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«Aloha»: Cameron Crowe seul contre le monde

«Aloha», avec Bradley Cooper, Emma Stone, Rachel McAdams © 2015 Twentieth Century Fox

«Aloha», avec Bradley Cooper, Emma Stone, Rachel McAdams © 2015 Twentieth Century Fox

Vous croyez peut-être que Cameron Crowe est un réalisateur médiocre. Son dernier film, «Aloha», pris dans plusieurs polémiques croisées, ne sortira d'ailleurs même pas en France. Mais c'est bien dommage: il poursuit une oeuvre trop sous-estimée.

En juillet dernier, on apprenait une triste nouvelle: pas de sortie dans les salles françaises pour Welcome back de Cameron Crowe, Aloha pour le titre original. 

Située à Hawaï, avec Bradley Cooper, Emma Stone et Rachel McAdams dans les rôles principaux, la comédie romantique du réalisateur de Jerry Maguire, qui devait originellement sortir le 2 septembre, a été un échec critique et commercial aux Etats-Unis, où il est sorti le 29 mai 2015. Le film n'a rapporté que 21 millions de dollars de recettes pour 37 millions de budget. Le deuxième échec commercial pour Cameron Crowe après Rencontres à Elizabethtown en 2005. 

La presse n'a pas été tendre avec Aloha. Sur les 36 chroniques recensées par le site Metacritic, on en compte 3 positives, 21 mitigées et 12 négatives. Enfin, son casting a été jugé trop «whitewashed» (blanchisé) par certaines associations et par le groupe MANAA (Media Action Network for Asian Americans), dont le président fondateur Guy Aoki a déclaré: 

«60 % de la population hawaïenne est composée d'asiatiques-américains et d'insulaires du Pacifique. Les caucasiens ne représentent que 30 % de la population mais à voir ce film, on croirait qu'ils en représentent 90%.»

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C'est surtout le choix d'Emma Stone qui a suscité la polémique. Dans Aloha, elle incarne le capitaine Allison Ng, une quarteronne de père sino-hawaïen et de mère suédoise (et non pas une métisse comme cela a été écrit ailleurs). Cameron Crowe s'en est excusé sur son blog The Uncool, expliquant qu'Allison lui avait été inspirée par une locale passant pour une caucasienne à cause de sa peau claire et de sa chevelure rousse. Dans ce même post, Crowe rappelle que l'équipe d'Aloha n'est pas composée que d'Américains WASP. Pour l'homme du «uncool», Aloha a été dès le début un «misunderstood movie».

Les dommages des Sony leaks

Il faut dire que le film a subi les dommages collatéraux du piratage de Sony Pictures. L'attaque informatique a révélé les coulisses de la production, le mécontentement de la vice-présidente Amy Pascal qui trouve le scénario de Crowe «ridicule», le mail de Bradley Cooper se plaignant des problèmes de calendrier sur le tournage: 

«This has been a very, very, very tough movie here in Hawaii» écrit-il à Pascal en décembre 2013. 

Crowe de son côté ne s'y retrouve plus dans les notes contradictoires de Pascal et du producteur Scott Rudin.

Lors d'une conversation Twitter entre IMDB et Sony Pictures, Cameron Crowe était revenu sur ses attaches familiales à Hawaï et sur son intention «d'éduquer les continentaux à sa culture, à une histoire riche». Aloha se montre en effet respectueux des traditions hawaïennes, via Allison Ng et via un enfant-cinéaste féru de mythologie, probablement précoce, comme on en trouve parfois chez Crowe. Par souci d'authencité, le réalisateur est allé chercher le vrai Dennis «Bumpy» Kanahele, leader de l'Hawaï indépendant avec lequel Brian (Bradley Cooper) négocie un bout de ciel, en échange d'un plus vaste territoire et d'une couverture plus importante du réseau téléphonique. Ce Brian représente Carson Welch (Bill Murray), un entrepreneur de la défense richissime en contrat avec l'Air Force. En réalité, le projet est de placer un satellite armé visant le village de Kanahele. Welch militarise ce que les hawaïens tiennent pour sacré. C'est l'anti-Tony Stark privatisant la paix dans le monde dans la suite d'Iron Man.

Bradley Cooper: guerre et amour, départ et retour  

La crise de 2008 et un échec personnel ont fait changer Brian de camp. Il a quitté l'armée pour offrir ses services à des milliardaires cyniques. Allison l'aidera à retrouver les étoiles qu'il avait dans les yeux lorsqu'il était enfant et «connaissait tout du ciel». Brian détruit le satellite de Welch grâce à une masse sonore, si puissante qu'elle le fait exploser.

