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Marignan 1515, c'est quoi, déjà?

Détail de «La Bataille de Marignan», par Fragonard.

Détail de «La Bataille de Marignan», par Fragonard.

Rares sont les Français à ne pas connaître cette date, mais tout aussi rares sont ceux qui peuvent décrire le déroulement de cette bataille. Pourquoi est-elle resté gravée dans l'inconscient collectif?

Marignan, 1515. Cette phrase, rare sont les Français à ne pas la connaître. Mais qu’est-ce que Marignan? Que s’y est-il vraiment passé et pourquoi cette date, qui ne dit pour ainsi dire plus rien à l’immense majorité des Français, est-elle restée gravée dans l’inconscient collectif?

Marignan, c’est une victoire militaire française. Ne boudons pas notre plaisir, ça n’est pas si fréquent! (25 commentaires outrés)

Le 25 janvier 1515, François Ier accède au trône après la mort de son cousin Louis XII, Valois-Orléans (Rois Maudits represent). François Ier a en effet épousé Claude de France, la fille aînée de Louis XII, qui a eu des héritiers mâles, mais dont aucun n’a vécu plus de quelques jours. À son sacre, François Ier est un jeune homme de 20 ans, véritable colosse de près de deux mètres de haut, plein de vigueur –mais l’esprit un peu brouillon.

Dès son avènement, une de ses obsessions, comme ses deux prédécesseurs, Louis XII et Charles VIII, c’est l’Italie. La péninsule, qui ne sera pas avant longtemps un pays, fascine par son dynamisme et sa richesse. Les Français y ont déjà conduit des opérations militaires. Mais chacune des campagnes s’est peu ou prou soldée par un échec.

Par son arrière-grand-mère, François a des droits dynastiques sur le duché de Milan. Il aimerait les faire valoir et pourquoi pas, étendre ainsi les terres du royaume de France au-delà des Alpes. Au printemps 1515, il assure ses arrières en établissant des traités de paix avec ses voisins. Il a pour seule opposition celle du duc de Milan, Maximilien Sforza qui, très étonnamment, n’a absolument pas l’intention de céder son duché! Il peut, pour se défendre, compter sur ses alliés des cantons suisses et sur celui, théorique, du Pape.

Les Suisses, les durs à cuire du XVIe siècle

Les Suisses, parlons-en. Ils sont alors craints et respectés dans toute l’Europe. On les tient pour les plus féroces des combattants. Leur armée, composée pour l’essentiel d’infanterie (allez donc faire du cheval dans les montagnes, vous m’en direz des nouvelles!), est équipée de longues piques, que les Suisses manient avec bravoure et à la manière des soldats d’Alexandre le Grand –ce qui n’est pas du tout incompatible, au contraire. À la fin du XVe siècle, les Suisses ont provoqué la chute puis la mort de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, un des plus puissants seigneurs de son époque, rendant un fier service au roi de France Louis XI. Les phalanges suisses ont écrasé l’armée ultra moderne du Téméraire.

Les Suisses, François Ier s’en méfie donc. À la fin du printemps 1515, il a fait rassembler, près de Grenoble, un peu plus de 40.000 hommes et 60 canons, un parc d’artillerie considérable pour l’époque. Son objectif: traverser les Alpes, déboucher dans la plaine et contraindre le duc de Milan à capituler. Quand il apprend que les Suisses gardent le passage du Mont-Cenis, François décide de les contourner en passant par le col de l’Argentière. La tâche est immense, car la route n’est pas adaptée au passage des canons. Il faut donc élargir les chemins. Pedro Navarro, qui commande les sapeurs français, utilise pour cela des explosifs. L’exploit est réalisé et il paie. Car début septembre, les Français débouchent à l’improviste dans la vallée de la Stura et capturent le commandant des forces papales, théoriquement alliées au Milanais, mais peu disposées à faire la guerre, ainsi d’une partie de sa cavalerie.

La discorde règne chez les adversaires de la France

C’est la panique. Le Pape cherche à négocier et au sein du commandement suisse, on s’interroge. La Suisse est déjà une confédération et entre les chefs des contingents des différents cantons, on peine à se mettre d’accord sur l’attitude à adopter. Certains craignent l’armée française. D’autres considèrent que cette guerre n’est pas la leur. D’autres pensent que la prise du Milanais pourrait constituer le prélude de leur annexion par la France et veulent se battre. D’autres sont même prêts à rejoindre l’armée française!

Le nord de l'Italie en 1494 (via Wikimedia Commons).

