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Réfugiés: la tentation des centres de rétention hors d'Europe

Un pick-up de retour de Libye à Agadez en mai 2014 (REUTERS/Joe Penney)

Un pick-up de retour de Libye à Agadez en mai 2014 (REUTERS/Joe Penney)

Face à l'afflux massif de migrants aux frontières du Vieux continent, les pays européens sont de plus en plus enclins à réfléchir à des solutions pour limiter les flux en amont. Mais comment dissuader, voire trier, les candidats sans retenir?

En réclamant à deux reprises en quelques jours, à la Baule puis dans un entretien au Figaro, la création de «centres de rétention administrative dans les pays périphériques à Schengen», Nicolas Sarkozy exprime peut-être simplement tout haut ce que la Commission européenne et ses membres les plus influents, dont la France, envisageraient volontiers tout bas.

Il ne s’agit pour l’instant que de signes, mais la précipitation de la crise migratoire, ces derniers mois, en accélère l’éclosion; de discrètes missions à l’étranger, des conversations bilatérales avec certains pays extérieurs à l’espace Schengen. L’Europe tourne encore autour du pot, autour des mots. Des initiatives sont évoquées, dans les conférences ou les communiqués, encore difficilement avouables, leurs contours imprécis, de «centres de réfugiés» ou de «centres pour migrants». Il n’est encore officiellement question que d’«accueil» ou d’«assistance».

Repousser les frontières de l'Europe

Mais, à la vérité, c’est bien le blocage des migrants en un point donné, leur tri, la répartition entre migrants économiques, qu’on rejetterait, et migrants «éligibles» au statut de réfugiés, auxquels on permettrait l’accès à l’espace communautaire, qui est en cause. En d’autres termes, de camps de rétention, où des enfants, des femmes, des hommes seraient au moins provisoirement privés de liberté.

Bruxelles a proposé à la Serbie de laisser s’ouvrir, au sud de son territoire, un camp pouvant accueillir 400.000 personnes

Nicolas Sarkozy pense sans doute avoir un temps d’avance dans la fermeté. Mais c’est à tort. Ses propos dans le Figaro, visant à bloquer, filtrer, refouler ceux qui tentent de se fixer sur le territoire européen reflètent à peu près les analyses et convergences moyennes de la Commission et des pays membres. D'un avis à peu près unanime, il est en effet devenu une nécessité de repousser au-delà de la Méditerranée et des dernières frontières, à l’est, les limites réelles de l’espace Schengen, au regard du phénomène migratoire. 

Des centres de tri au sud de l'Europe?

Déjà pour épargner à des milliers de malheureux le risque de périr en mer ou la malveillance des passeurs. Mais aussi pour desserrer l’étau qui étrangle peu à peu les zones frontalières de la Hongrie, les îles ou les ports de l’Italie et de la Grèce, «pays d’entrée» déjà submergés par l’afflux de migrants, mais qui peuvent s’attendre à en voir arriver beaucoup plus. En fait, pour renvoyer au plus loin le choc des mondes, pour retarder ce tournant de l’histoire moderne européenne, auquel le continent est en train de réaliser qu’il doit se préparer.

Aleksandar Vulin, le ministre du travail de Serbie, a confirmé, en août, que Bruxelles avait proposé à son pays de laisser s’ouvrir, au sud de son territoire, un camp pouvant accueillir 400.000 personnes. Un «camp de réfugiés», a précisé la Commission. En fait, un centre de tri. Donc de rétention. Une immense prison, au moins de courtes peines, non prononcées légalement. Le ministre a dit son inquiétude à propos cette suggestion, comme des officiels bulgares, qui savent qu’une offre identique plane au-dessus de Sofia.

Le dilemme turc et égyptien

La Turquie, de son côté, qui a accueilli près de deux millions de personnes, aligne des dizaines de camps du Haut commissariat aux réfugiés (HCR), le long de la frontière avec la Syrie. Mais beaucoup d’autres exilés séjournent dans les villes, plus librement, attendant la fin de la guerre ou un départ vers un autre point de la planète. C’est là, souvent au moment de prendre la mer pour l’Europe, dans les regroupements des ports, que les rejoignent des migrants, qualifiés d’économiques, originaires d’Afghanistan, du Sri Lanka ou de Russie, qui espèrent passer inaperçus dans le nombre, à leur entrée en Europe.

