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Les leçons de Stanley Hoffmann pour la France d’aujourd’hui

Lors d'un hommage à Charlie Hebdo à Paris, le 8 janvier 2015. REUTERS/Charles Platiau.

Lors d'un hommage à Charlie Hebdo à Paris, le 8 janvier 2015. REUTERS/Charles Platiau.

Le célèbre historien avait étudié de fond en comble l'Hexagone, mais aussi les relations internationales. Quels enseignements pourrait-on tirer de ses ouvrages et réflexions pour l’avenir de notre pays et de notre continent?

Stanley Hoffmann, professeur émérite de l’université de Harvard et grand intellectuel franco-américain, est mort dans la nuit du 12 au 13 septembre. Né en Autriche en 1928, il a immigré en France avec sa mère au milieu des années 1930 et y est resté pendant les années noires, qui auront profondément marqué sa pensée. 

Diplômé de Sciences Po, d’où il est sorti major de sa promotion, il devint professeur à Harvard au milieu des années 1950, et là, il n’a pas seulement enseigné mais aussi incarné la culture et la pensée européennes pendant près de soixante ans. Bien que je n’ai jamais été son étudiant stricto sensu, j’étais fier d'appeler mon mentor et ami celui qui fut «l’un des grands professeurs du XXe siècle», dixit François Furet.

Au cours de sa vie, Stanley Hoffmann a publié une vingtaine de livres, dont certains concernaient la France, d’autres la construction européenne ou les relations internationales. Il semble donc pertinent, en ce moment de deuil et de célébration de sa vie, de se demander ce qu’il aurait pu penser de la situation de la France d’aujourd’hui. Quelles leçons pourrait-on tirer de ses divers ouvrages et réflexions pour l’avenir de la France et de l’Europe?

L’un des plus célèbres concepts de Stanley Hoffmann fut celui de la stalemate society (la «société bloquée»)

Pour le Stanley Hoffmann que j’ai connu, la bonne réponse à n’importe quelle question comportait nécessairement trois parties… comme les trois parties de la Gaule aux yeux de Jules César. En considérant la pertinence de son legs pour l’Hexagone de 2015, je propose donc de considérer trois axes: l’axe national, l’axe européen et l’axe global.

Blocage culturel

L’axe national, d’abord. L’un des plus célèbres concepts de Stanley Hoffmann fut celui de la stalemate society, que son ami Michel Crozier a traduit en français (et quelque peu déformé) comme la «société bloquée». Crozier voyait surtout un blocage organisationnel et institutionnel. Pour lui, la question essentielle était donc: comment organiser l’État et la vie politique pour assurer une bonne coordination entre centre et périphérie? Mais pour Hoffmann, le blocage crucial se situait à un niveau plus profond, plutôt culturel qu’organisationnel ou institutionnel.

Quel avenir choisiront les Français? Préféreront-ils (comme le Front national aujourd’hui) une société nombriliste, focalisée sur ses problèmes internes et autant que possible isolée des perturbations extérieures –une société donc rétrécie et contrainte à circonscrire ses ambitions– ou une société en mesure de revendiquer une place de premier rang parmi les nations du monde, quitte à être obligée de transformer de fond en comble ses relations sociales et rapports de force internes? Par rapport à ce choix inéluctable, Stanley Hoffmann décelait une fissure sociale en France, sous-jacente aux conflits et déchirures de l’entre-deux-guerres… et d’aujourd’hui.

À ses yeux, De Gaulle a su opté pour la modernité et l’international tout en préservant «une certaine idée de la France»

Dans l’après-guerre, Hoffmann a brièvement pensé entrevoir une sortie de cette impasse à travers la personne du général De Gaulle, qu’il allait décrire, dans un essai rédigé avec sa femme Inge Schneier Hoffmann, comme un «artiste de la politique». À ses yeux, De Gaulle a su trouver le moyen de trancher le nœud gordien, optant pour la modernité et l’international tout en préservant la souveraineté et, au niveau culturel, «une certaine idée de la France». Hostile à tout déterminisme historique, Stanley Hoffmann a toujours mis l’accent sur le caractère, le courage et la perspicacité des dirigeants, et de l’administration qui traduisait leur vision en actes.

Pour lui, à l’heure qu’il est, c’est surtout la qualité du leadership qui fait défaut en France. S’il négligeait (un peu trop à mon avis) le rôle des facteurs structurels dans la relative stagnation de ces dernières années, il ne se détournait jamais du «facteur humain». Mais ce n’est pas une série de fautes individuelles qu’il mettait en cause mais une série de fautes inhérentes au système politique et à l’appareil de l’État: la professionnalisation néfaste de la politique, la séparation excessive de la classe politique de la «vraie vie», les méthodes de recrutement du service public, le manque de moyens de surveillance et de contre-pouvoirs (au sens de Pierre Rosanvallon), etc. Si on ne peut pas s’attendre à ce que tous les hommes politiques soient des «artistes», on peut tout au moins faire en sorte que la communication entre l’élite et la base ne soit pas coupée.

Une Europe «économiste»

Charles de Gaulle, en 1961. Bundesarchiv.