Ajoutez à cela l’argent que le roi de France fait distribuer et une partie des contingents suisses déguerpit sans demander son reste.

Malgré cet abandon d’une partie de ses alliés, le duc de Milan refuse de négocier. François marche sur Milan et vient s’installer près de la petite ville de Melegnano, Marignan, en français, à quelques kilomètres de la capitale du duché. Il y déploie ses troupes derrière des levées de terre et prend soin de bien disposer ses canons.

A Milan, on ne sait que faire et le départ précipité de certains contingents suisses fait craindre que la contagion s’étende. On opte donc pour l’attaque, avant de se trouver sans troupes.

La bataille

Le 13 septembre, l’armée milanaise, composée pour l’essentiel de piquiers suisses (environ 21.000) et d’arquebusiers suisses (un millier) marche droit sur une armée française composée de 35.000 fantassins, dont plus de 22.000 sont des lansquenets allemands, et 2.500 cavaliers, la crème de la noblesse française. L’infanterie suisse progresse en masse sous les tirs de l’artillerie française. Malgré les dégâts terribles que cette dernière lui inflige, elle atteint la première ligne française. La mêlée est folle, brutale, sanglante, les charges de la cavalerie française sont repoussées. c’est un carnage. A la nuit, les combats doivent cesser. Les adversaires campent à moins de 100 mètres les uns des autres.

La bataille reprend le lendemain dès l’aube. Les Suisses repartent à l’assaut des lignes françaises, chacun se jette à corps perdu dans la bataille. Vers 8 heures du matin, on entend une clameur. L’armée vénitienne, alliée des Français, vient à la rescousse et tombe sur les flancs des Suisses avec son imposante cavalerie. Pris en tenaille, ces derniers n’ont pas d’autre choix que de se replier. Ils laissent près de 10.000 morts sur le champ de bataille. L’armée franco-vénitienne a perdu entre 5.000 et 8.000 hommes.

Ses conséquences

La bataille de Marignan a des effets nombreux.

Le roi de France signe avec le Pape le concordat de Bologne. C’est désormais lui qui nomme les évêques, archevêques et cardinaux en France, au Pape ensuite de les confirmer. Ce concordat tiendra jusqu’à la révolution française. François fait également confirmer ses droits sur la Lombardie, mais le traité ne tiendra pas.

Surtout, la Suisse signe avec la France le traité de Paix perpétuelle de Fribourg qui restera en vigueur jusqu’en 1798, considéré par de très nombreux historiens comme l’acte fondateur de la déclaration de neutralité suisse, effective au XVIIe siècle.

Et après?

Certes, me direz-vous, voilà qui est bien intéressant, mais qui ne nous dit pas pourquoi Marignan 1515 a des relents mythologiques. Des victoires brillantes, les rois de France (sans parler d’un empereur) en ont remportées, mais elles n’ont pas cette aura, nimbée de mystère.

Ce qui étonne, en effet, c’est que si chacun connait la date et le nom, bien souvent on s’arrête là.

Pourquoi?

Une histoire militaire déconsidérée depuis 1945

L’intérêt scolaire que l’on porte à François Ier remonte aux années 1880

Pascal Brioist, historien

C’est déjà parce que l’histoire militaire n’a plus très bonne presse en France. «Le désamour pour l’histoire militaire vient de l’Ecole des Annales, dans les années 1930, explique Benjamin Deruelle, maître de conférence en histoire moderne à l’Université de Lille 3. Par rejet notamment des méthodistes, on ne veut plus entendre parler d’"histoire casquée".» Un tournant à lieu dans les années 1960 et 1970. Benjamin Deruelle poursuit:

«Après la Seconde Guerre mondiale, la guerre a moins bonne presse dans les circuits scolaires. Il y a un changement aussi avec les années 1970 et les guerres de décolonisation. Le concept de "guerre propre" apparaît. Et au niveau universitaire, on s’intéresse davantage à l’histoire des foules, des masses ou des marginaux, et plus tellement à celle des élites. Dans le secondaire, on préfère que les élèves apprennent la Renaissance de Botticelli et de Vinci plutôt que celle des guerres d’Italie.»

