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Crise migratoire: l'Allemagne enthousiaste ne veut pas pécher par irréalisme

Angela Merkel salue un migrant le 10 septembre dernier (REUTERS/Fabrizio Bensch)

Angela Merkel salue un migrant le 10 septembre dernier (REUTERS/Fabrizio Bensch)

Débordé sur le terrain par l'afflux de migrants, le gouvernement d'Angela Merkel a rétabli le contrôle aux frontières sans pour autant renier sa volonté d'accueil.

Applaudissements pour les réfugiés descendants des trains en gare de Munich, dons en tous genres, en espèces et en nature, afflux de bénévoles, mobilisation des associations, émission de télévision où un cousin germanique de Michel Drucker vante la générosité de ses compatriotes, exemples édifiants de people et de simples citoyens à l’appui, prises de positions courageuses des plus hautes autorités de l’État… Le président Joachim Gauck remercie ses compatriotes et les incite à persévérer; la chancelière Angela Merkel affirme que le droit d’asile ne connait pas de limite arithmétique. Jusqu’à dimanche, l’Allemagne se donnait à elle-même et donnait au monde extérieur une image d’ouverture, de générosité et de souplesse qu’on ne soupçonnait pas.

Elle s’apprêtait à accueillir cette année quelque 800.000 réfugiés, en provenance pour leur immense majorité du Moyen-Orient. Surtout des Syriens pour lesquels le gouvernement avait levé les obstacles bureaucratiques. Elle était prête à leur offrir logement, emploi, formation. Les gymnases, les casernes, les vielles imprimeries étaient transformées en immenses dortoirs. L’arrivée des réfugiés «va changer l’Allemagne», avait dit Angela Merkel. Et tout se passait comme si tout un peuple attendait et approuvait ce changement. Les sondages montraient que 66% des Allemands soutenaient la décision de la chancelière d’ouvrir les frontières (29% sont contre). 85% s’attendaient à ce que la vague se poursuive et 62% pensaient que la riche Allemagne a les moyens de faire face à un afflux deux fois supérieurs à l’année record de 1992, après la chute du rideau de fer.

Le contrôle aux frontières rétabli

L’Allemagne a les moyens de faire face, tel était le principe sur lequel reposait la politique du gouvernement fédéral, même si un certain scepticisme se faisait jour chez les responsables directement confrontés aux problèmes matériels posés par l’arrivée massive de demandeurs d’asile. Dimanche, Angela Merkel a effectué une volte-face. Elle a décidé le rétablissement des contrôles aux frontières, notamment celle avec l’Autriche par où passe la majorité réfugiés qui ont transité par la Serbie et la Hongrie. Elle a cédé à la pression politique de son aile droite, la CSU, parti frère bavarois de la démocratie chrétienne. 

Mettre en parenthèse les accords de Schengen vise à organiser la solidarité allemande et à la pérenniser

Son président Horst Seehofer, chef du gouvernement de Bavière avait qualifié l’ouverture des frontières «d’erreur» et comparé le mouvement à un liquide jaillissant d’une bouteille que l’on ne pourrait plus refermer. Et, pour bien montrer de quel côté il penchait, il avait invité à Munich le premier ministre hongrois Viktor Orbán.

 

La décision d’Angela Merkel de mettre en parenthèse les accords de Schengen ne contredit pas le mouvement de solidarité qu’a provoqué en Allemagne l’arrivée des réfugiés. Elle vise à l’organiser et à le pérenniser. Cet élan de solidarité est en partie inattendu bien qu’il ait de multiples explications. L’histoire joue un rôle, y compris pour les nouvelles générations. La «bonne Allemagne» cherche toujours à conjurer la «mauvaise», pour reprendre les mots de l’écrivain Thomas Mann au lendemain de la Seconde guerre mondiale. 

Le devoir d'une démocratie exemplaire

Les Allemands sont aussi habitués à accueillir des réfugiés –25 millions après 1945 qui fuyaient les territoires annexés par la Russie ou la Pologne, puis ceux qui tournaient le dos au régime communiste est-allemand pendant la guerre froide, ceux qui sont venus de l’ancienne Union soviétique 1991, etc. Ils se souviennent inconsciemment que les Allemands qui fuyaient le nazisme dans les années 1930 ont été reçus dans les États démocratiques. C’est le devoir des démocraties d’accueillir ceux qui veulent échapper aux guerres et aux dictatures. Et l’Allemagne se veut une démocratie exemplaire.

Le gouvernement peut débloquer 6 milliards pour l’accueil des réfugiés sans augmenter la dette

Elle en a la volonté et elle en a les moyens. La situation économique a rarement été aussi bonne. Le taux de chômage est faible (quelque 5%). Dans certaines villes de Bavière ou du Bade-Wurtemberg règne le plein emploi. Les caisses de l’État sont pleines: 21 milliards d’euros d’excédent budgétaire au premier semestre. Le gouvernement peut débloquer 6 milliards pour l’accueil des réfugiés sans augmenter la dette. L’Allemagne vieillissante à la croissance démographique en berne a besoin de main d’œuvre pour garder sa place dans la compétition mondiale et payer les retraites. Mais il serait simpliste de réduire la vague de solidarité à l’intérêt économique.

