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Êtes-vous intestinalement correct?

Intestins | Pedro Henrique Corrêa via Flickr CC License by CC

Intestins | Pedro Henrique Corrêa via Flickr CC License by CC

À la suite de l’incroyable succès du livre «Le Charme discret de l’intestin», il est désormais conseillé d’afficher en société un comportement intestinal irréprochable. Mais au fait, qu’est-ce que ça implique?

Il y a quelques semaines, un post Facebook a attiré mon attention: l’auteur y évoquait ouvertement ses problèmes intestinaux, avec cette même transparence complice que s’il parlait de sa série préférée ou de la prochaine bouteille de Cabernet d’Anjou qu’il allait déguster sur la plage. Anodin en apparence, ce message était pourtant annonciateur d’un bouleversement profond dans l'économie symbolique occidentale, dominée durant des siècles par la séparation stricte entre la sphère intime et la sphère publique. 

Avec l’avènement des réseaux sociaux, on a assisté durant une décennie à l’érosion progressive de cette dichotomie, jusqu’à la rupture soudaine de cette dernière digue. Caché depuis des lustres comme un fils illégitime, presqu’aussi secret qu’un coin à champignons, l’intestin est donc devenu en un temps record un sujet susceptible d’être mutualisé, discuté et de générer de l’empathie. Une phrase telle que «je digère vachement mal le lait de vache, c’est pour ça que j’achète du fromage de brebis» fait désormais partie du vocable courant dans les mégapoles. 

La percée du «deuxième cerveau»

Si cet interminable tuyau de plus de sept mètres, lieu d’une chimie complexe, a enfin réussi à accéder au rang d’organe star, c’est en grande partie en raison de la publication en France du best-seller Le Charme discret de l’intestin (Acte Sud). Ce livre, illustré comme une monographie consacrée aux cup-cakes, est l’œuvre d’une doctorante en médecine du nom de Giulia Enders, qui a guéri d’une grave maladie de peau en changeant radicalement son régime alimentaire. Initialement vendu en Allemagne à plus de 1 million d’exemplaires, il a par la suite été publié dans une trentaine de pays et les gens le dévorent désormais sans complexe aux terrasses des cafés, avec le même appétit que le dernier Guillaume Musso

Après avoir longtemps vécu dans l’utopie gluten-free, nous venons de basculer dans une ère dominée par l’intestinalement correct

Il est vrai que la thèse du livre est intéressante: elle remet ce muscle intérieur, surnommé «le deuxième cerveau», au cœur des mécanismes de santé et propose de «créer un meilleur écosystème». Ce succès surfe sur une préoccupation de fond, puisqu’on note une popularité croissante de cette occurrence sur Google Trends depuis 2012. 


L'obsession digestive

Il faut désormais se rendre à l’évidence: après avoir longtemps vécu dans l’utopie gluten-free, nous venons de basculer dans une ère nouvelle dominée par l’intestinalement correct. Cette tendance s’inscrit dans le sillage de plusieurs mouvements sociétaux d’importance, quelque part à la croisée des chemins.

1)      La relecture des fondements de la médecine académique pasteurisée au travers de modes paramédicales et de nouveaux paradigmes. Le biochimiste Rob Knight considère ainsi les recherches sur l’intestin comme au moins aussi prometteuses que celles sur les cellules souches.

2)       Le développement jusqu’à l’absurde de la logique du food porn, qui a donné lieu dans son sillage à une autre forme d'obsession encore plus intime: l'obsession digestive. Suivant un circuit finalement très naturel, la transparence obligée sur ce que je mange a laissé la place à une transparence sur la façon dont je digère. Comme des acteurs X de la San Fernando Valley parfaitement épilés, nos processus digestifs doivent désormais apparaître sous un jour impeccable, sans flatulences, ni selles trop molles.

3)      Enfin, les problèmes du monde nous semblant totalement insolubles, nous sombrons aujourd’hui dans une métabolisation de tous les enjeux, avec l’ambition de conjurer ainsi notre propre impuissance. Si je ne peux pas agir politiquement pour modifier mon environnement, je peux au moins influer sur le fonctionnement de mon intestin (lequel, fait notable, rime avec destin). 

