Partager cet article

Et si les régionales étaient, pour une fois, des élections importantes?

Les élections régionales ne font pas se déplacer les foules | Mortimer62 via Flickr CC License by

Les élections régionales ne font pas se déplacer les foules | Mortimer62 via Flickr CC License by

En principe, les régionales n'ont pas beaucoup d'impact et ne font pas figure d'élection «noble» sous la Ve République. Pourtant, tout dans la scénarisation des acteurs politiques fait de ce rendez-vous de fin d'année une étape majeure avant l'élection présidentielle de 2017.

Chez Xavier Bertrand, on s'excuse de ne pouvoir répondre à toutes les interviews. L'ancien ministre, candidat dans sa grande région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, passe une bonne partie de son temps à arpenter le terrain. «Vous comprenez qu'en ce moment c'est un peu full», élude-t-on dans son entourage. Et pour cause, le député de l'Aisne et candidat à la primaire de la droite en 2016, doit affronter face à lui une adversaire de taille: Marine Le Pen en personne. «Cela va être très compliqué. C’est comme s’il montait l’Himalaya avec des tongs», plaisantait dans Le Monde Gérald Darmanin, son directeur de campagne et maire de Tourcoing. Après avoir longtemps tergiversé sur les avantages et inconvénients de sa candidature, la présidente du FN s'est en effet lancée dans la course à la région pour en faire un symbole. Si elle gagne, elle se propulsera pour l'élection présidentielle de 2017; si elle perd, elle confortera malgré tout l'implantation du Front national dans ces anciens bastions ouvriers qui se sont jetés dans les bras du FN depuis de nombreuses années. Et pourra toujours jouer l'éternel victime du «système»...

Durant sa conférence de presse à l'Élysée, François Hollande a fait une mise au point, s'adressant aux Français, et les exhortant à «faire la meilleure décision pour leur région», c'est-à-dire à ne pas voter pour des considérations nationales, ce qui risque pourtant d'être largement le cas. A-t-on déjà voté pour un programme régional, bien que c'est à cet échelon que se décident des choses importantes, comme les transports, le développement économique ou la gestion des lycées? À droite et à l'extrême droite, on fait bien sûr campagne sur le rejet et le bilan de François Hollande. En témoignent par exemple les slogans qui barraient l'entrée du Parc Chanot, à Marseille, où se tenait l'université d'été du Front national: «Ambition régionale, passion nationale!»

Aux régionales, contrairement aux élections reines, la présidentielle et les municipales, on s’est plutôt habitués à des scrutins sans participation (53,64% d'abstention au premier tour de 2010!), sans grand intérêt non plus, où les partis en place sont sans cesse remis en cause sans autre forme de procès. Là encore, François Hollande a tenu à faire passer un message dans sa conférence de presse, anticipant une défaite de la gauche, qui détient depuis dix ans toutes les régions (vingt-et-une sur vingt-deux), sauf l'Alsace. «J’ai connu des élections régionales victorieuses: 2004, un triomphe, avec des personnalités symboles», a-t-il rappelé. Puis, comme pour relativiser l'impact de cette victoire:

«Cela ne nous a pas empêchés de perdre l’élection présidentielle, avec une candidate courageuse.»

Sous-entendu: ces régionales ne veulent rien dire, ou presque rien. Et pourtant... On n’avait jamais connu d'élection régionale aussi importante, et dont l'enjeu semble autant déterminer une partie des prochaines échéances électorales.

En 2015, les régionales peuvent avoir un triple impact.

Un président secoué

Le président de la République risque bien d'être encore une fois secoué. C'est là le premier impact majeur de ces élections. Les électeurs vont certainement, comme en 2004 et 2010 vis-à-vis de la droite, opérer un vote de protestation très intense contre le pouvoir en place, et en particulier contre la politique menée par le président de la République –le PS table sur quatre régions gagnables, ce qui est mince mais déjà optimiste (Aquitaine-Limousin-Poitou-CharentesBretagneLanguedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, Île-de-France). C'est d'ailleurs ce que faisait remarquer François Hollande... au soir du premier tour des élections de 2010, voyant dans les résultats un «vote sanction» contre Nicolas Sarkozy, qui aura «à tirer les leçons politiques» de ce scrutin. «Le PS est redevenu le premier parti de France»ponctuait-il.

