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Je suis venue en Amérique en tant que refugiée, ce qui me rend d'autant plus insupportable l'inaction d'Obama

REUTERS/Lucy Nicholson

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Les États-Unis peuvent (et doivent) faire plus pour aider les migrants qui rejoignent actuellement l’Europe. Je suis la preuve vivante que cela vaut la peine.

La raison pour laquelle j’écris ce texte dans une langue qui n’est pas ma langue maternelle —et la raison pour laquelle j’écris ce texte tout court— est qu’il y a vingt-cinq ans, le 28 avril 1990, ma famille est arrivée aux États-Unis avec un statut de réfugiés de l’Union soviétique. Ce jour, nous le célébrons chaque année, tous les quatre, comme le début d’une nouvelle vie, libre et prospère. 

Sans la pression qu’ont fait, durant de nombreuses années, les Juifs américains auprès du Congrès et de la Maison-Blanche, sans le Jackson-Vanik amendment, sans le fait que la bataille géopolitique contre l’URSS ait fini par prendre aussi un tournant humanitaire, sans Mikhaïl Gorbatchev et sa volonté de donner un visage humain au communisme… j’aurais écrit tout cela en russe. Le plus probable est que je n’aurais sans doute même rien écrit du tout.

Je repense souvent au 28 avril 1990 et aux deux années que mes parents ont passées dans les files d’attente à l’ambassade américaine de Moscou. C’est un moment qui coupe ma vie en deux. Qu’aurait été ma vie sans toutes ces forces politiques (sans parler de la volonté et de la ténacité de mes parents) qui m’ont permis, à 7 ans, de prendre un chemin radicalement différent?

Le rêve et l'accident

Je ne pense pas que ma vie aurait été abominable, mais je sais que je n’aurais pas pu me reconnecter avec tout l’héritage culturel juif de ma famille. Je n’aurais pas pu m’adonner à ma passion pour l’histoire avec certains des plus éminents universitaires du monde à Princeton. J’aurais beaucoup plus de problèmes de santé et je serais sans doute aussi divorcée avec une paire d’enfants, dans un pays de plus en plus hostile, non seulement à ses voisins, mais aussi à ses propres ressortissants. Si j’avais fait comme les amis et la famille que nous avons laissés derrière nous, j’aurais sans doute fini par chercher une autre porte de secours: Israël, la Lettonie, n’importe quel endroit où les portes ne se ferment pas comme à Moscou.

Une amie de lycée a récemment posté sur Internet les lettres désespérées que son grand-père juif allemand avait envoyées aux États-Unis

Parfois, ma vie américaine me semble encore tenir du rêve. Du rêve et de l’accident. Et, bien entendu, durant cette vie, j’ai croisé de nombreuses personnes dont les vies sont aussi des accidents —des accidents bien plus difficiles et invraisemblables que le mien.

Une autre vie

L’un de mes amis les plus proches est le fils d’un homme qui, à l’âge de 6 ans, a fui le Prague de l’avant-guerre grâce à Sir Nicholas Winton dans le cadre du Kindertransport, qui a sauvé tant (et malheureusement pas assez) d’enfants juifs. Une amie de lycée a récemment posté sur Internet les lettres désespérées que son grand-père juif allemand avait envoyées aux États-Unis dans l’espoir que quelqu’un l’y invite comme un membre de sa famille, tant le sentiment de danger devenait sans cesse plus oppressant pour lui. L’une des premières amies que je me suis faites à la fac était une réfugiée musulmane de Bosnie. 

Nous parlions parfois de ce phénomène incroyable qui faisait que deux enfants réfugiés comme nous, tirés d’un endroit menaçant pour atterrir dans un endroit accueillant, avaient pu intégrer une institution si prestigieuse. Au printemps dernier, je me suis rendue au mariage d’une amie, petite fille de réfugiés arméniens ayant échappé au génocide, avec un réfugié bosniaque, qui avait fui Banja Luka lorsqu’il était adolescent.

Les vies de toutes ces personnes aux États-Unis sont des accidents de l’histoire et de la politique. S’il n’y avait pas eu la guerre à Banja Luka, ou Prague, ou Berlin, s’il n’y avait pas eu des rumeurs annonçant que des pogroms auraient lieu à Moscou en 1988 pour célébrer le millénaire de la christianisation de la Russie, nous vivrions encore dans ces endroits. Certains d’entre nous seraient devenus d’autres personnes, mais nous aurions sans doute trouvé une certaine joie à vivre là où nous vivions, parce que nous n’aurions rien connu d’autre.

Volonté politique

Mais il y a eu la guerre. Et même s’il n’y a finalement, et heureusement, pas eu de pogrom à Moscou, il y a bien eu assez d’antisémitisme pour pousser les Juifs aux marges d’un pays dans lequel ils avaient pourtant vécu depuis des siècles. Tout cela est arrivé sans qu’on le veuille, sans que l’on s’y attende, sans que l’on puisse l’arrêter, comme les ordres de mobilisation de l’armée d’Assad ou la progression de l’État islamique.