«L’intestin est très sensible à ce qui arrive dans ma vie, expliquait Giulia Enders à Slate en mai dernier. Si je m’entends mieux avec lui, il y a beaucoup de domaines dans lesquels je peux améliorer l’ensemble de mon être.»

Un mouvement vers l'intérieur

Être intestinalement correct, c’est donc en premier lieu prêter une attention renouvelée à ce qui se passe à l’intérieur de ses entrailles. Arrêter de se laisser accaparer par les sollicitation extérieures (Twitter, Instagram, Facebook, Pinterest, Meerkat…) et se concentrer sur ce que Giulia Enders nomme –en poussant peut être un peu loin le bouchon– «la sensation fondamentale». «Est-ce que je me sens bien? Quelque chose doit-il sortir?», poursuit la belle doctorante, capable de pondre un chapitre intitulé «L’art de bien chier en quelques leçons», sans perdre une once de son ingénuité. 

J’ai compris que si mon intestin me dit d’aller aux toilettes, c’est parce qu’il prend soin de moi. Alors, je l’ai promu

Giulia Enders

L’idée, ensuite, est de se réconcilier avec cette faune obscure peuplant vos soubassement: «95% des bactéries ne nous font pas de mal, au contraire. Vous pouvez améliorer votre intestin en mangeant mieux et en nourrissant les bons microbes», ajoute Giulia. Il est donc important de replacer l’intestin au cœur de nos processus décisionnels. «Avant, je n’allais jamais dans les toilettes publiques. Mais ensuite, j’ai compris que si mon intestin me dit d’aller aux toilettes, c’est parce qu’il prend soin de moi. Alors, je l’ai promu!» Accepter de quitter une réunion importante pour répondre à une envie pressante, faire remonter votre tuyauterie au sommet de votre organigramme personnel, bien mastiquer les aliments à la cantine, réduire sa consommation de café, télécharger une appli avec la carte des sanisettes les plus proches, remplacer le Spritz par les probiotiques: voilà autant de gestes qui feront de vous une personne intestinalement correcte. 

À l'ère d'intestagram

Par extension, on peut imaginer à quoi ressemblera le monde de demain, dominé par cette nouvelle obsession. Dans les quartiers branchés, les restaurants gluten-free seront progressivement remplacés par des enseignes intestinal-friendly, pratiquant une cuisine légère et riche en fibres solubles (carotte, pomme de terre, asperge, pain de seigle ou de sarrasin). Ces lieux cools diffuseront un néo-folk de type Alela Diane, favorisant la digestion. Elles possèderont toutes un grand nombre de toilettes pour éviter le temps d’attente, ce qui permettra de parer à toute contrariété intestinale. 

On peut également tabler sur l’apparition, à terme, d’un nouveau type de selfie interne, rendu possible grâce aux prouesses de la technologie. L'instestinalfie (c'est son nom provisoire) pourrait être diffusé sur un réseau social dédié: intestagram (également un nom provisoire). Mais, peu à peu, l'enthousiasme léger des débuts et le sentiment de liberté organique retrouvée laisseront place à la pression sociale.

Plus envisageable est la mise en place d'un système de bonus/malus sur le modèle des assurances automobiles

L'extinction du pétomane 

Un peu partout dans les conversations apparaîtront des mentions du fait qu'Adolf Hitler avait de graves problèmes intestinaux, inaugurant un nouveau type de point Godwin digestif. Certains tenants hardcore d'un quasi animisme intestinal militeront quant à eux pour des mesures coercitives, appelant notamment à l’interdiction aux moins de 18 ans du livre Evguénie Sokolov, de feu Serge Gainsbourg. Même s'il semble peu probable qu'une option punitive soit retenue, on peut néanmoins imaginer la création d'une police de l'intestin avec des îlotiers qui vous verbaliseraient en cas de flatulence incontrôlée, signe d'une relation problématique à votre propre intériorité. 

Plus envisageable, en revanche, est la mise en place d'un système de bonus/malus sur le modèle des assurances automobiles, encourageant les pionniers qui vivent de manière intestinalement correcte. Dans ce contexte peu porteur, les pétomanes, comme avant eux les dinosaures, risquent de disparaître. Mais notons bien que nous sommes là dans le registre hautement aléatoire de la prospective à long terme, qui plus est relative à un domaine encore assez obscur. Alors, prudence.

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