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Low, Yo La Tengo, Wilco: l’art d’honorer le rock à chaque essai

Yo La Tengo (DR).

Yo La Tengo (DR).

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en trois minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Low, Wilco, Yo La Tengo, EZTV, Gwenno, Jacco Gardner et d’autres choses encore. C’est la rentrée!

1.Le buzzWilco, Yo La Tengo, Low: l'honneur
du rock américain

On aurait pu écrire la même chose sur eux, quelque part en 1996, 2002 ou 2009. Pour une rentrée musicale, il y avait probablement des produits plus frais à exposer en vitrine que Wilco, Yo La Tengo et Low. Mais ce sont les oreilles qui décident. Et elles sont prêtes à redoubler, tripler, quadrupler, quintupler. Voilà trois valeurs sûres de la scène rock américaine qui, comme à chaque fois, malgré le faible espacement entre leurs sorties, ne cèdent rien sur la qualité et l’authenticité de la démarche. La rentrée rock aime furieusement les nouvelles têtes. En 2015, nous célébrons pourtan le tir groupé des albums Star Wars (Wilco), Stuff Like That There (Yo la Tengo) et Ones and Sixes (Low).

Dans l’esprit du test de rentrée que nous vous avons proposé, Wilco, Yo La Tengo et Low se prêteraient parfaitement à un petit jeu très simple. Nous vous demanderions de deviner auquel des trois groupes s’adresserait une courte et quelconque chronique musicale. Sauf qu’en réalité, ce paragraphe et ces mots s’appliqueraient à chacun d’entre eux. On dirait qu’ils sont américains. Qu’ils font partie du paysage depuis plus de vingt ans. Que si leur carrière s’arrêtait demain, il faudrait des mois voire des années pour replonger dans leur discographie abondante et y parfaire notre chasse au trésor. Que leurs sons de guitare rassemblent de près ou de loin toutes les ramifications qui irriguent la pop et le rock. Qu’ils ont trouvé, toute leur carrière durant, le délicat équilibre entre le renouvellement permanent et la perpétuation d’un art unique. Qu’ils ont su se rendre indispensables en traversant les modes, les époques, les inévitables questionnements artistiques. Tout ceci est vrai et constitue un petit miracle, adressé dans 47 albums (18 pour Low, 16 pour Yo la Tengo, 13 pour Wilco). Hors coffrets.

Des trois albums ici célébrés, le Ones and Sixes de Low est le plus impressionnant. Si le disque n’était pas si frais (il est sorti le 11 septembre…), nous jurerions tenir là le sommet d’un groupe qui a inventé un style et le bonifie avec une patience artisanale depuis 1994. A l’époque où le rock américains était grunge ou n’était quasiment pas, Low a divisé le tempo par deux, désaturé les guitares, installé des chansons en cassant tous les codes pourvu que le rythme soit lent comme jamais. Carré comme un vrai rock, mais dans un état léthargique consenti. Cette radicalité ne l’a quasiment jamais quitté. Elle permet aux deux fondateurs, Alan Sparhawk et Mimi Parker, mari et femme, d’affiner encore les traits mélodiques de leurs deux voix avec une tension intérieure inédite. Low a dû écouter Godspeed You Black Emperor! et les groupes contestataires du label Constellation pour infliger à sa musique une inédite dureté. L’automne va à peine commencer mais nous avons déjà notre BO de l’hiver. La pochette ne ment pas.


Pour se tenir au chaud, il sera toujours possible de convoquer les boiseries sculptées par Yo La Tengo et son album de reprises, Suff Like That There. C’est la deuxième fois de sa carrière que le groupe venu au monde en 1985 à Hoboken choisit de consacrer un album à des relectures de standards ou de vieux morceaux de son propre répertoire. Dans cet exercice comme dans celui de l’album en nom propre, le résultat est le même. On écoute Yo La Tengo comme on boit les paroles d’un érudit doté d’un niveau de langage éblouissant. C’est si propre, si beau, si classe…

Yo la Tengo maîtrise tous les codes du rock. Jadis, parfois, il a manié la saturation avec dextérité. Autrefois, aussi, il a pu servir la cause slow rock digne de Low. Toujours, il peut faire le grand écart entre Johnny Cash et Tortoise à l’intérieur d’un même morceau en revendiquant totalement la démarche. Ici, Yo La Tengo regroupe tout le monde au coin du feu et enfile un smoking à une série de morceaux issus de toutes les filiations. «Friday I’m in Love» des Cure ou «I’m So Lonesome That I Could Cry» de Hank Williams en ressortent neuves, fraîches, domptées par Yo La Tengo comme si Ira Kaplan et Georgia Hubley, là encore un homme et son épouse, avaient tout composé de A à Z.


Jeff Tweedy, le cerveau de Wilco, avait ouvert la voie quelques semaines plus tôt. En toute rigueur, le groupe de Chicago a sorti son treizième album cet été plutôt qu’en cette rentrée. Mais ce fut une surprise absolue: le temps de la digestion nous amène à aujourd’hui. Star Wars a été annoncé par un tweet qu’aucune rumeur n’avait précédé, agrémenté de l’heureuse surprise d’un téléchargement gratuit. Le titre du disque a semble-t-il été conçu pour s’attirer les faveurs des moteurs de recherche à quelques semaines de la reprise de la saga au cinéma. Il ne traduit pas vraiment la tonalité de la musique ici gravée. Point de tétralogie mais un disque-flash de 33 minutes. Pas d’expérimentation sonore ostentatoire. Juste du rock n’roll avec ce qu’il faut de guitare saturée, de dissonances légères, de rythmique carrée et de couches superposées pour que cela ressemble à du Wilco.