Pris entre guerre et amour, Bradley Cooper qui l'incarne porte ici un peu de ses rôles précédénts. Brian est la version apaisée de Chris Kyle, l'American Sniper eastwoodien qui s'est racheté. 

Il tient aussi de Pat, son personnage dans Happiness Therapy, de retour dans le giron familial après avoir été quitté par sa femme. Cameron Crowe est un admirateur de la comédie romantique de David O. Russell. L'ancien critique musical qu'il est aura peut-être été notamment sensible à la place qu'y trouve Stevie Wonder. On pourrait lire Happiness Therapy ainsi: Pat le bipolaire se soigne d'un tube du génie de la soul (My cherie amour, la chanson de son mariage, utilisée auparavant dans Presque célèbre...de Cameron Crowe) par un autre de ses tubes (la superbe chorégraphie qui réunit Cooper et Lawrence sur Don't you worry 'bout a thing):


«Welcome back»: le titre français prévu pour Aloha résonne davantage avec la filmographie de Cooper. On sait l'admiration que ce dernier voue à John Ford. Il y a une belle tonalité fordienne dans Aloha. Surtout dans la relation entre Brian et Tracy (Rachel McAdams, lumineuse), son amour de jeunesse qu'il délaisse et retrouve mariée avec des enfants. Autant le Bradley Cooper d'American Sniper était légendaire, héroïque autant le Bradley Cooper d'Aloha tient de L'homme tranquille ou de ce qu'il y a de mélancolique dans L'homme qui tua Liberty Valence: la romance contrariée entre John Wayne et Vera Miles. Celle-ci lui préfère James Stewart, l'homme du savoir, de la Loi, de la démocratie. Cooper est alors doublement fordien, du fait de son retour, du fait de son passage d'un état de guerre à un état de paix. Les images d'archives qui ouvrent le film de Cameron Crowe se battent entre ces deux principes. La conquête spatiale a sa part guerrière, martiale. Les images folkloriques fantasment Hawaï comme un nouveau paradis où il fait bon vivre.

John Krasinski et Bradley Cooper dans Aloha

La présence de l'acteur John Krasinski (The Office US) dans le rôle du mari de Tracy oblige plus encore à revenir sur le passif des acteurs. Krasinski jouait le double et rival de Matt Damon dans Promised Land. Racontant l'implantation du gaz de schiste en milieu rural, le film de Gus Van Sant est aussi, pour le coup, un double de Nouveau départ, autre film de Cameron Crowe. Damon y incarne deux fois l'homme retournant à la terre, à une Amérique virginale, avec ce que cela implique de mythologie. Le père de famille veuf qu'il est dans Nouveau départ fait appel à la compagnie de déménagement «Mayflower». Si on est cynique, on y verra un simple placement de produit. Comme Crowe ne l'est pas, il faut l'interpéter comme la preuve que Benjamin propose à ses enfants «une véritable expérience américaine». Le Mayflower est le bateau qui emmena les Pères Fondateurs vers le Nouveau monde, vers la nouvelle «Terre promise». Dans Promised Land, Matt Damon représente un grand groupe et se situe du mauvais côté. Jusqu'à la scène finale [ATTENTION SPOILER] dans laquelle il révèle les magouilles de ses employeurs à la communauté. C'est aussi le cas de Brian dans Aloha. Entre les trois films, il y a comme un air de famille.

Cameron Crowe contre le monde

Faillite puis rachat moral, lutte donquichottesque contre le monde: Aloha est bien un (bon) film de Cameron Crowe et pas le désastre annoncé. Son échec en salles le rend plus attachant encore. Il rapproche Crowe de ses personnages. Cette comédie a du «mana», du nom de la force spirituelle et magique qu'Allison ressent quand elle est aux côtés de Brian. Chez Cameron Crowe, la rencontre amoureuse ne va d'ailleurs pas sans bouleverser l'ordre du monde. 

Dans Un monde pour nous, le premier long métrage réalisé par Crowe et son premier succès en tant que réalisateur, personne ne croit à l'histoire d'amour entre Lloyd (John Cusack) et Diane. Personne n'y croit parce que Lloyd est un jeune homme sans ambition qui veut faire de son amour un métier et que Diane est une tête, un être d'exception. Comme Crowe, ce petit génie qui a sauté la maternelle et deux classes et commence à écrire pour le magazine Rolling Stone à l'âge de 15 ans (voir le génial Presque célèbre).