Le rêve gaullien d’une sortie de l’impasse par le haut n’a pas survécu aux bouleversements de la période qui suivit les Trente Glorieuses. Cela nous amène au deuxième axe dont j’ai parlé ci-dessus, l’axe européen. Dans les années 1980, l’Europe –au sens large d’unité de nations et de cultures différentes mais apparentées, conçue comme un bouclier contre un retour aux guerres fratricides des XIXe et XXe siècles– s’efface derrière une Europe de plus en plus «économiste». En un sens, l’Europe de Jacques Delors, du Marché unique et de l’Acte unique européen incarnait une idée d’un avenir débloqué plutôt croziérienne que hoffmannesque: ce fut une tentative de surmonter par des astuces institutionnelles des obstacles enracinés, inamovibles, à l’unité tant désirée par la génération qui est arrivée dans la force de l’âge à la fin des années 1940. 

Mais ces obstacles se sont réaffirmés avec force depuis 1990 –pour partie, dirait Stanley Hoffman, parce qu’on a malencontreusement préféré l’Europe étriquée des technocrates à l’Europe plus «épaisse» de la culture et de l’histoire. Une histoire qui paraît presque palpable à cette génération d’intellectuels-enfants de la guerre dont Stanley Hoffmann fut l’un des plus illustres représentants (par une ironie du sort, Carl Schorske, un autre grand intellectuel américain et historien de Vienne, la ville natale de Hoffmann, est mort le même jour).

Marine Le Pen croit vraiment que la France peut renoncer à l’euro, fermer ses frontières et réprimer ses minorités sans trop en pâtir, alors que Nicolas Sarkozy n’y croit pas un instant

Pour revenir à l’Union européenne, la droite s’acharne à tirer profit de cette chute dans l’économisme que Stanley Hoffmann a si fermement déplorée –pas seulement la droite extrême mais aussi la droite droitisée et décomplexée de Nicolas Sarkozy, formaté par Patrick Buisson, qui pointe du doigt la supposée «perte de contrôle des frontières» à cause des accords de Schengen. Il n’en reste pas moins une différence majeure entre la droite extrême et la droite sarkozyste: Marine Le Pen croit vraiment que la France peut renoncer à l’euro, fermer ses frontières et réprimer ses minorités sans trop en pâtir, alors que Nicolas Sarkozy n’y croit pas un instant. Pour lui, les ressentiments anti-élites et anti-étatiques qui poussent Marine Le Pen à des scores inédits dans les sondages –ressentiments qui rappellent par certains aspects le mouvement poujadiste qui faisait l’objet de l’un des premiers livres de Stanley Hoffmann– ne sont qu’un moyen pour parvenir à ses fins, à savoir la reconquête du pouvoir suprême. 

Mais Stanley Hoffmann nous a toujours prévenu contre la recherche du pouvoir pour le pouvoir sans une idée concrète et précise de sa finalité: «J’étudie le pouvoir pour comprendre l’ennemi, et non pas pour mieux l’exercer», a-t-il pu écrire, égratignant en passant ses anciens camarades de classe et collègues Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski, qui l’ont exercé au plus haut niveau.

Les affinités culturelles sont des affinités électives

Nous en venons enfin à notre troisième et dernier axe, le global. Le monde d’aujourd’hui n’est plus du tout le monde qu’a connu le jeune Stanley Hoffmann. L’Europe n’est plus le pivot de l’économie mondiale, l’Occident sera dorénavant obligé de partager ses richesses et les peuples en proie à la guerre et la terreur sont encore une fois en mouvement à une échelle qu’on n’a pas vue depuis des décennies. L’Allemagne seule aura à trouver les moyens d’accueillir 800.000 migrants et réfugiés, 1% de sa population, avant la fin de cette année. Les autres pays de l’UE devront faire face à des flux moindres mais toujours considérables.

Le mouvement Poujade (1956)

Stanley Hoffmann aurait été le premier à reconnaître les défis que ces flux migratoires représentent pour les gouvernements et peuples d’Europe. À la différence de certains des architectes de l’UE, il a toujours cru qu’on bâtit une constitution solide sur des affinités culturelles et jamais sur la seule base des intérêts économiques –une solution de facilité. C’est pour cela qu’il se trouvait déçu par la seconde Union européenne, l’Union du Marché unique, plus économique que culturelle.

Mais lui-même immigré –j’insiste sur ce point–, il savait aussi que les affinités culturelles sont des affinités électives (pour parler comme Goethe). Il serait l’ennemi implacable de ceux qui disent que les nouveaux immigrés sont «inassimilables» parce que «non-chrétiens» ou «non-occidentaux». Demi-juif baptisé protestant, il a lui-même été la cible de tels préjugés en arrivant en France d’un pays germanophone dans les années 30. Personne ne fut jamais plus français, culturellement, que Stanley Hoffmann, et pour lui les héros de la France et de la République qu’on évoque si fréquemment ces jours-ci en lamentant son soi-disant «déclin», son «identité malheureuse» ou ses «valeurs» présumées à jamais disparues, furent les instituteurs et institutrices qui lui donnaient les moyens d’accès à cette certaine idée de la France qu’il faisait si intimement la sienne. C’est donc là, dans les écoles et universités, qu’il nous conseillerait de commencer à bâtir la France de demain.

Mais en nous livrant ce conseil, il ne serait pas bêtement ou aveuglément optimiste. Ayant vu de près le pire que l’homme puisse faire à ses semblables et frères, il savait bien que les bonnes intentions ne suffisent jamais à éviter la catastrophe. Mais si le désastre reste toujours au rendez-vous, il n’est jamais inévitable. «Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.» Cette devise de Guillaume d’Orange, Stanley Hoffmann aurait pu en faire la sienne.

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