa lecture. «Le peuple étant le pouvoir souverain d'une démocratie, il est de la plus haute importance que ce peuple soit honnêtement et complètement informé de tous les faits pertinents.» Il détache soigneusement les mots, puis précise que les lecteurs de Life «ne sont pas honnêtement ou complètement informés par cet article». Pour le prouver, il complète sa lecture de plusieurs passages de l'article, pour beaucoup en lien avec les effets sanitaires des rayonnements et les qualifie de «faux» et de «gravement fallacieux».

Pauling termine sa présentation avec certains éléments scientifiques qui, espère-t-il, permettront aux spectateurs de comprendre l'ampleur du danger des retombées. De mémoire, il évoque les 15.000 enfants susceptibles d'être atteints par des mutations génétiques pathogènes si jamais le rythme des essais nucléaires n'est pas ralenti et souligne qu'il existe d'ores et déjà «de graves effets sur la santé des êtres humains actuellement en vie».

L'un des premiers points sur lesquels nous nous retrouvons, c'est un désir de paix et une très profonde estime pour la vie humaine

Une estime partagée de la vie humaine

Pour son propos introductif, Teller opte pour une autre stratégie. «J'aimerais tout d'abord souligner qu'il y a beaucoup, beaucoup de faits sur lesquels Dr. Pauling et moi-même sommes d'accord», déclare le cinquantenaire avec son fort accent hongrois. Avec ses manières décontractées et son air débonnaire, il semble plus sympathique et plus accessible que Pauling. «L'un des premiers points sur lesquels nous nous retrouvons avec le Dr. Pauling, c'est un désir de paix et une très profonde estime pour la vie humaine.» 

Comme pour accentuer son propos, les sourcils broussailleux de Pauling ne cessent de se soulever et l'homme quitte rarement la caméra des yeux. «C'est une opinion que je partage avec beaucoup de mes collègues scientifiques –un très grand nombre.» À mesure qu'il approche de la fin de son introduction, un léger sourire de satisfaction se dessine sur son visage.

La caméra se tourne alors vers Pauling. Il est raide comme un piquet, les sourcils froncés et les lèvres serrées.

Teller et les persécutions nazies

«Les enjeux sont énormes, continue solennellement Teller. Cela ne concerne pas uniquement nos vies. Nous agissons pour la liberté, notre propre liberté, la liberté de nos amis et de nos alliés.» En phase avec la politique américaine de dissuasion nucléaire, Teller estime que la force est le seul moyen d'assurer cette liberté et, au final, de faire respecter un droit international. Le désarmement retire aux nations leur capacité de rétorsion. Et c'est à cause du désarmement qu'Adolf Hitler et les Nazis ont pu occuper le pays natal de Teller.

Il faut éviter la guerre en toutes circonstances, sauf une, à mon avis: lorsque la liberté d'êtres humains est en jeu

Né dans une famille juive hongroise et après des études en Allemagne, Teller a émigré aux États-Unis en 1935 pour fuir les persécutions nazies. Une épreuve dont les marques sont encore fraîches, comme le prouve la colère qui en vient à animer sa voix. Avec la belligérance de l'Union soviétique, son pays est désormais tout aussi précaire que sous l'Allemagne nazie. En plaçant la liberté avant la paix, Teller peut en appeler aux angoisses des spectateurs face à l'hégémonie communiste. Il insiste: «Il faut éviter la guerre en toutes circonstances, sauf une, à mon avis: lorsque la liberté d'êtres humains est en jeu.» La guerre est un dernier recours; la conception et l'expérimentation d'armes nucléaires un moyen de l'éviter.

Un avenir utopique

Pauling essaye alors de recentrer le débat sur une question scientifique qu'il estime centrale: les dommages génétiques causés par les essais nucléaires. Mais Teller est un fin stratège. Si le gros de ses interventions est d'ordre idéologique, il ne met pas pour autant la science de côté.

Lorsque Pauling en vient à la science des retombées, Teller en profite pour mentionner une autre face de la science nucléaire, un avenir utopique rendu possible par la poursuite des essais. Il parle d’explosifs propres, sans éléments radioactifs, d'une époque où des explosions nucléaires sans rayonnements permettront de casser des montagnes et d'exploiter des minerais, de creuser des canaux et même d'augmenter la production pétrolière.

«J'aimerais le dire tout net, déclare Teller avec une franchise désarmante, les dégâts supposés que les petites doses de radiations sont censées provoquer en termes de cancer et de leucémie ne sont pas prouvés, en l'état de mes connaissances et selon des données statistiques fiables et précises.» Avec son accent à couper au couteau, Teller poursuit implacablement sa démonstration. «Ces dégâts sont possibles. Mais l'absence de dégâts est tout aussi possible. Et il est aussi possible que de très faibles doses de radioactivité soient bénéfiques.»

L'arme de la dissuasion nucléaire

La position de Teller quant aux preuves scientifiques des risques des retombées est claire: on n'en sait bien trop peu. Les chercheurs doivent encore fournir des statistiques concluantes sur les effets réellement dommageables des retombées radioactives sur le système reproductif. À défaut, il est trop tôt pour prendre des mesures radicales qui rendront les États-Unis vulnérables à une attaque nucléaire.

Je ne crois pas à une guerre nucléaire. Je crois que ces énormes stocks d'armes nucléaires sont réellement dissuasifs

Avec son ardeur et le sentiment d'urgence qui transparaît de ses propos, Teller a sans nul doute capté l'attention des spectateurs, effrayés par le spectre d'une guerre mondiale. Ce qui pousse Pauling à s'éloigner de la question scientifique des retombées et à passer à une observation politique susceptible de calmer le public. 