I gave her my heart, she gave me a pen

dans Un Monde pour nous

«Say anything» le titre original d'Un Monde pour nous, ne parle pas au premier abord. En gros, cela signifie que quoi que Diane dise, Lloyd prête l'oreille, il lui donne son cœur, son âme et le reste. Un Monde pour nous est célèbre pour cette réplique: «I gave her my heart, she gave me a pen». Comme le dit Alain Badiou dans son Eloge de l'amour

il «est un événement, quelque chose qui n'entre pas dans la loi immédiate des choses. L'amour est une expérience du point de vue de la différence. Il est toujours la possibilité d'assister à la naissance du monde»

Lors de la traditionnelle remise des diplômes, Diane est chargée de prononcer un discours. Ses camarades l'admirent tout autant qu'ils la trouvent snob. Le mot-clé de son discours est «world»: l'entrée dans le monde, mal traduit dans les sous-titres français par «réalité». Dans le final apocalyptique d'Un monde pour nous, Diane appréhende le voyage en avion qui la mène en Angleterre, vers une carrière brillante qui fera d'elle une femme d'importance internationale. Lloyd et Diane traversent une zone de turbulences et se tiennent la main. Fin (fin du monde?). Ce monde, Crowe-Don Quichotte le montre tel qu'il est, cynique. Ce monde, c'est aussi plus prosaïquement la «planète bleue» qu'on voit depuis le cosmos. Aloha commence comme Jerry Maguire. Dans l'espace. Pris d'une attaque de panique, l'agent sportif arrogant incarné par Tom Cruise rédéfinit sa place dans le monde en écrivant une profession de foi. Jerry rédige son Walden à lui, sa «Confiance en soi» émersonienne. «Moins de clients, plus d'humanité dans les rapports»: applaudi par ses collègues, Maguire est aux anges. Il vole littéralement. Le plan suivant le montre dans un avion en plein décollage. Quelques jours plus tard, Jerry est licencié: «we live a cynical, cynical world».

Le ciel, c'est sacré

Il faudrait questionner Cameron Crowe sur sa fascination pour les avions et les aéroports. Elle est évidemment liée au mythe de la deuxième chance et du nouveau départ. La sœur de William Miller, le jeune chroniqueur doué de Presque célèbre, quitte sa famille pour devenir hôtesse de l'air. C'est une hôtesse de l'air, en partance pour Hawaï, qui dit «Aloha» à Orlando Bloom dans Rencontres à Elizabethtown. Pour Crowe aussi, le ciel c'est sacré. Dans Vanilla Sky, sa deuxième collaboration avec Tom Cruise, le goldenboy David Aames vit dans un cauchemar permanent et ouaté. Son monde se teinte de couleurs impressionnistes (les ciels couleur vanille de Monet dont David possède un tableau). Sa vie est la reproduction de pochettes d'albums (Freewheelin' de Bob Dylan). Bizarrement, c'est avec un film de commande que Crowe commence à révéler sa passion pour Billy Wilder (il publiera un livre d'entretiens avec le réalisateur viennois en 2004). Sur l'écran plat de la chambre de David, on reconnaît Sabrina. Il y aurait de nombreux parallèles à faire entre cette comédie sociale avec Audrey Hepburn et Vanilla Sky. Cachée dans un arbre, la fille de chauffeur assiste au faste des réceptions organisées par les Larrabee, des riches industriels ayant leur bureau au sommet d'un gratte-ciel.  

Cameron Crowe, c'est finalement Billy Wilder en plus candide

Ironiquement, à la fin de Vanilly Sky, Cruise doit se jeter dans le vide pour sortir de son rêve. Si Billy Wilder était le cinéaste de l'imposture, du mensonge, Crowe est celui du cynisme. C'est finalement Wilder en plus candide.

Pour ce qui est d'Aloha, l'annulation de sa sortie en France peut être ressentie comme une deuxième injustice. Il y a quelques mois, on découvrait clandestinement l'excellent The Rewrite. On le doit à Marc Lawrence, réalisateur, producteur et dialoguiste brillant connu pour sa collaboration avec Hugh Grant (L'amour sans préavis, Le come back, Où sont les passés les Morgan?). Assumant les dix ans pris depuis Le come back, l'acteur britannique y est très drôle en scénariste has been rechignant à enseigner à l'Université et à sympathiser avec une féministe qui ne jure que par Jane Austen. Inexplicablement, malgré son casting, The Rewrite n'a pas trouvé son chemin dans les salles françaises. Il faudra un jour se pencher sur les cas de Marc Lawrence et du génie comique qui l'a accompagné: Sandra Bullock.

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