C'est la raison pour laquelle le président de la République va occuper le terrain dans les prochains mois, à sa manière, en se déplaçant une fois par semaine en région. Avec un risque: plomber encore plus les candidats qu'il soutient, tant sa cote de confiance est basse parmi les Français (27% selon un sondage CSA de septembre 2015). Comme aux départementales, la gauche part en ordre dispersée, les écologistes ayant décidé de faire des accords locaux sans se coordonner au niveau national. Résultat: alors que la gauche cogère les régions, il y aura plusieurs listes différentes au premier tour, ce qui risque de plomber les dynamiques du second tour. Au PS, le secrétaire national aux élections Christophe Borgel s'étonnait et s'inquiétait de ces divisions:

Le PS table sur quatre régions gagnables, ce qui est mince mais déjà optimiste

«La question de l’unité se pose, car la gauche aborde cette élection régionale de façon fragmentée. J’ai du mal à comprendre comment on a pu diriger ensemble des régions et s’avancer de façon différente et concurrente.»

Malgré une défaite titanesque en mars 2015 (le PS n'a conservé que... trente-et-un départements), aucun remaniement n'avait eu lieu. Pour se rassurer, Hollande explique encore une fois que les outils sont en place, sur la table, et que la croissance reviendra mécaniquement. On l'attend toujours. Quelques jours avant les municipales de mars 2014, le président n'avait pas franchement l'intention de se séparer de Jean-Marc Ayrault: la gifle reçue par la gauche l'avait obligé à envoyer Manuel Valls à Matignon. En sera-t-il pareil cette fois ci? Certains parlent même d'un remaniement avant les régionales, destiné à apporter un message politique qui serait inaudible en cas de trop grosse défaite.

Une lancée vers la présidentielle

Deuxième impact: comme tout scrutin local, les élections régionales permettent à des pontes nationaux de se mettre en valeur, tels des seigneurs féodaux qui visent plus haut en partant de leur fief. Ce fut le cas de François Hollande, qui conditionnait sa participation aux primaires de la gauche en 2011 à une victoire aux élections cantonales en Corrèze. Cette fois, Christian Estrosi en PACA, Marine Le Pen et Xavier Bertrand dans le Nord, Laurent Wauquiez en Rhônes-Alpes et même Valérie Pécresse en Île-de-France ont déterminé leur destin futur en fonction du résultat des régionales. «Si je ne suis pas élue cette fois, j'arrête la région. Et si on perd en 2017, j'arrête la politique... Je n'aurai plus la foi»a déclaré cette dernière dans Elle, à la fin du mois d'août 2015. Estrosi, lui, est candidat à la primaire de 2016, comme Xavier Bertrand, et une victoire leur donnerait une légitimité supplémentaire pour gêner ou négocier avec le gagnant. De son côté, le FN pourrait faire ce qu'il n'est pas parvenu en mars dernier, c'est-à-dire remporter un éxécutif local. Si une région était dirigée pour la première fois par un ou une frontiste, ce serait un symbole énorme, d'autant plus que l'élection a toujours été favorable au FN.

Quant à Nicolas Sarkozy, le président des Républicains compte bien capitaliser sur ce scrutin pour réitérer son message d'unité et apparaître comme le grand rassembleur que son camp attendait avant son retour. Bien que Jean-François Copé ait lui aussi remporté des élections, municipales et européennes, lorsqu'il était à la tête de l'UMP, c'est bien l'ancien président de la République qui profite de cet élan nouveau de la droite. Et pour ne rien laisser au hasard, Sarkozy s'en va même à la conquête des chasseurs, qui formeraient une force d'appoint non négligeable. «Il a compris l'importance de ce vote»expliquait sur Europe 1 le sénateur de Paris Pierre Charon, catapulté «Monsieur chasse» de la droite:

«Les chasseurs et leur famille, ça représente trois millions de personnes.»