Mais si les Français ne connaissent plus que le nom et la date de Marignan, tel n’a pas toujours été le cas. Pascal Brioist, professeur des universités et membre du Centre d’études supérieures de la Renaissance, évoque l’utilisation républicaine de la bataille pour en arriver à des conclusions voisines de celles de Benjamin Deruelle:

«L’intérêt scolaire que l’on porte à François Ier remonte aux années 1880. La France vient de subir une cuisante défaire militaire face à la Prusse en 1870, il faut donc redorer l’honneur national. On met alors en avant les figures de Bayard et François Ier. Ce mythe est très représentatif de l’école de Lavisse. Il y a une rupture ensuite avec les années 1960 où l’on sort de l’histoire nationaliste: dans l’Union européenne, plus question de célébrer une France va-t-en guerre. Aujourd’hui, en seconde, on n’étudie plus l’histoire de Lavisse, on ne fait plus d’histoire des batailles.»

La mythologie de Marignan

Est-ce à dire que l’on à tort? Pas forcément, estime Pascal Brioist, car ce qui était autrefois véhiculé était de l’ordre de la construction mythologique. Par exemple avec Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, qui adoube François Ier sur le champ de bataille:

«Au XVIIe siècle, c’est en plutôt la figure de Bayard que l’on glorifie. Sous la Révolution aussi: on ne va pas glorifier un roi à cette période. En revanche, pendant la Restauration, François Ier a une bonne image. Louis-Philippe va d’ailleurs commander un tableau de la bataille à Fragonard pour la galerie des Batailles à Versailles.

 

Le mythe de François Ier repose en grande partie sur sa force physique. Il mesure deux mètres, il se rêve en Alexandre le Grand, il est âgé de seulement 21 ans, c’est l’archétype du jeune roi guerrier. C’est aussi un roi qui a une image raffinée, il initie la France à la Renaissance, aux arts et crée une Cour de France.»

Benjamin Deruelle surenchérit:

«Le mythe de François Ier naît aussi de la littérature. Son rôle est de donner une image du roi aux sujets, et en l’occurrence, une image de roi guerrier. Le Moyen Age et la Renaissance n’ont pas du tout la même chevalerie, on va donc adapter la chevalerie à l’époque. Les rois en ont conscience, ils ont conscience du pouvoir de l’écrit et du verbe. Par la littérature, le roi doit être montré comme le meilleur chevalier du moment.»

Un pur produit de propagande?

«Dès le lendemain de la bataille, Marignan sert la propagande de François Ier. Elle va devenir un événement récurrent de sa communication. Sur son tombeau, on mentionne Marignan. Il faut tenter de se représenter ce que peut-être l’espace public à cette époque. L’événement commence par se populariser par des chansons.»

La légende de Marignan

François Ier, vers 1527, par Jean Clouet.

Des chansons qui, pour l’essentiel, racontent l’histoire d’un roi courageux, de l’archétype du preux chevalier et vantent ses exploits. Dans un livre admirable, qui évoque pourtant la guerre du Vietnam, plus récente, le romancier américain Tim O’Brien écrit: «Une histoire de guerre véridique n’est jamais morale. Elle n’est pas instructive, elle n’encourage pas à la vertu, elle ne suggère pas de comportement humaniste idéal, elle n’empêche pas les hommes de faire ce qu’ils ont toujours fait. Si une histoire de guerre vous parait morale, n’y croyez pas. Si à la fin d’une histoire de guerre, vous avez l’impression qu’une parcelle de rectitude a été sauvée d’un immense gaspillage, c’est que vous êtes la victime d’un très vieux et horrible mensonge.»

Il ne faut donc pas croire la légende de Marignan. François Ier est un roi à la croisée des chemins, entre le Moyen-Âge et la période moderne, un roi qui aime la guerre et les arts, pas si éloigné de Léonard de Vinci, qui peignait la Joconde et dessinait des modèles de char d’assaut. Mais la geste de Marignan, celle d’un roi vaillant, adoubé par Bayard devant toute l’armée, qui paie de sa personne, vient opportunément nous faire oublier que la conquête du Milanais ne dura pas dix ans et qu’au mois de septembre 1515, l’ambition d’un jeune roi provoqua un massacre dans les plaines du nord de l’Italie. Un massacre qui n’avait rien de glorieux, à coups de canons, livré pour l’essentiel entre les mercenaires suisses au service des Milanais et des mercenaires allemands au service de la France, et qui fit près de 20.000 morts.

La légende a remplacé l’histoire, et l’histoire a effacé la légende, dont il ne reste plus qu’une date et un nom, vides de sens. Comme la plupart des guerres…

Propos de Benjamin Deruelle et Pascal Brioist recueillis par Véra-Lou Derid.

Corrections: Une première version de cet article présentait Louis XII comme le dernier des Valois direct. 

 

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