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Nicolas Sarkozy, le clivage et les peurs

Nicolas Sarkozy à La Baule, le 5 septembre 2015. REUTERS/Stéphane Mahé.

Nicolas Sarkozy à La Baule, le 5 septembre 2015. REUTERS/Stéphane Mahé.

En brandissant le spectre d’une «désintégration» de la société française, l’ancien président, lui-même fils d’un père migrant, réintroduit le clivage en politique pour jouer sur des peurs peu conformes avec le socle de la culture républicaine.

On pourrait attendre d’un ancien président de la République qu’il tienne des discours rassembleurs et apaisants sur la question des réfugiés. Pas par angélisme, mais pour porter des valeurs qui sont celles de cette République.

Qu’un leader de l’opposition jette un regard critique sur la politique du gouvernement en place, c’est le jeu de la démocratie même si l’on pourrait parfois espérer que, sur des sujets qui transcendent les positions partisanes, les responsables politiques prennent un peu de hauteur en mettant leurs querelles en sourdine. Mais ce jeu de la démocratie n’implique nullement de dresser une partie du corps électoral contre l’autre, en menaçant la France de «désintégration» face à la pression de l’immigration, comme le fait Nicolas Sarkozy. En l’occurrence, la polémique politicienne l’emporte pour des motifs électoralistes bien éloignés des droits de l’homme.

En outre, on peut s’étonner qu’une telle menace soit brandie par un homme d’Etat qui est lui-même fils de migrant par son père de nationalité hongroise et que la France accueillit. Un homme qui, aussi, s’entoura comme ministre et comme président de personnalités issues elles-mêmes de l’immigration, dans un pays dont aujourd’hui, le Premier ministre Manuel Valls est aussi un migrant qui obtint la nationalité française à vingt ans.

Toutes ces personnalités qui ont eu accès aux plus hautes fonctions de la République ont-elles fait courir un risque de désintégration à la société française? Les migrants d’aujourd’hui ne mériteraient-ils pas la même considération que ceux d’hier? Les valeurs de la France auraient-elles changé?

Lo long chemin de l’immigration en France

Certes, la distinction peut venir de l’intensité de la pression migratoire, c'est-à-dire du nombre de réfugiés qui, à un moment donné, cherchent à trouver un asile en France et, plus globalement, en Europe. Mais si l’on ne considère que le XXe siècle, entre les réfugiés qui fuyaient l’ex-URSS ou le génocide arménien, ceux qui vinrent d’Espagne, d’Italie et du Portugal, puis les immigrés des pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne dont la France eut besoin pour contribuer à son activité économique dans les mines ou les usines, et les réfugiés asiatiques qui, comme d’autres venus d’Afrique ou d’Europe, fuyaient les combats et les dictatures… ils sont nombreux ceux qui se sont installés dans l’Hexagone sans que, jusqu’à présent, la menace d’une désintégration n’ait été agitée.

Livrant, en 2011, une photographie des émigrés en fonction des pays de naissance, l’Institut national d’études démographiques (Ined) estimait la population d’immigrés à 5,5 millions de personnes, dont près de 1,7 million d’Algériens, Marocains et Tunisiens et plus de 2 millions d’Européens (dont 1,1 million d’Italiens, Espagnols et Portugais).

L’approche peut-être plus historique: s’agissant par exemple de la seule immigration transalpine, on estime le nombre d’Italiens passés en France à 1,6 million entre 1876 et 1914, autant entre 1916 et 1945, puis encore un million jusqu’en 1976. La culture française, pour autant, fit œuvre d’assimilation, comme elle le fit jadis avec des cultures régionales qui vinrent enrichir la culture de la République une et indivisible.

Des lectures différentes d’une même réalité

C’est vrai, selon l’Insee, 5,8 millions d’immigrés vivaient sur le territoire français début 2013, soit 8,8% de la population résidant en France au lieu de 8% en 2004. Et si l’on prend en compte non seulement les immigrés mais aussi leurs descendants, l’OCDE considère qu’un quart de la population vivant en France est issu de l’immigration (soit provenant de l’étranger, soit descendant d’au moins un parent immigré), contre en moyenne 16% dans l’Union européenne.

On peut lire ces statistiques selon deux approches: soit en considérant –comme le fait Nicolas Sarkozy– que le seuil supportable par la population est atteint; soit en jugeant que si la société française a su intégrer ce pourcentage d’immigrés, elle saura absorber cette nouvelle vague de réfugiés sans risquer pour autant la «désagrégation».

C’est le rôle d’un homme d’Etat de trouver des solutions et de les mettre en œuvre, en ayant la deuxième lecture de ces statistiques. Surtout un homme d’Etat européen qui est fondé à s’inscrire dans le respect des valeurs européennes de solidarité, dont les ascendants ont eux-mêmes profité après leur exil de Hongrie en 1944 devant l’Armée rouge.

On attendrait donc d’un ancien président qu’il contribue à cimenter la société française plutôt que d’agiter un chiffon rouge qui ne peut qu’attiser les peurs et exacerber le rejet de l’autre. En introduisant cette hypothétique désintégration, on joue avec le spectre d’une perte d’identité de la société française, accentuant le risque d’un clivage au sein de la population.

L’homme d’Etat est un rassembleur

Il est vrai que ce risque n’est jamais totalement exclu, comme tous les autres risques auxquels une société peut être exposée. C’est pourquoi la politique existe, pour rassembler autour de valeurs communes afin de construire une culture du vivre ensemble qui repousse tous ces risques.

En matière d’immigration, des problèmes ont-ils surgi, à cause de la non-adaptation du modèle français d’intégration? C’est évident. Existe-t-il au sein de la République des îlots où ces problèmes prennent une acuité particulière, lorsque le communautarisme prend le pas sur l’esprit républicain? C’est certain,  justement parce que les politiques d’intégration n’ont pas été appliquées et qu’aucun esprit visionnaire n’a voulu anticiper les problèmes.

Mais le rôle du responsable ne se résume pas à faire naître la suspicion et à monter les citoyens les uns contre les autres. C’est justement le contraire. En voulant rogner sur le droit d’asile pour capter un électorat séduit par des thèses xénophobes ou malthusiennes, Nicolas Sarkozy s’écarte de cette culture française qu’il prétend vouloir protéger.

Il apparaît toutefois cohérent avec une forme de radicalisation qui amène l’ancien président à relancer le débat sur le droit du sol pour le remettre en question au moment où l’immigration domine l’actualité. Un droit du sol qui, lui, est bien ancré dans la culture française.

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