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Réfugiés: la bataille de l'Europe, saison II

Au Parlement européen, le 9 septembre 2015. REUTERS/Vincent Kessler.

Au Parlement européen, le 9 septembre 2015. REUTERS/Vincent Kessler.

Les 28 s'apprêtent à s'affronter une nouvelle fois sur le mécanisme obligatoire de relocalisation des réfugiés proposé par la Commission.

Qu'est-ce qui a changé depuis le Conseil européen du 25 juin, qui avait vu l'UE renoncer à des «quotas» obligatoires de réfugiés? Qu'est ce qui a changé, qui pousse aujourd'hui le président de la Commission Jean-Claude Juncker à refaire exactement la même proposition, en triplant les chiffres: 120.000 réfugiés à accueillir en urgence contre 40.000 en mai? Qu'est ce qui a changé, alors que la fronde de plusieurs pays de l'Est avait fait reculer l'Europe sur ses ambitions humanitaires? Rien.

Rien si ce n'est, bien sûr, LA photo d'Aylan Kurdi, 3 ans, mort noyé sur une plage turque. Et c'est avec cette arme d'émotion massive que Juncker espère cette fois-ci remporter la bataille. D'abord au Conseil des ministres de l'Intérieur, lundi 14 septembre, puis au Conseil européen, mi-octobre. Mais le bras de fer s'annonce tout aussi musclé.

Jean-Claude Juncker bénéficie cette fois-ci d'un allié de poids: la France. En mai, Manuel Valls et François Hollande avaient jeté le trouble en s'opposant publiquement aux «quotas» et en privilégiant le volontariat européen pour l'accueil des réfugiés. L'Elysée a eu beau jeu d'expliquer en long et en large que c'était d'abord une question de sémantique, la manque de volonté politique était criant.

«Le mot important, c'est "obligatoire"»

Cette fois-ci, la position de la France est claire et nette et rejoint celle d'Angela Merkel, devenue porte-drapeau de la tradition d'asile européenne: Paris défendra de tout son poids le mécanisme «obligatoire et permanent» de relocalisation des réfugiés et accepte sans sourciller la nouvelle quote-part proposée par Bruxelles (soit 24.000 réfugiés). François Hollande a enfoncé le clou lors de sa conférence de presse du 7 septembre: «Le mot important, c'est "obligatoire", parce que c'est ce qui fait la différence avec ce qui ne s'est pas fait ces derniers mois. L'Europe, ce n'est pas seulement un espace, c'est des politiques». Un avertissement à peine voilé aux pays récalcitrants. Le président français sait que plusieurs d'entre eux restent à convaincre... ou à contraindre. Au premier rang, la Pologne, la Slovaquie, la République tchèque, la Hongrie et sans doute d'autres –les pays baltes se sont montré plutôt frileux jusqu'ici.

Comment se présente la bataille? Première option, incertaine à ce stade: le souffle politique de la photo du petit Syrien emmène avec lui les réticences et les ministres de l'Intérieur de l'UE se mettent d'accord dès lundi, à Luxembourg, aussi bien sur l'accueil de 120.000 réfugiés supplémentaires venus d'Italie, de Grèce et de Hongrie que sur le mécanisme obligatoire. Dans ce cas, un vote au Conseil européen de la mi-octobre resterait techniquement nécessaire mais deviendrait symbolique.

Deuxième option: ça coince. Jean-Claude Juncker a prévenu mercredi: dans ce cas, «nous irons au vote». Pour être adopté et devenir contraignant, le mécanisme de relocalisation devra alors être voté à la majorité des deux tiers du Conseil. De par leur statut particulier dans l'UE, le Danemark, le Royaume-Uni et l'Irlande peuvent déroger, ils devraient le faire. Restent donc 25 pays. Si neuf se prononcent contre, le mécanisme sera rejeté.

