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La fin du travail? Non: le numérique détruit mais crée aussi des emplois

OuiShare Summit 2012 / OuiShare via Flickr CC License By

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Le numérique détruira 50% des emplois en France, dit-on. Est-ce si vrai? Le travail change, c’est certain, mais il ne disparaît pas. Nous entrons dans une économie de la «creative destruction». C’est terrible... et formidable!

Avec ses anciens abattoirs et boucheries de gros, ses rues pavées et ses maisons en briques, le Meatpacking District est un quartier industriel situé à l’ouest de Chelsea à New York. Il y a quelques années, lorsque je m’y rendais, ce quartier était moyennement sûr. Il était vide le jour et désert la nuit. En marchant le long des entrepôts et des commerces de bouche désaffectés et des rues mal éclairées, on avait comme une appréhension. Ce n’était ni le Bronx, ni «Alphabet City», mais on ne s’y sentait pas forcément en sécurité.

Aujourd’hui, à l’est de la 8e Avenue, le quartier est devenu bobo. On dit qu’il s’est gentrifié, et c’est vrai qu’il y a là une myriade de bars écolo friendly, de restaurants végétariens et autres boutique hotels. Et de start-ups.

Sur la 13e Rue, le Meatpacking District devient même une véritable avenue numérique. On y trouve des sociétés comme Betaworks, Digg, Instapaper, TweetDeck, Bitly ou Chartbeat. Partout des open spaces et des cubicles; partout des start-uppers avec des bracelets Fitbit au poignet. Les développeurs, les geeks et autres techie nerds ont envahi le quartier. Et parfois, je les ai même vus se retrouver dans les cafés du «District» pour fêter le succès d’une start-up, une offre de rachat prometteuse ou de nouvelles embauches. Bref: une véritable Silicon Valley de la côte Est!

«Non, c’est une ambiance de type Brooklyn», me corrige aussitôt Andrew McLaughlin, 44 ans, avocat, ancien conseiller numérique de Barack Obama puis directeur des affaires publiques de Google, et désormais l’un des fondateurs de la start-up Betaworks. Je lui demande de m’expliquer la différence:

«Ici, on ne s’intéresse pas seulement aux technologies, contrairement à la Silicon Valley. Ici on veut vraiment faire des choses pour aider les autres. On veut changer le monde.»

La fin du travail salarié?

En voulant changer le monde, les gens du numérique ont d’abord changé les États-Unis. Et le monde du travail américain. Les codes du numérique se répandent partout, pour le meilleur et pour le pire.

Le télétravail se répand; les contrats courts sur projet deviennent la règle; le turn-over des postes et des travailleurs s’accélère. Est-ce la fin du travail? Ou sa grande mutation?

En France, un économiste comme Daniel Cohen (dans son livre récent Le monde clos et le désir infini), un philosophe comme Bernard Stiegler (dans son dernier livre La Société automatique – L’avenir du travail) ou encore un entrepreneur comme Pierre Bellanger (dans son livre Souveraineté numérique), sans parler de l'ouvrage plus ancien de l’économiste Jeremy Rifkin sur La fin du travail, tirent la sonnette d’alarme. Pour eux, le numérique est en train de détruire les emplois de la classe moyenne après avoir détruit ceux des classes populaires. Daniel Cohen imagine même une croissance sans emploi du fait du numérique. «Selon une étude qui fait autorité, 50% des emplois sont menacés de numérisation», affirme-t-il dans une interview, pronostiquant que les salariés les plus affectés seront ceux dont les emplois sont dans le secteur des services, les banques, les assurances et les administrations. Classes moyennes en péril!

De telles perspectives sont inquiétantes. Effrayantes, mêmes. Mais sont-elles pour autant crédibles? Au-delà des slogans, que se passe-t-il vraiment avec la révolution numérique? On peut douter de la pertinence des études ici avancées et craindre qu’elles participent d’une peur du déclin qui pourrait ne pas être aussi avéré qu’on le dit.

Annoncé comme mort, le secteur de la musique explose

Prenons par exemple le secteur de la musique et des industries culturelles. Il y a quelques années, on annonçait leur mort définitive du fait du téléchargement illégal. Qu’en est-il aujourd’hui? Selon une étude détaillée du New York Times, Internet n’a pas été un problème économique pour les industries créatives –au contraire, elles se portent désormais mieux qu’avant la révolution numérique. L’audiovisuel, l’édition, le jeu vidéo et la musique tirent même leur épingle du jeu et connaissent actuellement un âge d’or. Mieux: ces secteurs sont plus bénéficiaires que jamais.

La musique est devenue plus rentable qu’avant l’arrivée de Napster

En fait, la creative class s’est développée fortement aux États-Unis entre 2002 et 2012 et, plus intéressant encore, ses revenus ont augmenté de plus de 60%. Quant à la musique en particulier, comme le résume le New York Times, secteur qui était menacé par les changements technologiques, elle est devenue plus rentable qu’avant l’arrivée de Napster.

