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Le problème des migrations est devant nous, et le repli sur soi ne le résoudra pas

Eric Le Boucher, mis à jour le 12.09.2015 à 9 h 22

Pour que la pauvreté du Sud ne vienne pas submerger l'Europe, il n'y a qu'une solution: tout faire pour stabiliser et développer les pays-bombes démographiques.

Au Niger, en mai 2014. REUTERS/Joe Penney.

Au Niger, en mai 2014. REUTERS/Joe Penney.

Le Niger avait 3 millions d'habitants lors de son indépendance en 1960. Il en a 20 millions aujourd'hui. Le pays est classé parmi les moins développés au monde. Les femmes y ont en moyenne 7,6 enfants, un des taux de fécondité record. Selon les projections de l'ONU, le Niger aura 36 millions d'habitants en 2030, 72 millions en 2050 et 209 millions en 2100. C'est impossible. Le Niger ne peut pas faire vivre sans doute plus de 50 millions de personnes. Des Nigériens, par dizaines de millions, émigreront.

L'Afrique verra doubler ses habitants d'ici à 2050, de 1,2 milliard d'habitants à 2,5 milliards, puis doubler encore d'ici à 2100. Pendant ce même temps, l'Europe (au sens large, géographique) passera de 738 millions aujourd'hui à 707 millions en 2050 et 646 millions en 2100.

Les chiffres parlent: ils disent que le problème des migrations est devant nous. Puisse la guerre en Syrie nous servir d'avertissement. Les politiques menées depuis vingt ans, en France et en Europe, nous conduiront à vivre des crises de type «Syrie» à répétition: si ce n'est par les guerres, ce sera à cause d'autres événements soudains, une sécheresse ou une pandémie. Nous connaîtrons d'autres afflux brutaux, massifs et incontrôlés. Pour que toute la pauvreté du Sud ne vienne pas nous submerger inévitablement, il n'est qu'une solution véritable: tout faire pour stabiliser et développer ces pays-bombes démographiques.

«La Corrèze plutôt que le Zambèze»

D'abord ouvrir les yeux et reconnaître que, depuis quinze ans, les politiques dites d'«aide au développement» ont été critiquées, déconsidérées, laissées de côté, les crédits n'ont cessé de baisser. La France du repli sur «la Corrèze plutôt que le Zambèze» a entremêlé plusieurs causes: idéologiques, au nom d'un «Il faut que cesse la Françafrique» qui ostracise la moindre intervention; économiques, au nom d'un «Ça ne marche pas» approximatif et erroné; et tout simplement par égoïsme: «On n'a plus les moyens.»

Les souverainistes du repli national ont de la sorte gagné, mais ils ont fait perdre la France. La Syrie lui explose à la figure. Les migrants renvoient une image honteuse d'une France, pays des droits de l'homme, devenue rabougrie. Leur argument sur les dangers de l'interventionnisme («Tout ça est la faute de Bush en Irak et de Sarkozy en Libye») mérite d'être écouté et pesé, mais pas pour conclure: «Surtout ne plus rien faire dans ces zones.» Les chiffres de la démographie du Niger prouvent qu'il ne suffit pas de laisser les dictateurs du Sud en paix. Il existe des zones fondamentalement fragilisées dont il faut s'occuper et il n'est que temps. Toute la région du Sahel, du Sénégal à la Corne de l'Afrique, où s'affrontent les cultures nomades et sédentaires, est la plus dangereuse.

«Tout cela ne marche pas»: Jean-Michel Severino, grand spécialiste du développement et ancien directeur de l'AFD (Agence française de développement), a passé sa vie à démontrer le contraire et à se désespérer du peu d'écho rencontré. Si, oppose-t-il, «on sait ce qu'il faut faire dans les grandes lignes, la solution ne doit pas être la même partout, les spécificités sont grandes», explique-t-il. Dans les pays stables, où un gouvernement gouverne, on peut:

– aider à définir une bonne politique macroéconomique;

– monter un volet infrastructures pour assurer l'école, l'eau, l'énergie, la santé;

– dynamiser le secteur privé. Cette politique d'aide se démultiplie en partenariats multiples, public-privé, qui dans l'ensemble fonctionnent bien.

Voir globalement

Le problème des zones instables est très différent. Gouvernements défaillants, guerres, migrations internes, affrontements ethniques, religieux, compliquent tout. Mais, là aussi, l'expérience parle quand même. «On ne peut pas espérer régler le problème par des transferts locaux, il faut voir globalement.» Distribuer de l'aide à Kidal, au nord du Mali, ne résoudra rien si le pays dans son ensemble ne se développe pas. Il faut ici une cohérence d'ensemble des acteurs de l'aide (Banque mondiale, pays européens…), des plans décennaux et des crédits cette fois uniquement publics. «Personne n'ira investir au nord du Mali si le sud n'est pas prospère.»

François Hollande a dit lors du forum Convergences, mardi 8 septembre, que la France allait stabiliser l'aide au développement à 8 milliards d'euros. La Commission européenne a promis un fonds pour le développement de l'Afrique de 1,8 milliard d'euros. La Syrie a pour effet d'ouvrir les yeux, mais encore bien trop chichement les portefeuilles. Le sujet de l'immigration doit forcer à changer d'échelle. Le Sahel aura besoin de bien plus et «il est tard», avertit Jean-Michel Severino.

L'argument idéologique du non-interventionnisme doit lui aussi être combattu. Serge Michailof, autre grand spécialiste du développement, vient d'écrire un livre sur les leçons que l'on doit tirer de l'Afghanistan, où il a travaillé. Il dénonce les erreurs passées. «Nous savons intervenir pour reconstruire les fonctions non régaliennes des Etats, l'école, la santé, les finances. Mais il faut toucher aux fonctions régaliennes, par exemple remettre les armées sur pied.» Il faut aussi mettre en place un vaste planning familial, terrain en friche et pourtant indispensable pour réduire l'explosion démographique. Il faut enfin arrêter de suivre les modes, comme en ce moment la «croissance verte». «Zéro carbone, zéro pauvreté, zéro exclusion», a dit François Hollande, reprenant le mot d'ordre du forum Convergences. Certes, mais le Niger a du charbon à profusion, est-ce bien malin de l'obliger à y renoncer pour le solaire?

Toute remettre à plat, tirer les leçons de l'expérience et combattre le repli souverainiste: l'immigration nous submergera si nous ne l'anticipons pas.

Cet article a été initalement publié dans Les Echos.

 

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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