France

Clearstream: Jean-Louis Gergorin, la stratégie du complot

Gilles Bridier, mis à jour le 24.09.2009 à 6 h 46

Le «corbeau» de l'affaire Clearstream a passé sa vie à bâtir des stratégies de conquêtes et à dénicher des complots.


D'industriel, il n'en a que la carte de visite. Car Jean-Louis Gergorin, même avec le titre de vice-président d'EADS, le champion européen de l'industrie aérospatiale civile et militaire, n'eut jamais de responsabilités opérationnelles à la tête d'une filiale ou d'un programme. Toute sa trajectoire professionnelle se déroula comme sur un jeu d'échecs, à bâtir des stratégies. Tout vibrionnant au ministère des affaires étrangères, à la tête du Centre d'analyse et de prévision, le jeune énarque et polytechnicien a fait ses premières armes entre la diplomatie et le renseignement militaire. C'est aussi pour occuper ce registre que Jean-Luc Lagardère lui proposa en 1984 de le rejoindre chez Matra. Nez en l'air, regard clair et mèche en bataille, son ministère est celui de la parole et de l'intelligence économique, à échafauder des possibles plus qu'à décider de réalisations. Et c'est encore comme directeur de la stratégie qu'il démissionna d'EADS en 2006 après avoir révélé qu'il était le «corbeau» de l'affaire Clearstream.

Le stratège de la meute des «matraciens»

Jean-Luc Lagardère le remarque à l'occasion d'un colloque. Les démonstrations du jeune homme - moustaches généreuses et cheveux longs à l'époque - sont brillantes, et le patron de Matra cherche à étoffer son équipe de mousquetaires. Gergorin le rejoint. Avec l'homme de confiance Pierre Leroy, Thierry Funck-Brentano aux relations humaines, Roland Sanguinetti à la communication et Philippe Camus aux Finances, ils composent le carré de choc de Jean-Luc Lagardère pour préparer le retour dans le privé d'un Matra nationalisé par la gauche mais toujours dirigé par Lagardère.  Entre ces «matraciens» du premier cercle, pas de hiérarchie: derrière le chef, ils chassent en meute. Jean-Louis Gergorin baigne dans son univers: il crée des relais politiques pour ancrer Matra dans la défense et l'espace, et secondera Jean-Luc pour obtenir la re-privatisation de Matra, la dernière «privatisation Balladur».

La raison d'Etat, comme une passion

Lagardère est ambitieux, pour son groupe et pour son pays. Gergorin ne fonctionne que selon la raison d'Etat; elle l'anime, elle structure sa réflexion. Les deux hommes peuvent s'entendre. A l'époque, Matra est avant tout une «boîte d'ingénieurs» qui compte assez peu sur l'échiquier mondial de l'industrie de défense. L'objectif est donc clair: conquête à outrance. Les bras-de-fer vont commencer.

Thomson, l'ennemi

C'est d'abord la lutte sans merci contre Thomson. Le groupe est dirigé par Alain Gomez, de la même trempe que Lagardère. Thomson l'équipementier pèse plus lourd que Matra, et à ce titre lui conteste son rôle de maître d'ouvrage dans la production de missiles. Pour le contrer, Matra ira même jusqu'à coopérer avec Aérospatiale, alors que tout oppose les deux groupes. Jean-Louis Gergorin est à la manœuvre, pragmatique et anticipant toujours de plusieurs coups l'évolution du jeu. C'est l'époque, selon lui, des premiers complots contre Lagardère. D'abord pour contrer le rachat de Thomson: d'abord vainqueur, Matra est très vite retoqué à cause d'un montage contestable avec le coréen Daewoo.  Gergorin et Funck-Brentano sont à la manœuvre pour tenter de convaincre tous les leaders d'opinion de l'Hexagone que Matra a été dupé. Havas lui aurait barré la route. Rien n'y fait: Matra est battu. Le groupe se relèvera.

Déstabilisation à la chinoise

Autre affaire, bien plus grave bien que, au départ, on ne l'ait guère compris. Un avocat américain d'origine chinoise, William Lee, interpelle Jean-Luc Lagardère, remet en question la gestion du groupe, cherche à déstabiliser l'équipe dirigeante de Matra aux yeux des actionnaires. L'image du groupe vacille. Jean-Louis Gergorin dénonce l'existence d'un autre complot. Il y voit à nouveau la patte de Thomson et d'Alain Gomez, l'ennemi. Mais la partie est bien plus complexe que toutes celles qu'il a pu jouer jusqu'à présent: en toile de fond, l'affaire des frégates de Taïwan se profile déjà.

