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Et si on diminuait la consommation de carburant avec une appli feux rouges?

L’application EnLighten pourrait prévenir les conducteurs lorsqu’ils risquent de brûler un feu rouge | Christian Schirner via Flickr CC License by

L’application EnLighten pourrait prévenir les conducteurs lorsqu’ils risquent de brûler un feu rouge | Christian Schirner via Flickr CC License by

Une société américaine a développé une application pour réduire votre consommation de carburant en vous faisant savoir si le feu va passer au rouge ou vert. Uniquement disponible sur iPhone, dans quelques villes et l’habitacle de certains modèles BMW, cette petite appli peut pourtant prendre une grande envergure.

Il y a un concessionnaire BMW à Eugene, dans l’Oregon. Pourtant, Eugene ne m’a jamais semblé être une «ville à BMW». Cela fait des années que je n’y suis pas retourné, mais je m’en souviens plutôt comme d’une localité assoupie, un paradis pour anciens hippies à la retraite.

J’ai donc été surpris de découvrir que la toute dernière innovation de BMW était disponible à Eugene… et presque nulle part ailleurs. Dénommée EnLighten, l’invention en question est une application pour smartphone créée par une société baptisée Connected Signals qui prévient les utilisateurs quand les feux de circulation vers lesquels ils se dirigent ou devant lesquels ils attendent sont sur le point de changer de couleur. Pour des raisons de sécurité, l’application de base donne essentiellement des instructions audio. Mais, désormais, les possesseurs de certains modèles de BMW peuvent brancher leur iPhone sur leur tableau de bord afin, comme l’explique la société, de «voir en temps réel les informations sur les feux tricolores depuis l’écran de leur véhicule».

Luxe technologique

La presse spécialisée a salué avec enthousiasme l’apparition de ces deux produits, et des magazines plus généralistes leur ont rapidement emboîté le pas. On comprend aisément la raison de cet engouement: d’un côté, c’est une technologique fascinante et, de l’autre, il est très facile de s’en moquer tant c’est un produit qui semble n’être luxueux que pour le plaisir du luxe. Engadget, par exemple, en a parlé comme de «la définition même du produit de luxe», puisqu’il est nécessaire de posséder une toute nouvelle BMW, avec un équipement spécifique, et un iPhone pour pouvoir l’utiliser.

À l’heure actuelle, la version standard d’EnLighten ne fonctionne que dans neuf villes, dont aucune n’est une grande métropole. Ajouter EnLighten aux équipements BMW limite encore un peu plus le nombre de zones couvertes. Pour l’instant, le service est disponible à Salt Lake City, ainsi qu’à Portland, dans l’Oregon, et, étonnamment, à Eugene. Dans un communiqué de presse, BMW a promis que «plus de villes vont suivre».

les limites d’EnLighten révèlent à quel point il est difficile de mener à grande échelle des changements qui comptent

La portée finale de l’application semble quelque peu dérisoire, surtout si l’on tient compte du battage médiatique dont elle a fait l’objet. À première vue, cela ressemble plus à un succès publicitaire qu’à un triomphe technologique. Néanmoins, en parler en ces termes serait injuste par rapport aux réelles intentions des personnes qui l’ont développée et des ingénieurs de BMW qui ont travaillé pour son intégration dans les véhicules de leur société. Pour eux, en effet, EnLighten ne sert pas uniquement à améliorer le confort de quelques utilisateurs, mais aussi à réduire la consommation de carburant et à limiter l’impact qu’ont les voitures sur l’environnement. En fin de compte, les limites d’EnLighten révèlent à quel point il est difficile de mener à grande échelle des changements qui comptent.

Conduite écoénergétique

Mais alors, pourquoi avoir choisi Eugene? Peut-être parce que Connected Signals, la société qui a conçu EnLighten, y est basée. Sur son site internet (dont l’esthétique rétro rappelle l’époque des premières start-ups), Connected Signals énumère les quatre principaux avantages de son application. Deux d’entre eux semblent assez probables, même s’ils sont difficiles à quantifier. L’application permet, selon la société, de «réduire le stress engendré par la conduite» et d’«améliorer le côté pratique». Un troisième avantage –celui d’augmenter la «sécurité aux intersections»– peut rendre perplexe, mais semble sensé si l’on considère que l’application peut dissuader les conducteurs d’accélérer à l’approche d’un feu qui passe au rouge (l’application pourrait également prévenir les conducteurs lorsqu’ils risquent de brûler un feu rouge, de la même manière qu’un passager pourrait le faire). Mais c’est le quatrième point qui retient l’attention: l’application peut, d’après Connected Signals, «réduire la consommation de carburant».

C’est sur les économies d’essence que Matt Ginsberg, le PDG de Connected Signals, a le plus insisté lorsque je l’ai appelé pour parler de l’application. Comme l’ont démontré Jeff Gonder, un chercheur vers qui m’a dirigé Ginsberg, et ses collègues du National Renewable Energy Laboratory, supprimer ou diminuer les arrêts et les redémarrages durant les trajets peut permettre de faire d’importantes économies d’énergie, même lorsque les conditions de route sont loin d’être optimales. Dans des conditions de conduite idéales, l’application pourrait permettre «des économies d’essence de plus de 30%». Toutefois, comme s’est empressé de le préciser Gonder, un tel résultat «ne serait en réalité possible que via un système de contrôle automatisé du véhicule et du flux de circulation». Reste que, m’a-t-il écrit dans un e-mail, «des économies d’essence à deux chiffres» ne sont pas improbables.

Supprimer ou diminuer les arrêts et les redémarrages durant les trajets peut permettre de faire d’importantes économies d’énergie

Selon Ginsberg, EnLighten pourrait être en mesure de mettre les conducteurs sur la voie d’une conduite écoénergétique. «Au fur et à mesure que nous intégrons l’application dans un plus grand nombre de véhicules, m’a-t-il dit, nous avons la possibilité de mieux aider les conducteurs, en leur indiquant les itinéraires qui comprennent le moins de feux rouges.» Sûr que cette application peut faire une réelle différence, il a confirmé les dires de Gonder, affirmant que les constructeurs automobiles avaient laissé entendre qu’il pourrait s’ensuivre «une économie d’essence de l’ordre de 10%». Tant qu’EnLighten ne sera fonctionnelle que dans neuf villes, cela n’aura sans doute pas de véritable impact sur l’environnement. Mais, à grande échelle, ces modifications pourraient se révéler importantes, surtout si elles vont de pair avec d’autres efforts. Durant notre conversation, Ginsberg semblait, à juste titre, très enthousiaste. Il m’a raconté qu’il avait travaillé à Wall Street, mais qu’il en avait eu assez de raconter à son jeune fils qu’il «achetait et revendait des bouts de papier». Il affirme préférer de loin la réponse qu’il lui donne aujourd’hui, «parce que nous permettons d’économiser beaucoup d’essence. C’est clairement bénéfique pour tous».

Feux connectés

C’est aussi un produit qui nécessite un important travail d’ajustage, local à tous les niveaux. Afin d’assurer une bonne synchronisation, de nombreux réseaux de feux tricolores coordonnés échangent des données avec un contrôleur central. Ce sont ces contrôleurs, souvent reliés à Internet, qui fournissent à Connected Signals les informations nécessaires au fonctionnement de l’application. Cependant, comme me l’a fait remarquer Gonder, les données que reçoit sa société sont «plutôt brouillonnes». Afin de mettre de l’ordre dans tout ce contenu, Connected Signals doit modéliser sous forme mathématique chaque feu de son système. Gonder a insisté pour dire que ce processus «n’est pas incrémentiel», mais cela montre tout de même les incroyables complexités qui sous-tendent les applications comme EnLighten. Mettre en ligne un simple objet comme un feu tricolore ne suffit pas à le rendre automatiquement accessible.

Feu vert | Zebenji via Flickr CC License by

La couverture actuellement plutôt mince d’EnLighten est aussi une conséquence directe de la difficulté d’avoir d’abord accès aux systèmes de contrôle des feux de circulation. Gonder estime qu’il y a environ 300.000 feux de circulation connectés à travers le monde (il ne nous a pas dit comment il en était arrivé à ce chiffre) et que sa société ne reçoit des informations que pour 10.000 d’entre eux environ. Les informations de coordination de la circulation n’étant pas disponibles publiquement, les sociétés comme Connected Signals doivent envoyer des demandes aux municipalités afin d’y accéder. Le travail de Ginsberg implique donc «beaucoup de paperasse et de diplomatie». Certaines villes sont, semble-t-il, assez réticentes à laisser des sociétés utiliser les informations de leurs systèmes pour une application commerciale, mais Ginsberg espère que les futures études proposées par des organismes tels que le NREL (National Renewable Energy Laboratory) aideront à les convaincre.

Envergure progressive

Au final, EnLighten (ou une autre application du même style) finira par prendre une envergure allant bien au-delà de BMW. Pour tout dire, Andreas Winckler, un ingénieur de BMW qui a encouragé la collaboration entre les deux entreprises au tout début de l’aventure, m’a dit qu’il pensait que cela servirait peut-être de «projet pilote pour tout le secteur». Évoquant un projet de recherche sur les feux de circulation que sa société a mené avec l’U.S. Federal Highway Administration, Winckler a observé que la technologie deviendrait de plus en plus efficace au fur et à mesure qu’elle serait intégrée à un plus grand nombre de véhicules.

Plus les produits de Connected Signals seront répandus, plus ils pourront jouer un rôle important dans le développement d’autres technologies. Les véhicules automatisés, par exemple, pourraient profiter d’une intégration plus directe de l’infrastructure technologique, puisque cela leur permettrait de prévoir les conditions de route avant même qu’elles n’entrent dans le champ de leur caméra.

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Ces objectifs impliquent encore une somme importante de travail (formalités administratives, développement des infrastructures, avancées des logiciels, etc.). Il est peu probable que ce type de travaux fasse autant parler de lui sur Internet que le partenariat EnLighten-BMW. Néanmoins, lorsque cette première vague d’enthousiasme médiatique s’éteindra, les projets qui l’avaient déclenchée ne cesseront pas d’exister. Aussi insignifiant puisse-t-il sembler, EnLighten nous rappelle que l’avenir se construit souvent par de petites avancées successives.

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