Ce post consacré aux grands esprits de la musique américaine serait incomplet sans cultiver le souvenir d’Elliott Smith, disparu en 2003 après avoir laissé derrière lui une série d’albums encore plus attachants que ceux de Low, Wilco et Yo La Tengo. Il a fait l’objet d’un documentaire, Heaven Adores You, par Nickolas Dylan Rossi, paru en ligne cet été. Cette grâce mélodique inouïe, seul Sufjan Stevens l’a portée jusqu’à nous après le départ d’Elliott Smith.

 

2.Un coup de pouceEZTV, Gwenno, Samantha Crain, Destroyer

Ici, toutes les deux semaines, une recommandation. Une seule. Quelques lignes d’enthousiasme pour un artiste en marge du mainstream. Pour une fois, une seule (promis), parce que la rentrée l’exige, et parce qu’il est hors de question de ne vous recommander que des vieilles gloires, nous nous contenterons de courts résumés pour faire la place à quelques autres noms méritants:

EZTV: le jeune trio de Brooklyn a été signé chez le label Captured Tracks, l’un des plus défricheurs du moment. L’album Calling Out convoque les meilleurs souvenirs de Television et Big Star et les baigne dans un élixir de jouvence miraculeux.


Samantha Crain: la chanteuse et guitariste folk américaine fait paraître Under Branch and Thorn and Tree, formidable collection de folk songs orchestrées, quelque part entre Nick Drake et Joni Mitchell, avec une voix plus haut perchée et vibrante.


Gwenno: des chansons pop modernes en gallois. Vous avez bien lu. Sur Stwff, la chanteuse des Pipettes s’émancipe de son groupe pour délivrer une electronica lumineuse... mais en gallois. Ne réglez pas le son de votre platine pour amortir les «cchhh» des paroles comme si la jeune femme chantait avec un appareil dentaire. Cela fait partie du charme.


Destroyer: le dixième album du groupe du Canadien Dan Bejar, Poison Season, est le plus lyrique, le plus orchestral, peut-être le plus riche de toux ceux que nous avons choisi d’évoquer pour qualifier la rentrée. D’ici peu, il rejoindra Low, Wilco et Yo la Tengo dans le cercle des intouchables.

 

3.Un vinyleThe Beatles, The Roof Top Concert
(et plus si affinités)

Avec les Beatles, quand il n’y en a plus, il y en a encore, quitte à s’asseoir sur la loi. Pour ceux que les rééditions stéréo puis mono de l’intégrale ne comblent plus, il reste le marché parallèle et les bons vieux pirates, pour lesquels le business reprend avec la cote du vinyle. Ce marché parallèle sait soigner ses objets lui aussi. Il a pignon sur rue à Londres. Chez les disquaires de Berwick Street et d’ailleurs, vous trouverez notamment le 33-tours d’un concert jamais légalement diffusé par Apple Records, même s’il est intimement lié à l’histoire du groupe: le tout dernier, celui qui fut organisé de façon illégale, pour une poignée d’informés, sur le toit de leurs locaux de Saville Row en janvier 1970.

C’est encore dans cet appareil-là, avec Billy Preston aux claviers, que des Beatles déliquescents trouvèrent la meilleure formule pour interpréter les rocks innocents de leur dernier disque, Let it be. Le label espagnol Gato Gordo (!) se vante discrètement d’avoir rendu ce produit possible.


En cherchant bien, vous dénicherez aussi d’autres pièces inattendues : le vinyle de la Complete Peter Sellers Tape (un premier mix de l’Album Blanc confié à l’acteur Peter Sellers par Ringo en 1968 et retrouvé à sa mort en 1989), The Christmas Album (la compilation des huit chansons de Noël composées durant la carrière du groupe) ou le recueil des démos acoustiques enregistrées chez George Harrison en mai 1968 après le séjour du groupe en Inde. Les prototypes du futur Album Blanc.

4.Un lien, des liensJacco Gardner

Nous avons à peine écrit sur Jacco Gardner cette année. Or, le musicien néerlandais a enregistré, avec Hypnophobia, l’un des grands disques de 2015 et il est hors de question de relâcher la pression autour de ce message. Cet album, Gardner le promeut patiemment. Vous pourrez le constater sur cette superbe session live studio de 20 minutes confiée à la radio KEXP. Jacco Gardner était aussi récemment en France où il a consacré un peu de son temps à la radio publique. Et pour les fans hardcore, il y a ces deux curiosités livrées par l’été, deux reprises de Paul McCartney («Junk») et Traffic («Paper Super») dans le cadre des Jagniappe Session du blog Aquarium Dunkard.

5.Un copier-collerYo La Tengo dans Libé

«"Depuis quelque temps, je regarde avec pas mal d’envie les groupes qui montent sur scène, se branchent sans préparation et sonnent super bien. Pourquoi ne pourrions-nous pas être plus comme ça? Si tu as des pédales de guitare parce qu’elles sont marrantes à utiliser, c’est super; si tu t’en sers parce que tu ne peux pas jouer sans, c’est terrible. La question, ce n’est pas ce que tu fais, mais pourquoi tu le fais." Après vingt-cinq ans de musique, Yo La Tengo continue à se poser des questions nécessaires.»

 

Extrait de l’article «Ronchons populaires» par Sophian Fanen, novembre 2009

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