Une main-d'œuvre peu en état de travailler

Jusqu’à quand durera-t-elle cette euphorie qui provoque des scènes de joie dans les gares comparable à l’enthousiasme lié à l’arrivée, à l’automne 1989, des trains remplis d’Allemands de l’Est? La crainte qu’elle ne retombe explique aussi la fermeté nouvelle de Berlin. Sigmar Gabriel, président du Parti social-démocrate et ministre de l’économie, veut «parler ouvertement des problèmes» avant que l’opinion ne se retourne. Et des problèmes, il y en a.

Il y a d’abord les incidents, isolés mais nombreux (200 depuis le début de l’année) qui visent les foyers destinés aux immigrés. Plusieurs ont été incendiés avant même qu’ils ne soient habités. Des groupuscules néonazis, plus actifs à l’est qu’à l’ouest de l’Allemagne, sont mis en cause. Sur les réseaux sociaux, des appels à la vengeance visent Angela Merkel et les responsables politiques jugés coupables de détruire l’identité allemande. À Dresde, qui avait vu l’année dernière, des milliers de manifestants protester tous les lundis soirs contre «l’islamisation» de l’Allemagne, le mouvement Pegida a repris du service. En se mobilisant en faveur des réfugiés, la majorité qui n’est pas restée silencieuse, a apporté la meilleure réponse à Pegida.

J’espère que ceux qui accueillent aujourd’hui les réfugiés à bras ouverts s’en souviendront dans un an

Andrea Nahles, ministre du Travail

L’agitation de quelques militants d’extrême-droite n’est pas la source principale d’inquiétude. Les problèmes sont plus profonds. Andrea Nahles, la ministre du Travail (social-démocrate), a douché l’enthousiasme des milieux économiques qui voient dans les réfugiés une main d’œuvre disponible. Moins de 10% d’entre eux sont immédiatement employables ou capables d’entamer une formation, a-t-elle dit, ajoutant que ces arrivées massives pèseront sur les statistiques du chômage. 

«J’espère, a-t-elle déclaré au Bundestag, que ceux qui accueillent aujourd’hui les réfugiés à bras ouverts s’en souviendront dans un an.»

Des collectivités locales dépassées

En 2016, les bénéficiaires du minimum vital, dit Hartz IV, devraient augmenter de 450.000. L’intégration des réfugiés sera difficile. Un échec ferait le lit des extrémistes de tous bords. Déjà des salafistes installés en Allemagne ont tenté d’approcher les réfugiés arrivant à Munich pour enrôler des jeunes. Ils pourraient avoir d’autant plus de succès que l’intégration ne fonctionnerait pas.

Les ministres de l’Intérieur des Länder, qui auront à supporter le poids essentiel de l’accueil des réfugiés, ont toutes tendances confondues, tirer la sonnette d’alarme: l’État fédéral les surcharge de tâches qui ne correspondent pas à leurs ressources. Plusieurs Länder ont annoncé qu’ils n’avaient plus de lits disponibles. Le rythme des arrivées est rapide, «trop rapide», a reconnu le ministre fédéral de l’Intérieur, Thomas de Maizière. La maire de l’arrondissement berlinois de Neuköln (social-démocrate) regrette l’absence de perspective à moyen terme. Elle souligne que les collectivités locales n’ont pas les moyens de soutenir bien longtemps cette politique d’accueil alors qu’un réfugié «coûte» 1000 € par mois.

Cette arrivée massive de réfugiés oblige Berlin à mettre en œuvre un programme économique de relance de la demande intérieure qu’il refusait jusqu’alors

«La culture de l'accueil»

Beaucoup craignent l’apparition de frictions sociales et d’une forme de ressentiment à l’égard des réfugiés qui apparaitraient comme des privilégiés par rapport aux cas sociaux allemands. Sigmar Gabriel insiste sur le fait que les fonds qui vont être débloqués profiteront à tout le monde, pour la construction de logements, le développement de l’apprentissage, la modernisation des écoles… Conséquence collatérale, cette arrivée massive de réfugiés oblige le gouvernement de Berlin à mettre en œuvre un programme économique de relance de la demande intérieure qu’il refusait jusqu’alors au nom de la rigueur budgétaire.

Aujourd’hui, les Allemands, dans leur grande majorité, sont fiers de cette «culture de l’accueil» (Willkommenkultur) qui les distingue en Europe. Ils se réjouissent d’être exemplaires. Mais ils attendent que leur bonne volonté fasse école et que d’autres en Europe prennent leur part du fardeau, faute de quoi le retour de balancier pourrait être douloureux. La décision de suspendre les accords de Schengen a aussi une visée tactique en direction des partenaires européens. Elle préfigure ce qui les attend s’ils refusent de partager la solidarité. Plus que jamais les Allemands se posent cette question: «Qui nous aidera à aider?»

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