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La grande farce de la dépendance aux smartphones

À la présentation Apple du 9 septembre (Reuters/Beck Diefenbach)

À la présentation Apple du 9 septembre (Reuters/Beck Diefenbach)

À force de vouloir médicaliser chacun de nos comportements liés aux nouvelles technologies, nous perdons de vue le vrai sens du mot addiction.

«Quand je me suis bourré la gueule et que j’ai perdu mon iPhone pour la deuxième fois l’hiver dernier, j’ai compris ce qu’il fallait que je fasse», raconte Kevin Allison, présentateur du podcast Risk, émission trop politiquement incorrecte pour être acceptable sur le service radiophonique public. «J’ai arrêté l’alcool, pas le téléphone. Vous me prenez pour un saint ou quoi?»

L’idée que nous sommes trop dépendants de nos téléphones n’a rien de nouveau –en 2007, on parlait déjà de «crackberry addicts» [=accros aux BlackBerry comme à du crack]. À cette époque, certaines autorités de santé supposaient que parler longtemps dans un téléphone portable exposait les utilisateurs à de hautes doses de radiations électromagnétiques, ce qui devait provoquer «une épidémie de tumeurs induites par les téléphones portables» –crise sanitaire qui ne s’est pour l'heure jamais concrétisée. 

Gros titres alarmistes et statistiques lugubres

Quoi qu’il en soit, les inquiétudes ont grandi à mesure que nos téléphones se faisaient plus polyvalents. Les employés consultaient leurs mails en dehors des heures de travail! Les hommes pouvaient regarder du porno sur leurs téléphones! Et cette frénésie angoissée n’a fait que croître au lancement de chaque nouveau super jeu, podcast, blog, plateforme de réseau social, service de musique en streaming, appli de productivité et appareil synchronisé.

Le terme dépendance au smartphone s’est imposé en 2012, époque où les requêtes Google pour cette expression ont commencé à décoller. Au départ, il s’agissait d’un phénomène social tenant davantage de la plaisanterie que d’un diagnostic médical. Avouons-le, afficher plus de consultations/heure de son téléphone que le voisin reste un sujet de fierté. Mais un déferlement continu de gros titres alarmistes et de statistiques lugubres semble avoir eu raison de notre bon sens et nous avoir rendus vulnérables à l’idée inepte selon laquelle l’usage excessif du smartphone est réellement une maladie. Les spécialistes des addictions comportementales aimeraient la rendre officielle et ranger la dépendance au téléphone portable aux côtés du jeu, des excès de table, des crises de nerf et de tout un tas d’autres embêtements considérés aujourd’hui comme des pathologies à part entière.

Les experts ont inventé d’inquiétants néologismes comme la ringxiety  et le phubbing

Une échelle d’évaluation de la dépendance au portable

Ce processus de médicalisation de la dépendance au smartphone a été lancé lorsque des chercheurs se sont mis à publier d’ennuyeux discours universitaires sur ce qui jusqu’alors n’avait été qu’une curiosité de la culture populaire. Les experts ont inventé d’inquiétants néologismes comme la ringxiety (l’anxiété provoquée par une sonnerie ou des vibrations fantômes) et le phubbing (contraction de snubbing—snobisme, et de téléphone—qui consiste à ignorer les personnes en face de vous en faveur de votre téléphone). 

Le plus sérieusement du monde, ils ont introduit le Mobile Phone Problem Use Scale [échelle d’évaluation des problèmes liés aux portables], le Smartphone Addiction Scale [échelle d’évaluation de la dépendance au portable] et autres instruments servant à jauger le niveau de gravité de la maladie. Des pontes du domaine de la médecine des addictions appellent à davantage de recherches afin de dégoter des liens potentiels entre utilisation de smartphone et anxiété, insomnie, dépression et autre maux.

Les effets de la médicalisation

Il faut reconnaître que les téléphones portables nous poussent à passer davantage de temps devant un écran qu’un parieur compulsif équipé d’une bouteille à oxygène et d’un abonnement au casino devant des bandits manchots. Mais en qualifiant d’addiction ce qui n’est qu’une mauvaise habitude, non seulement nous exagérons le problème mais en outre nous banalisons le réel fardeau que représente la toxicomanie.

La médicalisation transforme certains phénomènes humains courants en problèmes à soigner

Peut-être nous hâtons-nous de médicaliser notre usage du téléphone parce que ce genre de diagnostic constitue une excuse pratique pour un comportement stupide, tel le phubbing susmentionné par exemple. La médicalisation repousse les limites de la maladie, annexant de nouveaux patients dès que l’occasion se présente. Elle transforme certains phénomènes humains courants –des fonctions physiques décevantes, des transitions fâcheuses, un comportement ou des traits de caractère qui sortent des clous et des pensées dérangeantes par exemple– en problèmes médicaux à soigner.

Tout devient addiction

La reclassification du jeu pathologique en addiction plutôt qu’en compulsion a marqué un tournant dans la médicalisation des comportements. Ce changement apporté à la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), influent inventaire des maladies mentales, légitime la dépendance à autre chose qu’à des produits en tant que catégorie diagnostique. Contrairement à une maladie, qui a une cause directe et identifiable, une addiction sans drogue se définit uniquement en fonction de ses symptômes –c’est l’œuf sans la poule. Conséquence, «presque tout peut être considéré comme pathologique».

