Economie

La Poste: combien pour un symbole?

Gilles Bridier, mis à jour le 23.09.2009 à 8 h 53

Confrontée au recul du courrier, La Poste a depuis longtemps renoncé à devenir un acteur international dans ce secteur.

La Poste? De plus en plus une banque. Les résultats du groupe pour le premier semestre 2009 donnent bien le sens de l'histoire: une baisse de 4,8% du chiffre d'affaires dans le courrier (avec en plus un recul de moitié de la marge d'exploitation en un an) tout comme dans le colis et l'express, et à l'inverse une progression de 3,2% pour l'activité bancaire.

«La tendance à la baisse structurelle des volumes du courrier devrait se prolonger au cours des prochains mois. La décroissance des activités du colis et de l'express est en revanche ralentie depuis le mois d'avril. La progression des activités bancaires devrait se poursuivre», commente, sans surprise, la direction. Mais si la Banque postale ne contribue encore au chiffre d'affaires qu'à hauteur de 24% (contre 55% pour le courrier), elle génère à elle seule les deux tiers du résultat d'exploitation. D'où l'inquiétude légitime des syndicats à propos de l'avenir du courrier.

Libéralisation totale des services postaux en 2011

Cette inquiétude est d'autant plus vive que, même si l'activité de La Poste est déjà largement plongée dans le secteur concurrentiel (pour plus de la moitié de son chiffre d'affaires), la libéralisation totale est programmée pour le 1er janvier 2011, selon une directive communautaire sur le marché intérieur des services postaux. A cette date, La Poste perdra son monopole sur la distribution des plis de moins de 50 grammes, la seule activité qui n'est pas encore soumise à la concurrence. Certes, elle bénéficiera d'une subvention de service public. Mais comme le courrier est aussi l'activité qui dégage la moins bonne rentabilité, on peut s'interroger sur son avenir.

Entreprises publiques, promesses politiques

On ne s'engage pas vers une privatisation à la hussarde. La Poste est un service public auquel les Français sont trop attachés pour lui faire subir une révolution trop violente. La faute politique serait d'autant plus grande que la crise a rendu l'opinion publique encore plus réservée sur l'intérêt de toute dérégulation. Même si elle devient société anonyme à capitaux publics, l'actuel établissement public postal restera dans le giron de l'Etat... pour le moment, tout du moins. Car obligée d'investir, tant dans le courrier que dans la banque, elle devra trouver des capitaux que l'Etat, endetté pour très longtemps surtout après la dérive due à la crise, ne pourra lui fournir. En toute logique, comme l'ont montré d'autres exemples, la solution qui s'offrira à elle passera par une ouverture progressive du capital. De ce point de vue, les promesses des hommes politiques ne pèsent pas lourd et surtout pas très longtemps face aux logiques économiques.

Moins de logistique, plus de banque

Si La Poste est soupçonnée aujourd'hui de vouloir céder du terrain sur le courrier, c'est que les options stratégiques prises depuis quelques années vont dans ce sens. Des investissements ont été opérés dans le tri du courrier. Mais l'établissement public devait se ménager des relais de croissance, comme d'ailleurs toutes les grandes postes européennes. Là où la poste néerlandaise (TNT, deux fois plus rentable) et son homologue allemande (Deutsch Post, trois fois plus importante) ont investi dans l'outil de transport pour l'acheminement des plis et colis et dans la logistique, La Poste a préféré se diversifier dans la banque comme l'ont fait ses concurrentes britannique, italienne ou autrichienne. A l'intérieur de l'Hexagone, elle tient toujours le haut du pavé, mais elle est dépassée à l''international face aux quatre géants - Fedex, UPS, DHL (filiale de Deutsch Post) et TNT - qui se partagent 75% du marché mondial de l'express. Les précédents tentatives pour se développer dans les acheminements aériens avec l'Aéropostale ont fait chou blanc. Aujourd'hui, on réduit la voilure.

Seulement 3% de particuliers dans le courrier

Le choix en faveur des activités bancaires n'est pas dénué de sens. Avant même d'avoir à affronter la concurrence d'autres opérateurs, La Poste doit faire face à l'évolution technologique qui a fait exploser les communications téléphoniques et le courrier électronique et a bouleversé les habitudes en matière de correspondance. Le courrier entre particuliers ne représente plus que ... 3% des volumes !

Les entreprises et la dématérialisation

Les entreprises utilisent encore beaucoup les échanges papier, mais là aussi la dématérialisation fait son oeuvre. Le rapport Ailleret de décembre 2008 sur l'avenir de La Poste souligne ainsi que le nombre de feuilles de soins électronique - avec l'apparition de la carte Vitale - est passé de 11 millions en 1999 à 945 millions en 2006 (soit 90 fois plus en sept ans seulement), et que le nombre de télédéclarants à l'impôt sur le revenu a été multiplié par 12 de 2003 à 2007, en passant de 600.000 à 7,5 millions. Autant de plis en moins pour La Poste, et les exemples de ce type foisonnent.

A horizon 2020, le volume du courrier traité pourrait avoir reculé de 20 à 40% selon le rapport Ailleret. Un constat sans appel, corroboré par l'évolution des mœurs, en France comme dans les autres pays européens soumis à des reculs comparables. Dans ces conditions La Poste a tranché: son avenir ne sera pas dans le courrier mais dans la banque. Car côté colis et express, le marché intérieur est trop étroit et à l'international les places sont prises.

Subvention de service public

Pourtant, l'activité bancaire n'est pas plus une rente. Car la concurrence y est rude, et La Poste à un moment de son développement devra aussi fixer dans ce secteur des options stratégiques qui auront un coût. Sans croissance, elle sera submergée. Sans investissement, elle ne pourra croître. Ce qui, pour disposer de nouvelles capacités d'investissement ou pour nouer des accords industriels avec d'autres établissements financiers, passera par une ouverture du capital. Les syndicats ne l'ignorent pas. Tout autre discours est démenti par les faits et l'expérience. Rien ne sert de lancer de vaines promesses qui ne peuvent engager l'avenir. L'enjeu consiste à déterminer si l'Etat doit payer pour la survie d'un service en mutation qui est un élément de l'unité territoriale, et combien.

Dans ces conditions, la subvention de service public est au cœur du débat, en plus du soutien de 2,7 milliards d'euros de l'Etat (avec la Caisse des dépôts) pour accompagner le changement de statut.  Mais le débat lui-même est éminemment politique, et la position du gouvernement déterminera l'engagement de la droite pour la défense - ou non - des services publics. C'est la raison pour laquelle les syndicats font monter la pression sur ce dossier qui devient symbolique... même si personne ne croit vraiment à une privatisation imminente de La Poste.

Gilles Bridier

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Image de Une: un employé de La Poste manifeste contre la libéralisation Eric Gaillard / Reuters

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