Les camps financés en Libye après la fin de la guerre de 2011 a laissé un mauvais souvenir à la Commission

La Commission européenne apprécierait d’entendre le gouvernement turc lui proposer de tenter, avant les franchissements de la Méditerranée ou les passages par les frontières terrestres, de retenir ceux qui auraient le moins de chances d’obtenir un statut de réfugié en Europe. La réponse se fait attendre, et la formulation de la question elle-même est encore délicate, compte tenu de ce que les Européens peuvent savoir des méthodes de la police turque, et du climat régnant dans le pays depuis le retour du conflit intérieur kurde. 

Idem pour l’Egypte: les envies de solliciter la puissance publique locale se heurtent à des divergences de conception des droits de l’homme. Et du mauvais souvenir laissé à la Commission des camps que celle-ci avait assez innocemment financés, en Libye, après la fin de la guerre de 2011, déjà dans l’espoir de voir les migrants économiques retardés dans leur marche. Amnesty International avait d’ailleurs condamné cette initiative, après les mauvais traitements subis par les émigrants dans ces structures.

Les précédents de Ceuta et Melilla

Comment dissuader sans enfermer? Comment associer des pays tiers sans qu’immanquablement l’idée de ralentissement du flux migratoire ne se traduise, sur place, par le parcage illégal d’étrangers en des conditions douteuses? Frontières avancées de Schengen, après l’adhésion de l’Espagne, en 1991, à l’espace européen, les enclaves hispaniques de Ceuta et de Melilla au Maroc avaient vu s’édifier des clôtures sur leurs limites, que les émigrants subsahariens s’efforçaient de franchir. Ceux qui y parvenaient étaient appréhendés, côté espagnol, et maintenus dans des camps de tri. 

Les Marocains avaient interpellé tous les groupes restant et les avaient déportés dans le sud du pays, avant, souvent, de les abandonner

Mais en 2005, après les tentatives de passage en nombre de plusieurs milliers de migrants, en quelques nuits, qui se lançaient ensemble, par dizaines, à l’assaut des grillages, les Marocains avaient interpellé tous les groupes restant et les avaient déportés dans le sud du pays, avant, souvent, de les abandonner. Ce qui avait valu à la Commission, à l’Espagne et au Maroc, les protestations des associations humanitaires et du HCR.

Bruxelles et ses principaux mandants européens n’aiment pas l’idée de l’enfermement à distance, en quelque sorte par délégation, en vertu des principes démocratiques dont ils sont les héritiers, mais ils ne savent plus comment y échapper. Une expérience est en cours, qui, espèrent-ils, pourrait encore leur épargner ce dilemme.

L'expérimentation française d'Agadez

 La France conduit, en effet, en leur nom une expérience à Agadez, la ville nigérienne du nord, l’ancienne «perle du désert», à 1.000 km de la Libye, qui ouvre la route du Ténéré, entre les massifs de l’Aïr et du Tibesti. Un «centre pour migrants», financé par la Commission en coordination avec le gouvernement du Niger, qui s’appuierait sur l’expertise de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), très active au Sahel. Une structure permanente, en dur, où l’on proposerait aux migrants économiques, en route pour la Libye, une formation, «un projet personnel». Un métier, qui s’apprendrait sur le champ, à Agadez même ou dans les autres villes du Niger, avant d’être développé ensuite, de retour chez soi, au Mali, en Gambie, ou au Nigéria.

Difficile, cet été, d’en apprendre plus. Le plus grand flou a présidé à la présentation de ce projet, inscrit depuis la mi-mai à l’Agenda migratoire de la Commission, qui, à en croire les communiqués, doit «réduire les incitations à la migration irrégulière». Mêmes prudences de langue chez le ministre de l’Intérieur français, Bernard Cazeneuve, qui évoquait ainsi le sujet, à son retour d’un voyage de deux jours, le 15 mai, au Niger et au Cameroun: il s’agit, expliquait-il à La Croix, «de mettre en place, d’ici à la fin de l’année, un dispositif comprenant des centres d’accueil, de prévention des départs et d’aide au retour des migrants économiques irréguliers, sous l’égide de l’Organisation internationale des migrations (OIM)».

Un lieu d'informations et de dissuasion

L’idée française paraît tenir du mélange des genres, mais semble pour l’heure éviter la rétention pure et simple: Agadez deviendrait un lieu d’information sur les dangers qui attendent les candidats à la traversée du désert, puis au dangereux séjour en Libye, enfin aux passages maritimes fort hasardeux depuis le port de Zouara, entre Tripoli et la frontière tunisienne; également un immense centre de formation pédagogique et de maintien sur place, plus ou moins consenti. 