Nous nous faisons du mauvais sang pour notre bien-être mental comme s’il s’agissait d’une Jaguar vintage

Et pratiquement tout l’est. Nous avons déjà tous entendu parler d’addiction au sexe, au sport et au travail. Mais qu’en est-il de l’addiction au bronzage, au bodybuilding, à la cartomancie ou à l'amour? À quel moment exactement passe-t-on de simplement crétin, narcissiste, andouille ou imbécile à personne dépendante? Nous sommes devenus douillets et nous nous faisons du mauvais sang pour notre bien-être mental comme s’il s’agissait d’une Jaguar vintage –agréable à posséder mais fragile, peu fiable et nécessitant constamment des réparations et un entretien préventif.

«iPosture» ou imposture?

L’aspect le plus insidieux de cette tendance à vendre des maladies est sa nature conformiste. Transformer des comportements et des émotions ordinaires en diagnostics aplatit la courbe des expériences humaines en écrasant les excentricités et les particularités à la marge. Soit nous marchons au pas, soit nous nous aventurons dans un no man’s land de malades mentaux marginalisés. Des sites comme Anxiety.org et the Fix commencent déjà à associer dépendance au smartphone et dépression, anxiété et troubles du sommeil, ainsi que de soi-disant problèmes physiques comme «l’iPosture.»

Les traitements proposés pour guérir de la dépendance au téléphone portable vont de la cure de désintoxication aux guides de sevrage à suivre soi-même qui vous aident à évaluer votre usage, à établir des objectifs et à suivre vos progrès. Un téléphone de substitution en plastique ou en bois peut être introduit pendant le processus de sevrage, comme un genre de doudou électronique –un peu comme lorsqu’on tient une cigarette éteinte quand on essaie d’arrêter de fumer. Et Manoush Zomorodi, animatrice adorablement névrosée du podcast Note to Self, suggère à ses auditeurs accros toute une série de défis inutiles censés servir de thérapie régressive, en quelque sorte. À ce niveau d’absurdité, ce n’est plus qu’une question de temps avant que les médecins ne commencent à traiter les plaintes de leurs patients au Xanax, Prozac et autres Ambien.

L’imprégnation de notre société par les smartphones est telle que ce nouveau diagnostic valait la peine d’être exploré

Nicola Bragazzi et Giovanni Del Puente

Le cas de la nomophobie

La littérature médicale concernant la nomophobie (la peur d’être séparé de son téléphone mobile) est une étude de cas de la gravité grotesque dans laquelle baigne le sujet. Nicola Bragazzi et Giovanni Del Puente proposent que la nomophobie soit intégrée comme nouveau diagnostic dans la prochaine édition du DSM-5. Lorsqu’on leur demande si une telle inclusion ne va pas diluer le concept d’addiction, ils éludent la question: 

«(Le DSM-5) évolue pour refléter de nouvelles nosographies et maladies contemporaines, répondent-ils. L’imprégnation de notre société par les smartphones est telle que ce nouveau diagnostic valait la peine d’être exploré.»

Lorsqu’ils plaident la cause de la nomophobie, les auteurs utilisent un vocabulaire digne du Lancet. Ils envisagent les comorbidités potentielles, discutent des diagnostics différentiels et proposent pas moins de 12 échelles d’évaluation psychométrique différentes. 

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Pour établir l’épidémiologie de la maladie, ils évoquent un article du Daily Mail qui cite une enquête de la Poste britannique annonçant que 53% des habitants de Grande Bretagne «souffrent» d’une addiction à leur téléphone portable. Si plus de la moitié de la population est touchée, il y forcément un truc, pas vrai?

Les gens n’avaient jamais auparavant eu l’occasion de posséder une technologie personnelle à ce point intime

Laprise

Une technologie au plus intime

La couverture médiatique de la dépendance aux smartphones a monté la sauce de notre appréhension en une mayonnaise digne de la grande peur du Y2K. John Laprise, professeur de communications en résidence à la Northwestern University du Qatar, est l’une des rares voix optimistes dans un océan de commentaires rabat-joie sur le sujet. Il adopte un point de vue global douloureusement nécessaire et nous encourage à considérer nos smartphones comme des instruments d’auto-efficacité. Pendant que nous surfons sur les vagues du changement qui s’écrasent sur nos rives sociales, économiques et politiques, le téléphone portable représente la connectivité, l’individualité et le choix, affirme-t-il.

Alors où est le problème s’il est devenu une sorte de protubérance irrationnelle? «C’est un phénomène complètement nouveau, nous rappelle Laprise. Les gens n’avaient jamais auparavant eu l’occasion de posséder une technologie personnelle à ce point intime, customisable par l’utilisateur et qui ait une telle utilité.» En d’autres termes, nous sommes attachés à nos appareils parce qu’ils sont utiles et que nous les aimons.

Les luddites prédisent que lorsque nous nous lasserons de nos jouets, la gueule de bois collective post-iPhone ne sera pas piquée des vers. Mais nous sommes plus malins que ça, n’est-ce pas? Que nous le tenions, le portions ou qu’il soit implanté sous la peau, chacun d’entre nous sera accompagné d’un appareil connecté à peu près jour et nuit pour le restant de ses jours. Alors faisons preuve d’un tantinet d’autodiscipline, souvenons-nous de nos bonnes manières et arrêtons de nous en plaindre, nom de Zeus.

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