A Bruxelles, on recommence à faire les comptes, comme au printemps. Mais les votes sont rares, ils peuvent entraîner des fractures durables et le Conseil privilégie toujours le consensus dans ses décisions. Au Conseil de juin, tous se souviennent de la colère de Matteo Renzi à deux heures du matin, face au blocage: «Si c'est cette Europe-là que vous voulez, vous pouvez vous la garder, nous nous débrouillerons tout seul», avait lancé le président du Conseil italien.

Les grandes manœuvres ont commencé

Pour obtenir une large majorité et tenter de préserver l'unité, la Commission a donc lancé les grandes manœuvres. D'ores et déjà, elle a modifié la clef de répartition par pays: la Hongrie est en toute logique exemptée, puisque ses capacités d'accueil sont déjà débordées. La Lituanie, l'Estonie et la Lettonie se voient appliquer des quote-parts beaucoup plus faibles que lors de la répartition proposée en mai. Ainsi, la Lituanie est invitée à accueillir 780 réfugiés, alorsq que cela aurait été 1.548 avec la clef initiale. Le rabais est identique pour les deux autres pays baltes. Les nationalistes y ont enflammé les débats, en Lituanie notamment, où l'interdiction du voile islamique intégral a été exigée en contrepartie de l'arrivée des réfugiés. Pour la Slovaquie, pays le plus en pointe dans le rejet des migrants, aussi bien par les déclarations publiques de son Premier ministre Robert Fico, qui proposait en août de n'accueillir que des «chrétiens de Syrie», que dans les sondages d'opinion, avec 80% de Slovaques opposés aux migrants, l'équipe Juncker réfléchirait à un sytème d'exemption de quotas la première année en échange d'une contribution financière. La Pologne, en revanche, est invitée à accueillir une quote-part de réfugiés supérieure. L'équipe Juncker semble considérer que Varsovie en a les capacités et fuit ses responsabilités.

Dès vendredi, le Premier ministre luxembourgeois, président en titre de l'UE, ira à la rencontre du groupe de Visegrad, le groupe informel de quatre pays d'Europe centrale aujourd'hui en tête du «non» aux quotas: la Pologne, la Slovaquie, la République tchèque et la Hongrie. La crainte des opinions publiques et, pour certains, l'absence totale d'une culture d'accueil, y tétanisent les gouvernements en place. Le message européen devrait être: si vous voulez toucher les bénéfices économiques de l'Europe, vous devez aussi participer à la solidarité.

«Il ne faut pas perdre de vue que certains pays comme les Etats baltes n'ont quasiment jamais vu de réfugiés d'Afrique ou du Proche-Orient, tempère un conseiller de l'Elysée. Pour eux, il y a tout à faire: rassurer l'opinion, trouver où et comment construire des centres, imaginer des dispositifs d'intégration quasiment inexistants. C'est pour cela qu'il faut aussi y aller en douceur. Parce que si on relocalise des réfugiés en Lituanie et qu'ils partent en courant deux mois après à cause d'un mauvais accueil, on aura perdu.» Le système dit de Dublin reste en effet en place: un réfugié n'aura le droit de séjourner et de travailler que dans l'Etat qui lui a accordé l'asile.

Le premier ralliement d'importance a été enregistré mercredi après-midi: l'Espagne a annoncé qu'elle accueillerait «le nombre de réfugiés qu'on lui demandera». Cet été, alors que le premier plan Juncker lui demandait d'accueillir près de 4.000 personnes, Madrid avait proposé 1.300. La Slovaquie, elle, a déjà dit non.. Mais la France et l'Allemagne ont également commencé à réfléchir à un plan B en cas de fronde persistante: «Rien ne nous empêche d'avancer sans les récalcitrants, explique une source gouvernementale française. Après tout, si certains ne veulent pas être solidaires, ils ne vont pas nous empêcher de le faire.» La menace d'une Europe de l'asile à deux vitesses pourrait donc être brandie publiquement ces prochaines semaines, avant le Conseil européen de la mi-octobre, à moins d'un miracle et d'un consensus surprise. Première manche et premières réponses sur l'unité européenne le 14 septembre à Luxembourg.

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