La grenouille avale le bœuf

Dans le monde et notamment aux Etats-Unis, les industriels de la défense se restructurent et fusionnent pour créer des géants incontournables. A Paris, le gouvernement décide de regrouper les entreprises du complexe militaro-industriel, qui consacrent une grande partie de leur énergie à se neutraliser et à jouer une partie franco-française suicidaire pour l'industrie française d'armement. Gergorin, à qui personne ne conteste son surnom de génie de la stratégie, est à la fête. A l'issue du match de quart de finale de l'équipe de France du Mondial de 1998, avec d'autres camarades de jeu (Philippe Camus, Jean-Paul Guth et Marwan Lahoud), il soumet un projet à Jean-Luc Lagardère qui stupéfie le patron: fusionner Matra à Aérospatiale, deux sociétés que tout oppose. En outre, le groupe public pourrait bien absorber le privé, plus petit. Mais ce serait sans compter sur l'entregent des mousquetaires et de leur chef. Lagardère donne le feu vert pour les grandes manœuvres.

Jean-Louis Gergorin multiplie les contacts en coulisses et défend le projet au nom de la place de la France sur les marchés militaires. «Sa» raison d'Etat l'emporte. L'opération a lieu, sous l'œil consterné du management d'Aérospatiale aux ordres de sa tutelle et incapable de déployer la même force de conviction auprès du pouvoir politique que Jean-Luc Lagardère et sa meute. Dans le nouvel Aérospatiale-Matra, la grenouille a avalé le boeuf, les «matraciens» prennent le pouvoir. Bien que Lagardère soit marqué à droite, Gergorin a mis le gouvernement de gauche de son côté. Il saura s'en faire un allié sur le terrain européen.

La bataille de l'Europe

Car ce n'est que le premier acte. Lagardère voit plus loin: l'Europe. Gergorin le suit... ou le précède. Alors que l'allemand DASA, filiale de Daimler, entretient depuis de nombreuses années des collaborations avec Aérospatiale, Matra s'immisce dans leur tête à tête avant même la fusion avec Aérospatiale. Et lorsque la fusion de Matra et Aérospatiale est annoncée, Lagardère et Gergorin ont déjà tourné à leur avantage un projet de fusion qui avait été initialement imaginé entre Aérospatiale et l'allemand DASA.  Si on ne peut parler de complot, les jeux d'influence ont été poussés à leur paroxysme pour que le plus petit joueur en présence, Matra, entraîne à sa suite deux groupes bien plus importants pour créer le leader européen et deuxième mondial de l'industrie aérospatiale civile et militaire.

Lagardère se muait en chevalier au service de la souveraineté française et de l'Europe, Gergorin savourait sa victoire au nom de la raison d'Etat. Annoncée à Strasbourg en octobre 1999 voilà juste 10 ans, l'opération donnait naissance à EADS un an plus tard.

Lagardère victime d'un complot ?

Mais Lagardère ne put savourer longtemps cette victoire. En 2003, deux semaines après une intervention à la hanche relativement bénigne, il meurt empoisonné par un staphylocoque doré qui aurait déclenché une maladie auto-immune. Le capitaine d'industrie est foudroyé, emporté en quelques jours. Pour tous les proches de Lagardère, le coup est d'autant plus rude que rien ne laissait entrevoir une quelconque défaillance. Jean-Louis Gergorin en est persuadé: Jean-Luc a été victime d'un complot. Il le confie en petit comité. Mais il sort d'une période difficile, un «coup de fatigue» qui l'a tenu à l'écart des affaires pendant quelques mois. On ne prête guère attention à ses propos.

Pourtant, Gergorin a toujours gardé intacts ses réseaux d'information, et pas seulement en France.  Des proches se souviennent par exemple que, avant les attentats du 11 septembre 2001, il avait prédit une prochaine action terroriste sur le Pentagone et Washington. Et encore: le soir même de ces attentats, il avait déclaré: «c'est Ben Laden». Mais pourquoi accréditer la thèse d'un complot qui aurait visé Lagardère? Il était un rempart contre l'entrée de capitaux russes au capital d'EADS, une position partagée par Gergorin.  A partir de là, pour le directeur de la stratégie du groupe, toutes les dérives étaient imaginables...

La chute du corbeau

C'est alors que se mirent en place les éléments de l'affaire Clearstream, mettant en scène des personnalités que Jean-Louis Gergorin connaît depuis fort longtemps. Jusqu'à ce jour de 2006 où Gergorin déclare être le «corbeau» dans l'envoi des vrais-faux listings. Le clan Lagardère est retourné : quelques jours plus tôt, il assurait n'y être pour rien. «S'il a menti cette fois, quand n'a-t-il pas menti?» entend-on?

Avec cet aveu qui laisse parfois perplexe, non seulement Jean-Louis Gergorin, dépassé par son nouveau personnage, signait son arrêt de mort dans le groupe, mais il déstabilisait toute la partie française d'EADS toujours sous la pression de son homologue allemande. Aujourd'hui, à part Fabrice Brégier à la direction générale d'Airbus, il n'y a plus un seul «matracien» à l'exécutif d'EADS.  L'empreinte de Lagardère n'aura pas résisté aux révolutions de palais et à l'ambiance délétère née dans les atmosphères de complots inhérents à toute guerre secrète: en l'occurrence celle de l'intelligence économique, le monde de Jean-Louis Gergorin.

Gilles Bridier

Image de Une: Jean-Louis Gergorin Benoit Tessier / Reuters

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte