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Exclure les enfants de chômeurs des cantines scolaires: une proposition bête et méchante

Nadia Daam, mis à jour le 16.09.2015 à 4 h 06

La municipalité écologiste de l'Ile-Saint-Denis a jugé qu'il fallait désengorger les cantines en réservant l'accès aux enfants dont les parents travaillent.

A Vincennes le 26 mars 2009. REUTERS/Charles Platiau

A Vincennes le 26 mars 2009. REUTERS/Charles Platiau

Faut-il que les cantines scolaires représentent un sujet crucial pour que les politiques s'en mêlent tant? Il ne s'agit pourtant pas d'inspecter le contenu des assiettes ou la qualité de l'accueil –ça n'est visiblement pas la priorité. L'urgence, si l'on se fie aux décisions unilatérales des municipalités, c'est de décider qui, parmi les enfants, a le droit ou non de manger à la cantine.

Après le nauséabond débat sur le porc dans les assiettes –qui n'a d'ailleurs toujours pas trouvé son épilogue– ce sont les enfants de chômeurs qui sont désormais visés. Et les jeunes enfants: la question de les trier pour l'accès à la cantine ne se pose que pour les écoles primaires; dans les collèges et les lycées, la mise en place d'un service de restauration scolaire est obligatoire pour les départements et les régions. 

S'il fallait une preuve que la stigmatisation n'est pas l'apanage de l'extrême-droite: c'est la municipalité écologiste de l'Ile-Saint-Denis qui a jugé qu'il fallait désengorger les cantines (puisque c'est bien de cela qu'il s'agit) en réservant l'accès aux enfants dont les parents travaillent. Interrogé par l'Express, Julien Bonnet, directeur de cabinet du maire (EELV) Michel Bourgain jure la main sur le coeur:

«Nous sommes favorable à l'ouverture de la cantine à tous les enfants, mais nous n'en avons tout simplement pas les moyens financiers, humains, et matériels».

Et la municipalité de dégainer un argument qu'elle imagine probablement implacable: les dotations de l'Etat ont largement baissé ces dernières années.

Et parce que la mairie sait que des actions en justice sont déjà envisagées par les parents d'élèves mécontents, elle a envisagé un plan B consistant à tirer au sort les élèves qui auront le droit de manger à la cantine. Ou «appliquer la politique du "premier arrivé, premier servi".»

Petit détail amusant, si tant est qu'à ce stade, on ait encore envie de sourire, la cantine de l'Ile-Saint-Denis propose un repas végétarien et de nombreux aliments issus de l'agriculture biologique. Ces petits veinards dont les parents travaillent vont se régaler et manger sainement. Les autres, bah, que les parents se débrouillent.

«L'égalité devant les services publics est un droit» 

C'est en substance le message qu'envoie la municipalité aux parents chômeurs. Si cette décision n'est pas inédite, elle n'en est pas moins affligeante. En 2014, le maire FN de Mantes-la-Ville avait déjà envisagé de restreindre l'accès à la cantine aux enfants de parents qui travaillent. En 2011, le maire UMP de Thonon-les-Bains avait lui aussi pensé régler «un problème de place» en instaurant le même système discriminatoire. Face aux parents mécontents menaçant de porter plainte, il avait d'ailleurs brandi la même menace que la mairie écologiste de l’Ile-Saint-Denis: instaurer la politique du «premier arrivé premier servi»...

Et on comprend que les édiles sus-cités redoutent tant les actions en justice. La FCPE, première fédération de parent d'élève, a maintes fois dénoncé le procédé en arguant que «l'égalité de tous devant les services publics est un droit» et a aussi accompagné les parents ayant porté plainte. Si des procès ont bien eu lieu et ont chaque fois donné raison aux plaignants, les mairies n'avaient pourtant été condamnées qu'à retirer le critère discriminatoire. En mars 2015, sur une proposition de loi radicale de gauche, les députés avaient voté et garanti l'accès à la cantine de tous les enfants, quand le service existe. Avant cela, en mars 2013, le défenseur des droits concluait que «dès lors qu'il a été créé», un tel service doit respecter «les grands principes du service public». Et en particulier «l'égalité d'accès» pour ses usagers.

Mais la jurisprudence, la loi, et l'avis du défenseur des droits importent visiblement peu. En tout cas, ça n'a dissuadé ni la mairie de l'Ile-Saint-Denis ni de nombreuses autres communes de bouter les enfant de chômeurs hors de leur cantine. S'il n'existe pas de liste exhaustive, de nombreux parents attestent en effet que l'école de leur enfant applique cette mesure, souvent dans la plus grande discrétion.

Discrimination à la pauvreté

On parle pourtant bien ici d'une discrimination à la pauvreté, d'ailleurs en passe de devenir le 21e critère de discrimination dans la loi. A l'origine du texte voté au sénat, un rapport d'ATD Quart monde dont le délégué national expliquait que «depuis plusieurs années, les gens pauvres nous disent ne pas être traités comme les autres et sont découragés». On se souvient d'ailleurs que dans ce pays un ex-ministre avait déjà formulé l'idée de limiter l'accès aux HLM aux chômeurs pour laisser plus de place aux salariés...

Or chômage et pauvreté sont intrinsèquement liés: «la pauvreté est majoritairement composée de personnes qui ne sont pas ou plus dans l’univers professionnel»expliquait l'Insee en mai 2015.

Le raisonnement est d'autant plus insupportable que le quotidien des enfants issus de familles pauvres a été largement documenté. En, mai 2015, un rapport accablant dévoilait le quotidien des 1,2 millions d'enfants de familles pauvres (dont le revenu mensuel est inférieur à 1739 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans). Des enseignants y étaient cités, racontant avoir été confrontés à des enfants qui ont «faim et l'expriment spontanément ou se manifestent par des vols réguliers de goûters. Certains énoncent spontanément le fait de ne pas avoir déjeuné le matin». D'autres évoquaient des enfants qui prennent du pain le vendredi à la cantine pour avoir des réserves le week-end. Dans un établissement de l'Académie de Grenoble «des repas copieux avec féculents sont servis le lundi car beaucoup d'élèves ne prennent pas de repas structuré le week-end et le jeudi car l'existence d'un forfait 4 jours fait que certains élèves n'ont pas de repas structuré du mardi midi au jeudi midi. Les rations servies ces jours sont importantes et il n'y a guère de restes».

Favoriser le maintien du chômage

Non contente de défavoriser les plus défavorisés, la discrimination des enfants de parents chômeurs freine ceux-ci dans la recherche d'un emploi. 

Prenons le cas d'une école qui ouvre ses portes à 11h30 puis 13h30. Ce sont deux heures que le parent qui devra aller chercher son enfant pour le nourrir lui-même ne pourra pas consacrer à sa recherche d'emploi, à ses démarches administratives. Deux heures au cours desquelles le parent ne pourra pas se rendre disponible pour un rendez-vous chez Pôle Emploi ou un entretien d'embauche. Et non, le parent en question ne pourra pas s'organiser «et caler ses rendez-vous quand l'enfant est à l'école». Quand on sait à quel point, et évidemment, en particulier pour les femmes, le fait d'être parent peut être un fein à l'embauche, on imagine mal une demandeuse d'emploi décliner un entretien en expliquant qu'elle doit faire déjeuner son enfant.

La dignité de l'enfant

Enfin, on ne voit pas bien comment un enfant pourrait comprendre cette discrimination: un enfant à qui l'on dit qu'il n'a pas le droit de manger à la cantine comprendra qu'il ne mérite pas de manger à la cantine. Point.

Un enfant dont au moins l'un des parents est au chômage, surtout sur une longue durée, a plus d'une occasion de savoir que quelque chose cloche dans son foyer. Que contrairement à d'autres, son papa ou sa maman, (quand ce ne sont pas les deux), ne va pas au travail le matin, que la famille manque parfois d'argent, que la longue quête d'un travail peut générer du stress, de la fatigue, de l'abattement dont il saura probablement repérer les signes. Le priver d'une activité à laquelle d'autres enfants ont droit ne pourra que le convaincre qu'il est différent, et l'amener à imaginer qu'il est moins méritant.

Sans compter qu'il s'agit ici de nourriture. Même si certaines mairies appliquent la même discrimination pour les activités périscolaires à l’image d’un Robert Ménard qui a supprimé l’accueil du matin aux enfants de chômeurs, il s'agit bien dans la décision de ces mairies de priver l'enfant de manger. La symbolique est forte. Comment ne pas se sentir puni si l'on a pas pu manger avec et comme les autres?

Comment les municipilalités concernées ne peuvent pas imaginer une seule seconde l'effet que cette discrimination peut avoir sur l'enfant lui-même?

Nadia Daam
Nadia Daam (197 articles)
Journaliste
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