Pour Sarkozy, ce scrutin est l'occasion de scénariser son combat contre le FN

 

Pour Sarkozy, ce scrutin est surtout l'occasion de scénariser son combat contre le Front national. Début juillet à Châteaurenard, dans les Bouches-du-Rhône, là où Jean-François Copé organisait jadis une réunion de famille traditionnelle, Sarkozy a rappelé sa «bagarre à mort» avec le Front national, exhortant «la majorité silencieuse» à s'exprimer par les urnes. «Moi, je ne veux pas voir, au lendemain des régionales, au sud la petite-fille et au nord la fille. La France, ce n'est pas cela. La République non plus!» s'est-il enflammé. Sarkozy pense que la présidentielle se jouera dans la capacité à séduire, dès le premier tour, l'électorat de droite et d'extrême droite qui l'a mené à la victoire en 2007. Dans le dernier sondage Ifop de juillet 2015, Marine Le Pen est donnée à 27%, quatre points devant Nicolas Sarkozy.

Le jeu politique peut donc s'ouvrir après ces régionales. Comme l'explique le politologue Pascal Perrineau, chercheur à Sciences Po, «les fractures sont profondes», et peuvent se révéler à l'occasion de ces élections, à la fois chez Nicolas Sarkozy, qui peine à convaincre au-delà du noyau dur de son électorat, mais aussi dans le camp de François Hollande.

Une l’abstention alarmante

Enfin le dernier impact, et qui rend le scrutin des régionales important au niveau national, c'est l'abstention attendue, qui pourrait être un nouveau symbole de cette désafiliation totale de certains citoyens à la politique: 25,2% en 1986, 34,5% en 1992, 44,9% en 1998, 37,88% en 2004 et près de 50% en 2010. Les régionales n'ont jamais intéressé les électeurs mais, cette fois, elles s'inscrivent dans une abstention renforcée depuis plusieurs scrutins: 55% aux départementales de 2011, 50% à celles de 2015, soit près de vingt points de plus en dix ans (33,51% en 2004); 44,59% d'abstention aux législatives de 2012... soit dix points pris en vingt ans. Nous battons sans cesse des records en la matière, ce qui signifie qu'une partie de l'électorat ne se déplace plus. Par choix. Par refus. Par refus de choisir.

Si l'abstention est encore une fois l'une des composantes du scrutin de décembre 2015, alors ce serait un nouveau signal alarmant pour la démocratie et pour le lien que les Français entretiennent avec la politique:

Les régionales n'ont jamais intéressé les électeurs

«L'ampleur du rattrapage qu'il doit effectuer est vertigineuse, et reconquérir les couches populaires, sans lesquelles un candidat de gauche ne peut pas espérer gagner, ne sera pas aisé. Sans compter qu'il est rejeté par nombre d'alliés du Parti socialiste: seuls 30% des sympathisants écologistes déclarent être satisfaits du président…»

Alors que l'échéance de 2017 se présente aujourd'hui comme un remake de 2012, avec les mêmes candidats que la dernière fois ( Nicolas Sarkozy, François Hollande, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et peut-être François Bayrou), l'échéance des régionales peut donner des indications sur la suite. Si la défaite est vraiment cuisante, et tandis que sur le front du chômage les résultats se font toujours attendre, François Hollande pourrait être définitivement plombé ou même contraint de ne pas se représenter. Si Nicolas Sarkozy triomphe, il serait porté par une vague militante jusqu'aux primaires de 2016. Si Jean-Luc Mélenchon et ses camarades communistes connaissent les mêmes déboires et les mêmes divisions qu'aux départementales, cela pourrait signifier la fin du Front de gauche et enterrer les espoirs présidentiels de celui qui fit près de 11% en 2012. Enfin, si François Bayrou obtient de nombreux élus grâce aux alliances passées à droite, il pourrait voir dans cette stratégie une sortie par le haut, en ayant reconstitué la famille du centre qui s'est éparpillée depuis vingt ans. Rien n'est joué donc.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte