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Écologistes! ou ce que l’emploi d’un point d’exclamation dans un nom de parti dit de notre société

Capture d'écran du site Internet du parti Ecologistes!

Capture d'écran du site Internet du parti Ecologistes!

Mettre un point d’exclamation à un nom de parti? «Une faute de goût», aurait dit Desproges. Mais surtout le symptôme que la politique est rongée par la communication publicitaire et l’ère de la «pensée smileys», émotive et simpliste.

Sans tambours ni trompettes, à cause d’une «com’ un peu foireuse», comme le résume Le Lab, mais avec un point d’exclamation: c’est ainsi que s’est lancé le parti Écologistes!, formé par le député François de Rugy, démissionnaire d’Europe Écologie Les Verts, et le sénateur Jean-Vincent Placé. Un point d’exclamation!!! Mais c’est magnifique!!! Quelle idée originale!!!!! Pardon, voilà que je me laisse emporter par cet élan exclamatif, un peu trop communicatif. Ou pas: car il y a quelques années de cela, ce signe de ponctuation était plutôt mal vu. 

«Mettre un point d’exclamation, c’est comme rire à sa propre blague», se serait moqué l’écrivain F. Scott Fitzgerald, selon la journaliste Sheilah Graham. En poussant un peu l’analyse, on peut se demander si le point d’exclamation n’est pas l’un des symboles d’une société qui préfère l’émotion à la réflexion. Et dans le cas des Écologistes!, d’une classe politique qui a depuis longtemps délaissé les habits de l’authenticité pour enfiler ceux de la com’.

Un signe pour la forme

Ainsi donc, selon François de Rugy, le point d’exclamation sert aux écologistes à «affirmer de la façon la plus claire et la plus simple possible» leur identité, «qui s’est un peu perdue ces derniers mois». On peut difficilement être en désaccord avec la deuxième partie de la phrase, et on peut même ajouter que c’est peut-être un peu grâce à Jean-Vincent Placé, qui est ainsi passé en quelques mois d’opposant à la politique de François Hollande à son plus fervent défenseur. Mais la première partie parait douteuse: la clarté est, en effet, un attribut typique de la raison, si l’on se souvient des préceptes de Descartes. Le point d’exclamation est quant à lui censé susciter l’adhésion par l’émotion.

Si vous comptez sur la ponctuation pour avoir l'air intéressant, c'est que vous n'êtes pas réellement intéressant

Mark Forsyth

Un peu comme l’adverbe du temps de Pierre Lazareff, patron de la rédaction de France soir  («Une phrase, c’est un sujet, un verbe, un complément. Pour les adjectifs, me prévenir. Au premier adverbe, vous êtes viré»), le point d’exclamation a longtemps eu mauvaise presse. Pour une raison simple: au niveau du sens de la phrase, il n’apporte rien en lui-même. Il insiste sur le sens, accroît son intensité, en invitant à s’enthousiasmer après une bonne nouvelle, à s’offusquer devant un triste constat ou à se révolter face à un bilan funeste, mais la nouvelle elle-même, le constat ou le bilan sont en eux-mêmes déjà porteurs de cette joie, de cette tristesse ou de cette révolte. 

Le palliatif de la pensée

Si vous trouvez un film formidable, il paraît plus convaincant d’expliquer pourquoi vous le trouvez formidable, que d’inviter votre ami Facebook à s’enthousiasmer en ajoutant un simple point d’exclamation à votre jugement. Si vous déclinez les raisons d’aimer ce film, aurez-vous toujours besoin d’un point d’exclamation? A priori non, votre démonstration suffira. 

«Le contenu doit suffire. Si vous comptez sur la ponctuation pour avoir l’air intéressant, c’est que vous n’êtes pas réellement intéressant», estime Mark Forsyth, auteur de Les Éléments de l’éloquence: comment construire une phrase parfaite en anglais («The Elements of Eloquence: How to turn the perfect English phrase»).

Le point d’exclamation apparaît donc comme un palliatif de la pensée, un moyen un peu trop facile de forcer l’autre à adhérer à son enthousiasme, à défaut de pouvoir le convaincre de manière intelligente. Ce pourquoi les énoncés remplis de points d’exclamation nous apparaissent souvent comme vaguement idiots –n’est-ce pas?!!!!! 

«Cinq points d’exclamation sont le symptôme d’un esprit dérangé», estimait l’écrivain Terry Pratchett, dans le neuvième tome des livres du Disque-monde. Les âmes un peu raffinées s’en méfient donc presque sytématiquement. «Vous n’êtes pas autorisé à en utiliser plus de deux ou trois par tranche de 100.000 mots», avait décrété l’écrivain Elmore Leonard. Soit pas plus d’un point d’exclamation par ouvrage….

Prisé des auteurs romantiques

Peu goûté des écrivains aujourd’hui, selon le linguiste Jacques Dürrenmatt, le point d’exclamation a pourtant connu des heures de gloire chez les intellectuels. Il a été très utilisé à certaines époques, comme au début du XIXe siècle, et de manière générale par le romantisme en Europe. Logique, puisque c’est un signe de l’affect: René de Chateaubriand subit les effets de la passion, Lamartine se lamente au bord du Lac, le jeune Werther de Goethe ne cesse de souffrir (en ponctuant en moyenne de quatre points d’exclamation par page ses tourments). 

Il a ensuite disparu, explique le spécialiste qui vient de publier La Ponctuation en Français, avant de réapparaître dans les années 1920-1930 dans la littérature sentimentale, ou chez l’écrivain Colette. Ce qui vaudra à cette dernière les sarcasmes de nombre de ses confrères, comme Henry de Montherlant, qui appelait ces marques de ponctuation les «paillettes du génie d’Eve».

J’ai l’impression que si j’utilise un simple point après une phrase telle que “à bientôt”, cela va être interprété comme quelque chose de froid

Mignon Fogarty

La surenchère publicitaire

Surtout, aujourd’hui, le point d’exclamation est partout ailleurs. Dans la publicité, particulièrement, et plus généralement dans l’ère du temps, qui est à l’émotion, smileys et talks-shows confession compris. 

«Avant les points d’exclamation étaient regardés comme excessivement enthousiastes ou comme un signe d’immaturité. Mais ces temps-ci, notamment dans les e-mails et sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens en utilisent pour exprimer de la sympathie ou renvoyer une image positive», estime Mignon Fogarty, auteure de livres à succès sur la grammaire et l’écriture en anglais, dans un article de la version britannique du journal Métro

On en use et abuse, fait remarquer Métro, qui a conçu un petit guide à l’intention des ultras-enthousiaistes de l’exclamation, pour savoir comment bien l’utiliser.

Le point d’exclamation a tellement envahi nos chaumières qu’il est désormais difficile de s’en passer, au risque de passer pour un monstre froid. 

«J’ai l’impression que si j’utilise un simple point après une phrase telle que “à bientôt”, cela va être interprété comme quelque chose de froid et d’emprunté. J’hésite donc toujours entre ajouter des points d’exclamation pour me conformer à l’époque actuelle et éviter que les gens ne se sentent mal à l’aise ou ne pas en mettre parce que l’on m’a appris à ne pas en abuser», explique Mignon Fogarty

 

 

«L'infantilisme est de rigueur»

«Il fut un temps où c’était mal vu de terminer un paragraphe avec un point d’exclamation, maintenant c’est quasiment obligatoire. (...) Pour les adultes, l’infantilisme est désormais de rigueur», affirme lui aussi Stuart Jeffries, chroniqueur au quotidien britannique The Guardian. On met aujourd’hui tellement de points d’exclamation, qu’on en met aussi un peu n’importe comment. Comme lorsque Kim Kardashian eu la brillante d’idée de «célébrer» le 100e anniversaire du génocide arménien avec cette marque d'enthousiasme (Waouh!!! le 100e anniversaire du Génocide Arménien!). (Si vous avez peur de commettre le même impair, ce graphique pourra peut-être vous aider):

Comment en est-on arrivé là? Pourquoi le point d’exclamation a-t-il envahi nos écrits? Pour nombre de commentateurs, grammairiens et spécialistes du langage, le coupable est tout trouvé: Internet! Ou plus largement, les communications électroniques, soit les e-mails, chat, SMS et autres messages qui se tapent, au lieu de se dire ou de s’écrire à la plume.

Aux États-Unis, tout est exquisite, marvellous, delicious

Jacques Dürrenmatt

«Une des explications possibles est sans doute qu’on peut aujourd’hui lire et envoyer tellement de messages qu’on en devient plus relâché», avance Le Guardian. David Shipley et Will Schwalbe, auteurs d’un livre sur le style dans les e-mails, émettent quant à eux une autre hypothèse, toujours reliée aux communications électroniques: «Parce que l'e-mail est sans affect, il a une qualité monotone qui nécessite presque qu'on fasse tout monter d'un cran pour mettre nos phrases au niveau où elles devraient normalement être.»

L'enthousiasme anglo-saxon

Mais Internet a bon dos. Existe-t-il une telle différence entre les lettres manuscrites et les e-mails? Les courriers que nous avions l’habitude d’envoyer n’étaient pas remplis de points d’interrogation et de smileys, pourtant, il leur manque à eux aussi beaucoup de choses: le ton de la voix, les gestes, le regard, le sourire. En réalité, il y a probablement d’autres facteurs qui expliquent cette déferlante de points d’exclamations dans nos communications, et jusque dans nos programmes politiques.

À commencer par l’influence du modèle anglo-saxon, selon Jacques Dürrenmatt, qui aime les superlatifs. Quiconque a vécu un peu aux États-Unis sait que tout y est «Great!» ou «Terrific!». Impossible de râler en Californie comme on adore le faire en France, vous passeriez aussitôt pour un drôle de spécimen, et ce ne serait pas poli. «Tout est exquisite, marvellous, delicious», abonde Jacques Dürrenmatt, qui a vraisemblablement connu la version british de cet enthousiasme. 

Un effet de connivence

En découle une sorte de surenchère, où l’on essaye de produire de l’intensité à tout prix: «On a le sentiment que si on ne crie pas plus fort que l’autre on ne se fera pas entendre», résume le linguiste. Dans une sorte de schéma pragmatique,, la communication s’est simplifiée. Des mots disparaissent. Seuls survivent ceux de l’émotion, analyse Jacques Dürrenmatt. Le point d’exclamation est le parangon de ce modèle, et Yahoo! l’exemple type: firme évoluant dans le domaine du numérique et de la communication, elle a choisi un point d’exclamation, un peu comme Google a choisi des couleurs primaires pour son logo. Des choses simples, efficaces, et qui parlent à notre cerveau reptilien.

Le point d’exclamation attire le regard, il dit “regardez-moi je suis plus gros que les autres”

Jacques Dürrenmatt

Yahoo! ou la chanteuse P!nk ont d’ailleurs bien raison. Les points d’exclamation attirent, qui affirmerait le contraire? N’est-on pas immédiatement pris de sympathie pour cette ville du Quebec, nommée Saint Louis du Ha! Ha! (non, ce n’est pas moi qui rit, les ha! ha! sont bien inclus dans le nom). Ou pour la bourgade de Westward Ho!

«Le point d’exclamation attire le regard, il dit “regardez-moi je suis plus gros que les autres. Un texte semble hérissé de points d’exclamation, on dirait qu’ils se dressent, comme des lances, c’est tout un imaginaire!», pense Jacques Dürrenmatt

S'exclamer, c'est être retweeté

Des artistes comme Gustave Doré ou d’autres caricaturistes, précurseurs des publicitaires actuels, jouaient déjà au XIXe siècle avec ce signe, dans l’espoir d’alpaguer le regard de leurs lecteurs. Des recherches sur plus de 2 millions de tweets ont par ailleurs montré que plus vous utilisez de points d’exclamation sur Twitter, plus vous serez retweeté.

Les points d’exclamation expriment aussi immédiatement une idée d’affection et d’amitié. Plusieurs études effectuées dans les années 1990 et 2000, comme celle de la chercheuse Carol Waseleski, ont d’ailleurs montré à chaque fois que les points d’exclamation étaient beaucoup plus utilisés par les femmes sur les forums en ligne ou dans les SMS, principalement pour exprimer de l’amitié et du soutien, conformément aux études de genre qui ont démontré que les femmes, loin d’être naturellement plus affectueuses, ont cependant longtemps été élevées et continuent d’être élevées dans l’optique de prendre soin des autres.

En ajoutant ce signe, les Écologistes! cherchent à se dire écologistes par excellence, écologistes par définition

Jacques Dürrenmatt

Le mariage de la com' et du politique

Le nom du nouveau parti de Jean-Vincent Placé et François de Rugy s’inscrit dans cette époque qui est aux «émoticônes», selon Fanny Rinck, maître de conférences en sciences du langage à l’IUFM de Grenoble : 

«Il faut vraisemblablement rattacher ce cas du point d'exclamation aux nouveaux usages de la ponctuation en général et en particulier à l'heure des écrits numériques, avec une ponctuation dite expressive.»

Comme le smiley, le point d'exclamation «crée un effet de connivence». En France, la com’ politique s’inspire de la com’ tout court depuis les années 1980 et le mariage de raison entre Jacques Séguéla et François Mitterand. Trente ans après, alors que le point d’exclamation a déjà envahi les publicités depuis longtemps, il semble logique qu’un parti finisse, point d’orgue de cette alliance, par arborer ce signe de ponctuation, si symbolique de notre époque, dans son nom. Et d’autant plus un parti dont les leaders ont maintes fois affirmé leur attachement au «pragmatisme», qui est souvent l’autre nom de l’idéologie libérale.

L'effet boomerang du slogan

Mais n’imaginez pas que le point d’exclamation, et plus généralement toute la logique de communication qui le sous-tend, soit réservé aux Écologistes! et aux apôtres du social-libéralisme. Si l’on en croit ce tweet du journaliste Grégoire Orain, il aurait peut-être même tenté la gauche de la gauche: sur son profil Twitter, l’ex co-président du Parti de gauche Jean-Luc Mélenchon aurait eu pendant un temps un point d’exclamation à côté de son nom. 

«Les slogans suivent tous les mêmes logiques. Séguéla est passé de la droite à la gauche. Il y a une véritable homogénéisation des marques du discours, et beaucoup de copier-coller. On fait bouger seulement deux ou trois choses», résume, fataliste, Jacques Dürrenmatt.

Attention, cependant, à «l’effet boomerang» qui risque de retomber sur la tête du bateleur, prévient le linguiste. 

«Mettre un point d’exclamation accentue la tentative de récupération et essentialise. En ajoutant ce signe, ils cherchent, comme la droite qui s’est appelée Les Républicains, à se dire écologistes par excellence, écologistes par définition et donc plus que les autres. C’est dangereux, car cela peut apparaître comme un signe de vanité.» 

Les politiques remettent du gaz parce qu’ils ont l’impression que les gens sont amorphes et peu concernés. Ils font revenir les grands mots

Jacques Dürrenmatt

La ruine de la démocratie?

Plus profondément, user des trucs-et-astuces des «pubards» en surjouant l'enthousiasme pour haranguer les foules sans véritablement oser se mouiller pour le peuple comporte un effet plus néfaste, à long terme: décrédibiliser tout le politique.

«Les politiques remettent du gaz parce qu’ils ont l’impression que les gens sont amorphes et peu concernés. Ils font revenir les grands mots, comme Fraternité, Liberté, République. Mais on sent bien qu’ils ont du mal dans l’application, et qu’ils sont plus dans le pragmatisme que dans les grands principes humanistes. En réalité, ils gèrent la crise au jour le jour sans grande vision, en se fichant pas mal des grandes notions républicaines, mais ils le cachent avec un peu de com’ exclamative. Or pour être véritablement écologiste ou républicain, il ne suffit pas de le dire», selon Jacques Dürrenmatt.

Quand bien même on peut trouver très exagéré d’affirmer que les points d’exclamation risquent de ruiner la démocratie (oui, vu sous cet angle, c’est exagéré), les responsables politiques devraient quand même considérer une dernière chose: même à notre époque où l’on en use et abuse (et peut-être aussi précisément pour cela), les points d’exclamation énervent toujours un grand nombre de gens. Des internautes notamment, qui sont allés jusqu’à en faire un blog, «Excessive exclamation». Mais aussi bon nombre de journalistes, que les responsables politiques seraient quand même bien avisés de ne pas se mettre à dos, surtout quand il s’agit de mon collègue Vincent Manilève :

Ceux que l’argument des journalistes énervés n’auraient pas convaincu le seront peut-être par Pierre Desproges. Qui aura le mot de la fin:

«Le goût, enfin, que nous avons gardé pour la bonne bouche, c’est bien le moindre hommage à lui rendre, peut être considéré comme le plus distingué des cinq sens. Au reste , il fait généralement défaut chez les masses populaires où l’on n’hésite pas à se priver de caviar pour se goinfrer de topinambours! On croit rêver!! C’est pourquoi je fous tout à coup des points d’exclamation partout alors que, généralement, j’évite ce genre de ponctuation facile dont le dessin bital et monocouille ne peut qu’heurter la pudeur.»

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