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Marseille: derrière les clichés, une ville banale?

Savon Extra Pur / Álvaro via Flickr CC License By

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On la croit cosmopolite, métissée, extraordinaire, mais en observant les chiffres relevés par certains sociologues, Marseille se distingue par sa... banalité. Et si la deuxième ville de France n'était en fait qu'une ville moyenne provinciale?

Jamais une ville en France n'a suscité autant de fantasmes. Jamais une ville n'a autant développé l'imaginaire de ceux qui la racontent. Jamais une ville n'a autant été «rêvée» que Marseille, dont l'image médiatique est en décalage avec la réalité de ceux qui y vivent, la décrivent ou l'étudient sérieusement.

«Marseille est l'une de ces villes frontières qui font rêver les écrivains, les cinéastes, les journalistes voyageurs, de Zola et Dumas à Giono, CendrarsIzzo et Valabrègue pour les modernes, de Pagnol à Guédiguian, Comolli et Audiard pour les cinéastes. De ces récits s'est formé un topos légendaire, fait de lieux dont le seul nom suffit à vivifier le mythe, bien après que les héros ont disparu.»

Ainsi débute la brillante Sociologie de Marseille du sociologue Michel Peraldi, co-écrite avec l'ancien journaliste du Monde Michel Samson et la sociologue Claire Duport, en 2015, aux éditions La Découverte. Les auteurs poursuivent, sur le même ton, quelques pages plus loin: «Marseille reste, malgré la régularité des recherches dont elle fait l'objet, une ville mystérieuse, peut être parce que ceux qui l'observent résistent encore à en voir la banalité...»

Il est dit que Marseille est une ville cosmopolite, métissée et colorée, qui brille des deux millénaires d'immigrations qui se sont succédés, du Vieux-Port jusqu'à Belsunce, de la Rose à Saint-Loup en passant par le Panier. Mais ici, Arméniens, Comoriens, Italiens et Maghrébins y sont installés depuis trois, quatre, parfois cinq générations, intégrés comme n'importe quel Marseillais qui ne pourra jamais prétendre à être «de souche». Ici, à Marseille, on ne croise par ailleurs que très rarement de Maliens, de Sénégalais, de Philippins ou de Thaïlandais, qui forment les bataillons de salariés employés à bas-coût en région parisienne. 

Et pour cause: cela fait longtemps qu'il n'y a plus de travail, près de la Méditerranée, ou alors du moins pas pour ces couches populaires qui n'iront jamais peupler la Joliette et le quartier Euro Méditerranée, puisque la ville se transforme et veut attirer des intellectuels ou des acteurs du numérique, par exemple. Mieux, Marseille n'est pas tant une ville de la «diversité», ou pas plus qu'ailleurs, si l'on en croit les statistiques qui nous apprennent que sur 850.000 habitants, 100.000 sont des étrangers, ce qui représente 11,7%, soit moins des 15% d'étrangers qui vivent... à Paris (Insee, 2010).

Une ville de propriétaires de classes moyennes

Marseille est insolente et contradictoire, elle ne se laisse ni enfermer dans les clichés, encore moins dicter sa conduite. C'est une ville pleine d'ambiguïtés, et dont le reflet renvoyé dans les médias n'achève absolument pas sa complexité. Plus qu'une ville de «voyous», comme elle aime parfois à se caricaturer, dans la veine des Carbone et Spirito,

Plus qu'une ville de «voyous», comme elle aime parfois à se caricaturer, Marseille est une ville entre les mains de la «classe moyenne»

Marseille est une ville entre les mains de la «classe moyenne», qui a profité à plein de la disparition progressive des ouvriers et de la grande bourgeoisie locale, autrefois «alliés» objectifs dans la perpétuation du tissu industriel de la ville. Cette prise de pouvoir s'incarne d'abord dans le personnel politique, qui a présidé aux destinées de Marseille après 1945: «Des trois maires que compte Marseille depuis la fin de la guerre, le premier était avocat, le deuxième médecin, le troisième enseignant», note Michel Peraldi. Defferre, Vigouroux et Gaudin ont en commun d'avoir géré la ville sans la bousculer, de l'avoir dirigée sans la transformer, en se contentant plutôt de la conserver en l'état, ce qui s'appelle, en d'autres termes, faire une politique de la classe moyenne.

