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Jean Michel Jarre: «L’innovation, aujourd’hui, c’est d’être dans le présent»

Jean Michel Jarre (Herve Lassince)

Jean Michel Jarre (Herve Lassince)

Pour «Electronica», son nouveau projet fou, Jarre a collaboré avec tous les artistes qui comptent dans les musiques électroniques. Toujours à la pointe, il va proposer quelques titres en MP3 audio 3D. Bluffant.

Longtemps considéré comme l’incarnation même du futur (la preuve, il était invité chez les frères Bogdanov), Jean Michel Jarre a pu paraître décalé lorsque la mode était à la musique électronique de dancefloor. Il a ensuite servi d’inspiration à toute une jeune garde électro, prémices à un retour en grâce. Ces paradoxes ont déjà été évoqués par Slate.

 En 2010, il commence un projet assez fou, baptisé Electronica qui lui prendra donc cinq ans à réaliser et sortir. Et pour une fois, Jean Michel Jarre pourrait être l’homme du présent.

 
 

«Quand j’ai commencé la musique, nous avions cette vision poétique du futur. On regardait 2001, Odyssée de l’espace et les astronautes allaient sur la Lune. Nous avions l’appétit du futur. L’arrivée de l’an 2000 nous a rendu orphelins de cet avenir pour laisser place à une forme d’anxiété.» 

Une approche organique du son

Le musicien remarque que «tous les héros qui symbolisent le futur sont rétro. Regardez les Marvel, tous issus des années 1940 et 1960» sans se rendre forcément compte qu’il parle aussi peut-être pour lui. Mais Jean Michel Jarre a voulu se délaisser du poids vintage: «Pour moi, l’innovation aujourd’hui, c’est être dans le présent». Mais pas à un paradoxe près, il revisite avec Electronica quarante ans de musiques électroniques. 

«Ce n’est pas un projet didactique. Il y a une intemporalité dans la musique électronique… J’avais envie de montrer que Tangerine Dream ou Gesaffelstein font partie de la même famille et surtout, sont liés par la même approche organique du son. Tout ça, c’est le présent.»

Jean Michel Jarre a contacté différents artistes qu’il affectionne ou qu’il suit de très près et leur a demandé s’ils étaient intéressés par une collaboration à l’ancienne. Celle où l’on passe du temps ensemble, en studio, à trouver une identité commune. On semble à des années-lumière des featurings sans âme avec des files échangées via Dropbox ou WeTransfer. 

 On mélange les texture et les sons ensemble comme d’autres les épices. C’est très sensuel, presque sexuel

Si ce projet a pris autant de temps, c’est parce que JMJ s'est déplacé pour aller voir l’impressionnante guest-list qui se retrouve sur cet album: Air, M83, le «Who» Pete Townshend, Vince Clark, 3D de Massive Attack, mais aussi  le pianiste classique Lang Lang, le bourrin Armin Van Buuren, Moby, le Woody Allen de la techno, ou le metteur en scène John Carpenter, connu notamment pour composer et réaliser les bandes originales de ses films…  

«C'est un peu comme Kill Bill 1 et 2»

«La surprise, c’est que tous les gens à qui j’ai proposé ont dit oui», minaude le compositeur. Le projet a tellement grossi qu’il aura déjà une suite dont la sortie est prévue en avril 2016: «C’est un peu comme Kill Bill 1 et 2. Les deux volumes sortent en décalé pour une histoire de temps de fabrication. Il n’y a aucun concept du type le jour/la nuit ou autre.»

 

Le rocker sévit en bande mais le musicien électronique est souvent très solitaire dans la création. Air, Daft Punk ou Justice sont des exceptions. «Créer un morceau de musique électronique à plusieurs est quelque chose d’assez rare. On mélange les texture et les sons ensemble comme d’autres les épices. C’est très sensuel, presque sexuel.» Et comme souvent, Jean Michel Jarre aime être à la pointe. Il a toujours su renifler l’air du temps. Ses invités ont tous en commun d’être des obsédés du son. Entre nerds, on se comprend: «Pete Townshend, qui est connu pour être le génial guitariste des Who, est certainement de tous les collaborateurs de cet album, la personne la plus pertinente sur la technologie d’aujourd’hui.» 

Un esthétique visuelle

C’est aussi le guitariste qui a introduit les synthés et les séquenceurs dans le rock (on se rappelle de Baba O’Riley ?). Le duo produit d’ailleurs le morceau le plus étonnant du disque, qui nous ramène du côté des périodes les plus sombres de Bowie (et l’album Outside pour ne pas le citer). Pete Townshend a toujours eu l’idée d’aller au-delà de la chanson et d’avoir un concept plus global en intégrant un aspect visuel marqué: opéras rock, films, concerts d’anthologie… On retrouve pas mal de similitudes avec la démarche de Jarre pour qui le visuel a toujours beaucoup compté. Il fait travailler plusieurs corps de métiers pour créer des opéras modernes, ces concerts gigantesques, comme le concert à Paris La Défense, restés dans toutes les mémoires.