«Je ne crois pas à une guerre nucléaire. Je crois que ces énormes stocks d'armes nucléaires sont réellement dissuasifs, comme l'affirme le Président Eisenhower. Que ce sont des armes de dissuasion qui empêcheront la guerre.» 

L'étape suivante, affirme-t-il, consiste à élaborer une législation internationale mettant fin aux essais nucléaires. Reste que la sobriété de ses propos et son air engoncé empêchent Pauling d’établir une réelle connexion affective avec les téléspectateurs.

«Une paix fondée sur la force»

Les armes nucléaires sont dissuasives, Teller est du même avis. Mais mettre fin aux essais équivaut selon lui à mettre le monde dans les mains des Russes. «Oui, la paix construite sur la force est moins bonne que la paix construite sur le droit, mais dans le terrible monde dans lequel nous vivons –un monde où les Russes ont réduit en esclavage et tué tant d'hommes–, je pense que, pour le moment, la seule paix que nous pouvons obtenir est une paix fondée sur la force.» Face à la cruauté soviétique, les États-Unis n'ont pas d'autre choix.

Le débat ne changera pas de cap. Dès le départ, Teller a su prendre l'avantage et ne le lâchera jamais. Face à la caméra, sa présence est meilleure. Et même s'il a un peu de retard sur la science des retombées, ses arguments séduisent davantage les téléspectateurs que les chiffres, les statistiques et la voix blanche de Pauling.

Une question de liberté

Et c'est à Teller que reviendra d'ailleurs le dernier mot: «Il faut que je vous dise que je ne peux pas rester calme sur ces questions, dit-il en basculant son torse vers la caméra. J'ai des sentiments, des sentiments forts. Beaucoup de gens ont été tués en Hongrie, là d'où je viens, et tous les gens vivant en Hongrie ont aujourd'hui perdu leur liberté.»

J'ai des sentiments, des sentiments forts. Beaucoup de gens ont été tués en Hongrie, là d'où je viens

Après avoir frappé deux coups rapides sur la table, il poursuit sa tirade: «Cette question de la liberté est la question la plus importante dans mon esprit. Je ne veux tuer personne. Je suis farouchement opposé au meurtre, martèle-t-il, mais je suis encore plus, encore plus farouchement épris de liberté.» Il s'agite. Il condamne la censure. Il réprouve le totalitarisme. Sa fureur est palpable. En au plus fort de sa colère, il conclut: «Je parle de ma liberté, de sa liberté, dit-il en désignant Pauling. De notre liberté, de notre liberté à tous.» Le débat se terminera sur cette phrase.

La science au service d'un raisonnement

Aujourd'hui, plus d'un demi-siècle après, ce qu'il y a de plus remarquable dans ce débat est la manière dont Pauling et Teller –deux éminents experts– relient leurs connaissances scientifiques et leurs préférences politiques à leur point de vue tout à fait personnel sur le monde et sur la manière de repousser le spectre d'une apocalypse nucléaire.

Chacun de ces scientifiques s’appuiera sur son expertise pour étayer son raisonnement, et l'un comme l'autre proposera une interprétation valide, quoique différente, des faits scientifiques disponibles. Mais à la fin du débat, reste que la science ne tiendra qu'un rôle secondaire, vu que les deux hommes mettront surtout l'accent sur les valeurs sur lesquelles se forge leur opinion politique. Pauling restera stoïque en citant des statistiques justifiant l'élaboration d'un traité international interdisant la poursuite des essais nucléaires. De son côté, Teller préférera jouer la carte personnelle en parlant de sa famille ou du vécu de ceux ayant à subir le totalitarisme, afin de légitimer son recours à la force pour maintenir la paix. En d'autres termes, les deux scientifiques s'exprimeront en tant que militants.

À chacun d'en tirer ses conclusions

Le débat Pauling-Teller nous rappelle qu'il existe une autre façon, sans doute meilleure, d'impliquer des scientifiques dans des polémiques d'ordre politique. Ni Pauling ni Teller n'aura cherché à se placer sur le piédestal de l’objectivité froide, dans un monde fait de clivages politiques et de dilemmes provisoires. Et les téléspectateurs ont pu facilement reconnaître les démonstrations des scientifiques pour ce qu'elles étaient: des points de vue informés, influencés par des valeurs personnelles.

Je suis certain que nos deux invités seront d'accord pour dire que la solution ultime repose entre nos mains

Ce qui ne veut pas dire que la science devrait être mise de côté dans les débats politiques, mais que les experts doivent être reconnus en tant qu'êtres humains, avec des biais, des préférences et un point de vue toujours incomplet sur les défis complexes auxquels une société démocratique est confrontée. En fin de compte, déterminer si une expertise confère un savoir particulier permettant de résoudre au mieux des problèmes politiques est une question que nous devons chacun nous poser et résoudre en notre âme et conscience.

En réalité, le dernier mot n'est pas revenu à Teller ou Pauling, mais au modérateur. Perché sur son tabouret entre les deux scientifiques, et regardant l'un et l'autre derrière ses lunettes à l'épaisse monture, il rappellera aux téléspectateurs leur responsabilité, en des termes qui pourraient aujourd'hui sembler extraordinaires: 

«Le problème n'a manifestement pas été résolu, et je suis certain que nos deux invités seront d'accord pour dire que la solution ultime repose entre nos mains. Que chacun de nous a l'obligation morale d'examiner les faits, d'en tirer des conclusions, et d'agir en conséquence.»

Cet article est initialement paru dans la revue Issues in Science and Technology

 

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