Comment cela se peut-il? Le secteur de la musique a connu une mue sans précédent mais, en se transformant, il a su également trouver de nouveaux modèles économiques (les concerts live, la synchro, le brand content, les coopérations avec le jeu vidéo etc.). En matière de télévision, les chaînes se sont multipliées; le nombre de séries télévisées a décuplé. Et si partout on licencie les journalistes âgés restés arc-boutés sur le print, on recrute en même temps de nouveaux web-journalistes et webmasters par centaines. Le mouvement général n’est donc pas celui d’une fin des emplois ou d’une érosion des modèles économiques mais d’une mutation des emplois et d’une transformation des modèles économiques –ce qui est bien différent.

D’ailleurs, l’économie américaine se porte bien. Actuellement, le taux de chômage est à son niveau le plus bas depuis 2008, soit à environ 5,1%. Et alors que les offres d’emplois se multiplient partout et que les employeurs peinent à trouver les salariés qu’ils recherchent, on peut considérer que les États-Unis ont retrouvé une période de plein emploi. La vive bataille pour l’augmentation du salaire minimum en atteste à sa façon. Bien sûr, cela s’accompagne outre-Atlantique d’une précarisation accrue et d’une augmentation des coûts de santé. Il n’empêche: si le numérique devait détruire les emplois de la classe moyenne, on n’expliquerait guère cette bonne santé économique du pays.

Alors, que se passe-t-il? Au lieu de parler de la fin du travail, il faut parler de sa mutation. Et celle-ci n’en est pas moins considérable.

L’avenir n’est plus aux positions mais aux trajectoires

En France, par exemple, on observe que sur la période 2007-2014, le secteur du numérique a bel et bien engendré de nombreuses créations d’emploi, alors que nous connaissons une période de fort chômage dans les autres secteurs. Cependant, ces créations d’emploi sont, selon un rapport réalisé pour le Grand Paris, très inégales du point de vue du territoire. Sur les 58.000 emplois créés au court de cette période, plus de 80% l’ont été dans un nombre restreint de villes, quinze seulement (et pour 10.000 d’entre eux à Paris). Le numérique crée bel et bien de l’emploi, mais il n’en crée pas partout.

Aux États-Unis, ce phénomène a été bien analysé par le sociologue star Richard Florida. Dans ses livres (en particulier le célèbre The Rise of the Creative Class, en 2002), il montre pourquoi certaines villes attirent les emplois créatifs alors que certains territoires se désertifient. Le Meatpacking district de New York plutôt que le Dakota du Nord! Et il aboutit à un palmarès des villes créatives qui, pour être critiquable, n’en constitue pas moins un outil d’analyse intéressant.

Ce qui est vrai aussi, c’est que nous assistons peu à peu à la généralisation de l’externalisation du travail. Qui n’a pas observé dans les grandes entreprises, et jusque dans les administrations, la multiplication des prestataires extérieurs, du «portage salarial» et des entreprises de sous-traitance? Souvent, plutôt que de recruter un salarié, une entreprise préfère solliciter un auto-entrepreneur pour un travail identique. On le voit, le modèle de l’auto-entrepreneur se généralise –c’est un trait d’époque et l’un des points aveugles de la gauche qui a tout fait, à travers le combat archaïque de la ministre Sylvia Pinel, pour le brider.

En fin de compte, 
le travail change 
–—il ne disparaît pas

Une autre mutation est la multiplication des emplois organisés par projets, et non plus par statuts. Cette culture du projet, qui permet à des équipes de se constituer pour accomplir une tâche précise, avant de se séparer, est très significative. Comme l’avait prédit, en une belle formule, le philosophe Michel Foucault en conclusion de ses cours au Collège de France, «l’avenir n’est plus aux positions mais aux trajectoires».

Enfin, les experts américains du travail ont bien montré le problème de la multiplication des jobs pour une même personne et de l’alourdissement du nombre d’heures de ces travailleurs à leur compte aux États-Unis. «Je suis une “three business-card person”», m’a dit Lisa Green, une start-uppeuse de San Francisco. Elle fait partie de ces hyperactifs qui cumulent plusieurs jobs et ont au moins trois cartes de visites différentes!

Cette mutation du travail nécessite donc de réfléchir aux nouvelles protections à inventer pour les employés non salariés, à une éventuelle réforme du Code du travail en France qui permettrait de mieux saisir ces trajectoires et à la protection sociale de ces employés à leur compte. L’intermittence du spectacle doit-elle être généralisée à tous?

En fin de compte, le travail change –il ne disparaît pas. Et parmi trois des célèbres économistes de notre temps, c’est Schumpeter qui avait raison sur Milton Friedman, et même sur John M. Keynes: nous entrons dans une économie de la creative destruction. Celle-ci détruit bien des emplois, comme le prédisent Daniel Cohen ou Bernard Stiegler, mais elle en crée aussi. Comme dans le Meatpacking District de New York.

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