 

Parmi cette impressionnante galerie d'invités, seule Laurie Anderson avait déjà collaboré avec Jarre: «Laurie cherche toujours à aller plus loin. Elle a ouvert des tas de portes sur la manipulation de la voix et la recherche sonore. C’est également une très grande artiste contemporaine avec ses installations, peintures, vidéo…» Anderson prête ici sa voix pour jouer une chanson d’amour un peu trouble entre un smartphone et un humain. Jarre mutine: «Beaucoup de gens passent plus de temps à caresser leur smartphone qu’à caresser leur partenaire.» Hasard des idées dans l’air du temps, le morceau est enregistré juste avant la sortie de Her de Spike Jonze qui voit Joaquin Phoenix tomber amoureux du système d’exploitation de son mobile.

La technologie dicte la musique

Avec Air, Jarre raconte qu’ils se sont amusés à créer une chanson, «Close Your Eyes», en jouant avec toute sa collection de machines. «Si on visitait les différents instruments de la musique électronique depuis le début?» Et de commencer avec des oscillateurs, les ancêtres des synthés, en faisant les premières boucles avec une bande magnétique, des ciseaux et du scotch. Tout y passe: les synthés modulaires et polyphoniques, samplers et enfin, des plug-ins… «Et le dernier son du morceau, je l’ai fait avec un Ipad… Mais si l’on ne raconte pas l’histoire, on ne l’entend pas. Nous voulions juste revisiter les innovations à travers le temps.» Pour les obsédés du son et du bricolage, Jarre raconte en détail comment il a réalisé un sample avec une bande magnétique:

 

Chaque nouvel instrument apporte sa spécificité et les limites que certains s’amuseront à repousser sans cesse. Jarre confirme: «C’est parce qu’on a inventé le violon qu’on a eu des orchestres symphoniques. Si Elvis Presley n’a fait que des chansons de trois minutes, c’est parce que les 78 tours ne pouvaient contenir que cette durée…» Pink Floyd, Tangerine Dream ou… Jean Michel Jarre commencent à enregistrer des morceaux de vingt minutes par ce que le format 33 tours le permet. Le musicien va même plus loin: «Aujourd’hui ce sont des plug-in qui peuvent donner naissance à des genres entiers. Le dubstep ou Skrillex n’existeraient pas sans Massive… C’est l’outil qui fait le style.»

La mélodie du bonheur

JMJ sait de quoi il parle. Son chemin particulier est le fruit d’une constante envie d’innover, d’inventer des choses. Quitte à parfois désarçonner ses publics, soit en allant vers la techno dancefloor en 2007, soit en travaillant des mélodies très pop. «Je persiste et signe: la mélodie est un des paramètres les plus importants dans ma musique. Le son et le beat, oui. Mais pas sans mélodie.» Cet Electronica, vol. 1 est d’ailleurs mélodique sur toute la ligne et les identités sonores de Moby, M83 ou Lang Lang sont respectées, tout en s’intégrant à celle de Jarre.

À une époque où, pour leur live, les DJ jouent un fichier préenregistré, j’ai eu envie de jouer uniquement avec des instruments analogiques

Mais l’innovation n’évite pas l’échec (les plus célèbres sont les Harp Laser fails, dont une des dernières occurences semble s'être déroulée au mariage du Prince Albert de Monaco. ) et le matériel peut être parfois capricieux.

 

Mais JMJ n’est pas spécialement stressé par ça. Il en fait même en argument de vente: 

«À une époque où, pour leur live, les DJ jouent un fichier préenregistré, j’ai eu envie, lors de la dernière tournée, de jouer uniquement avec des instruments électroniques analogiques mais sans ordinateurs… Chaque soir, des instruments pouvaient tomber en panne. J’ai assumé en expliquant au public ce qui se passait et ça a créé un lien incroyable.»

La révolution 3D

Autre signe des temps, Electronica est conçu pour être écouté d’une traite pour les vieux amateurs des «LP» mais les picoreurs pourront également piocher track by track en fonction des artistes qu’ils ont envie d’écouter. Le mastering et l’encodage ont fait l’objet d’une attention spéciale: sur YouTube ou Vevo, le son est incroyable si l’on écoute avec un casque de bonne qualité.

À mon avis, le 3D audio sera la manière d’écouter de la musique au XXIe siècle

Enfin, fidèle à sa tradition d’utilisateur de techno de pointe, Jean Michel Jarre s’associe à une société française pour développer l’audio 3D. La version «fan box» de son disque verra un CD publié dans ce format que l’artiste nous promet comme étant «révolutionnaire».

La grande différence avec les autres «révolutions sonores» comme le surround ou le 5.1, c’est qu’il s’agit d’un algorithme adaptable sur tous les fichiers et écoutable avec un casque lambda. «Il suffit de télécharger le morceau tel qu’il est, sans appli, rien. Et on a un son qui est un véritable environnement sonore. On est passé du mono au stéréo. À mon avis, le 3D audio sera la manière d’écouter de la musique au XXIe siècle. La stéréo n’existera plus d’ici dix ou vingt ans.» Même au présent, Jarre ne peut s’empêcher de parler du futur.

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