Mais un chiffre est encore plus symbolique, tant il représente la main-mise de la petite bourgeoisie locale sur le marché immobilier. Le sociologue Peraldi remarque justement que «Marseille se distingue par la grande stabilité résidentielle de ses habitants, y compris dans les zones de fragilité économique et sociale. Cette stabilité est d'ailleurs cohérente avec un autre trait distinctif et très singulier de la ville, qui est le fort taux de propriétaires occupants». Certes, disposer d'un appartement ou, comme c'est souvent le cas à Marseille, d'une petite maison de moins de 100 m2, ce n'est pas disposer d'un patrimoine énorme, tant le marché paraît ridicule comparé aux prix pratiqués en région parisienne ou dans d'autres métropoles françaises. Mais c'est une donnée importante pour comprendre un certain conservatisme marseillais. Pour comprendre, aussi, une partie du comportement de ses habitants.

 

À Marseille, ville que l'on présente comme «fracturée socialement», on remarque que les propriétaires y sont presque toujours majoritaires dans tous les quartiers de la ville, des quartiers nord aux quartiers sud. Il n'y a que dans l'hyper-centre, royaume de Jean-Noël Guérini (est-ce un hasard?) et dans le 15e arrondissement, que les locataires sont plus nombreux que les propriétaires. Les premières réhabilitations du centre-ville paupérisé ont pourtant déjà eu leur effet. La stratégie est claire: offrir un espace propice au business, à l'emploi, et donc augmenter inéluctablement le prix des loyers et du mètre carré. Problème: malgré les travaux, peu d'offres ont trouvé preneurs. La preuve que le centre-ville fait figure d'exception.

 

«Si l'on ajoute enfin que Marseille se signale aussi par un faible taux de population étrangère ou immigrée qui fait d'elle une ville moyenne provinciale à l'écart des routes migratoires plus qu'une métropole de transit et d'emplois même précaires, on dessine à grands traits une ville très différente des légendes et de l'imaginaire qui la nourrit», provoque encore le sociologue Michel Peraldi. 

On ne parle pas ici de la grande bourgeoisie locale, taiseuse, et qui se transmet le patrimoine de génération en génération sans jamais passer par les agences. Celle-ci a plus ou moins disparu. Mais Marseille, si elle se caractérise par un fort taux de pauvreté et un taux aussi élevé de main d’œuvre non-qualifiée, a aussi un autre visage, celui des propriétaires, issus de la petite-bourgeoisie catholique, qui sont aussi les plus nombreux à se rendre aux urnes. 

Un décalage tenace entre l'image de Marseille et la réalité

À ce titre, le cas de Château-Gombert, dans les quartiers nord, est exemplaire. «On assiste à un vrai remplacement de population et à une véritable stratégie politique orchestrée par la mairie», ose un ponte local, qui observe la lente démolition des quartiers HLM,

Pourquoi les commentateurs, journalistes, éditorialistes, romanciers, continuent d'observer la ville avec un regard particulier?

pour les remplacer par des constructions neuves où de nouveaux habitants dotés d'un pouvoir d'achat plus élevé pourront s'installer. C'est aussi là que se déploie le technopôle qui fait la fierté des acteurs du numérique de la métropole d'Aix-Marseille, fière d'avoir remporté le label «French tech». Il semble que ces quartiers soient désormais offerts aux cadres de la classe moyenne, désireux de s'installer entre ville et campagne, puisque Château-Gombert a largement conservé son esprit village, et s'y promener offre un condensé de la Provence d'autrefois.

Alors pourquoi, malgré ces faits, subsiste-t-il un tel décalage entre le récit imaginé et la réalité? Pourquoi les commentateurs, journalistes, éditorialistes, romanciers, continuent d'observer la ville avec un regard particulier, jusqu'à n'avoir qu'une analyse particulariste de ce qui s'y passe? Certains appellent ça de façon ironique la «marseillologie»: 

«Qu’est-ce que la marseillologie? S’en méfier, s’en moquer et s’en parer? Qui sont ceux, sur Twitter ou dans les cafés, qui parlent de Marseille, de ce qui ne va pas, de ce qu’il faudrait faire, de son histoire, de ses nuits et de ses lumières? Appelons-les les marseillologues. Plus ou moins amateur ou professionnel, le marseillologue partage et dispose avec “Marseille” d’un terrain d’observation et d’un objet d’analyse», explique la «Nouvelle Société savante de Marseillologie [1], qui pense «en toute mauvaise foi que l’étude de Marseille débouche sur des connaissances universelles».

Marseille donne trop souvent l'impression d'être originale. Certains, parmi les Marseillais, aiment aussi se bercer de cette illusion tantôt glorieuse, tantôt péjorative. Et si c'étaient eux, les premiers responsables de ce décalage?

1 — Qui tiendra son deuxième congrès mondial, au Mucem, le jeudi 17 septembre et le samedi 19 septembre 2015 (et où interviendra notamment Jean-Laurent Cassely, journaliste à Slate.fr) Retourner à l'article

 

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