Heureusement qu’il n’y a pas eu de volonté politique de les empêcher de venir

Heureusement pour nous, les «accidents» américains, les États-Unis ont eu la volonté politique de nous aider. Ou, pour prendre le cas de mes amis dont les grands-parents ont fui l’Europe dans les années 1930, heureusement qu’il n’y a pas eu de volonté politique de les empêcher de venir. Pour les réfugiés de Syrie, de Lybie, d’Irak et d’Afghanistan, la chance et la volonté politique des autres pays sont précisément ce qui fait la différence entre la mort et une vie qui devient un «accident heureux». La chance que les courants marins aillent dans un sens et pas dans un autre, la volonté politique d’une chancelière allemande qui se souvient peut-être de ce qu’est la vie sous un régime autoritaire…

L'Amérique, terre d'accueil

Prenons garde à ceux qui, d’un air sévère, évoquent les problèmes bureaucratiques, les impasses législatives, les élections ou les quotas de réfugiés pour dire que les États-Unis ne peuvent plus intégrer de nouveaux réfugiés. Méfions-nous des gens qui disent que c’est le problème de l’Europe, du Moyen-Orient… de n’importe qui, mais pas le nôtre. Ce sont eux qui agissent contre la chance, la chance qui sauve des vies, eux qui pensent qu’un morceau de papier est une réponse adéquate à une mort stupide que l’on aurait pu éviter, une réponse à notre conscience.

Accepter les réfugiés est un acte expressément politique, un acte qui doit être pris par le pouvoir exécutif. Lorsque les présidents américains l’ont voulu, ils ont su ignorer les problèmes bureaucratiques pour accueillir des dizaines de milliers de Cubains, de Hongrois, de Vietnamiens, de Coréens, de Nicaraguayens, de Bosniaques et tant, tant d’autres. Lorsque les États-Unis le veulent, ils savent ouvrir leurs portes à des dizaines de milliers de réfugiés (des gens comme moi, qui ont eu la malchance d’habiter dans un endroit où les choses ont mal tourné) et les accueillir sans problème. C’est ce que font les Américains. Avec parcimonie, certes, mais ils le font bien.

L'exemple allemand

À vrai dire, beaucoup d’entre eux sont eux-mêmes issus de réfugiés: des gens qui avaient fui la famine ou l’agitation politique de l’Europe du XIXe siècle, les pogroms de la Russie impériale, la guerre en Asie ou les génocides en Afrique. En fait, bon nombre sont, comme moi, issus de situations bien moins graves que celles que fuient les Syriens aujourd’hui. Nos hommes politiques ne cessent d’affirmer que les États-Unis sont le meilleur pays de l’histoire du monde. 

Si Obama a une «bucket list», pourquoi cela n’en fait-il pas partie?

Si même l’Allemagne parvient à tirer des leçons de son histoire et à trouver un moyen d’ouvrir grand ses frontières pour accueillir les réfugiés en chantant (littéralement parlant), comment se fait-il alors que nous en soyons, nous, incapables. Si Obama a une bucket list, pourquoi cela n’en fait-il pas partie?

Les Américains les plus américains

Il y a vingt-cinq ans, j’avais 7 ans. J’étais montée dans un avion à Moscou pour arriver à l’aéroport international de Dulles, où mes parents avaient rempli des cartes de réfugiés que nous avons conservées jusqu’à aujourd’hui. Ils avaient passé beaucoup de temps dans les files d’attente et dû remplir beaucoup de papiers, mais ils n’eurent pas à payer des passeurs, pas à monter dans des canots pneumatiques, pas à dormir dans les gares, à même le sol, pas à faire des centaines de kilomètres à pied dans l’espoir d’une vie plus sûre. 

Ils étaient montés dans un bel avion propre et, après une dizaine d’heures de vol, étaient arrivés aux États-Unis pour devenir les Américains les plus américains que je connaisse. Ils travaillent dur, paient leurs impôts et aiment ce pays à un point que nombre d’Américains qui sont nés ici ne peuvent même pas imaginer –tout simplement parce qu’ils savent que leur vie aurait pu prendre un tournant différent.

Mes parents, ma sœur et moi-même trouvons ici une sorte de bonheur enivrant et surréaliste, parce que nous savons que cette vie que nous vivons ici n’est rien d’autre qu’un accident heureux, un rêve. Et pourtant, ce n’est pas tant un accident que cela. Des forces politiques en œuvre aux États-Unis ont changé notre réalité, comme elles ont changé celle de nombreux autres réfugiés. Où sont ces forces aujourd’hui?

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