Plutôt que de financer une inefficace aide au retour, l'argent servira à leur apprentissage et à la préparation d’un projet personnel

Puisque les dispositifs «d’aide au retour» dans les pays d’origine, souvent assortis d’une incitation financière, ont prouvé leur inefficience, les bénéficiaires empochant l’aide pour se remettre en route un mois plus tard, autant ne plus les renvoyer. L’argent servira plutôt à leur apprentissage, à la préparation d’un projet personnel. Puis, après un temps plus long, après une sorte de cursus au Niger, la pédagogie se poursuivrait dans les villes et villages d’origine des migrants, au Benin ou au Sénégal, et c’est alors qu’ils recevraient l’aide financière promise, pour un micro-crédit, l’ouverture d’une épicerie ou un brevet de chauffeur routier…

Jusqu’ici, l’avancée d’un tel plan fait sourire les connaisseurs de la plaque tournante des passages –drogue, djihadisme, armes libyennes, êtres humains– qu’est devenue Agadez. Et certains se demandent déjà, au Niger comme à Bruxelles, si cette espérance, peut-être naïve, ne rend pas inévitable, à plus ou moins long terme, le glissement de ce test à grande échelle vers des camps de rétention. Car comment persuader les migrants économiques qui ont déjà dépensé tant d’efforts et d’argent de ne pas poursuivre leur chemin vers l’Europe

Le business du transit

L’OIM multiplie les réunions d’information depuis des années dans la ville. Elle projette des films de mise en garde, le soir, dans les abris des émigrés en transit, tout juste débarqués des cars de Niamey, mais jusqu’ici, dans la cité aux minarets, grosse désormais de 120.000 âmes et gorgée de trafiquants et de passeurs, bien peu se sont laissés convaincre de ne pas poursuivre leur périlleux voyage. Pendant les assauts du virus Ebola, l’armée nigérienne a été chargée de retenir le flux de ceux qui ne se présentent que pour filer sans attendre vers le désert du Ténéré, puis plein nord jusqu’à Tripoli. Un échec encore.

Privée de la plupart de ses touristes depuis les guérillas djihadistes de la région et l’enlèvement, plus au nord, à Arlit, en septembre 2010, de sept expatriés d’un site minier d’Areva, Agadez prospère sur le transit de ses migrants. Des banques se sont installées en ville, où les partants viennent retirer, par peur des vols, juste de quoi financer l’étape suivante de leur périple. 

Les étrangers d’Agadez sont d’abord les citoyens de pays membres de la Communauté économique des états de l’Afrique de l’Ouest, et à ce titre, ils sont en principe libres de circuler sur les routes du Niger

Et chaque début de semaine, ce sont de longs convois de pick-up, chargés jusqu’à la gueule, qui s’élancent sur la piste de la Libye, au rythme de plus de 10.000 personnes par mois. Depuis le durcissement des conditions de passage, dans les enclaves espagnoles du Maroc, ou par les Canaries, l’essentiel de la migration subsaharienne s’est reportée sur la ville, avant de s’éparpiller, à l’approche de la frontière libyenne, par crainte des attaques de pillards ou de groupes islamistes.

La ruée vers l'or

Qui pourrait l’arrêter? Les étrangers d’Agadez sont d’abord les citoyens de pays membres de la Communauté économique des états de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), et à ce titre, comme les citoyens européens sur le Vieux continent, ils sont en principe libres de circuler sur les routes du Niger. Comme l’explique Gérard Sadik, de la Cimade, les arrêter «reviendrait à créer un espace extraterritorial dans un État souverain». Les dizaines de policiers français dépêchés au Niger pour tenter, au-delà des pédagogues et des conseillers sociaux, de proposer tout de même une solution à la Commission européenne, savent de toute façon qu’après quelques semaines de répit, si Agadez est verrouillée militairement, les migrants se déplaceront plus loin. 

Ils ont glissé de Ceuta à Agadez. Ils tenteront de passer plus à l’ouest, par le Mali du nord, en proie à la guerre, ou plus sûrement par le Tchad: par Faya-Largeau, à l’ouest, et le Tibesti, jusqu’à la ville libyenne de Sebha, ou depuis Abéché, à l’est, filer vers Koufra. Ces routes sont d’ailleurs déjà empruntées par des Érythréens et des Éthiopiens, lorsque le Soudan referme ses frontières.

Il faut donc à la Commission inventer une formule introuvable: persuader les candidats à l’exil de ne pas continuer, sans user de contraintes par corps. Jusqu’ici, un seul phénomène est parvenu à fixer au Niger des centaines d’émigrants: une ruée vers l’or. Depuis l’an dernier, la découverte de gisements aurifères sur le plateau du Djado, à 700 km au nord-est d’Agadez, détourne une partie du flux humain vers la Libye, qui va chercher de l’embauche, et une autre forme d’espérance que l’Europe, dans les mines du désert.

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