Culture

Apprendre à lire très vite, c'est possible, mais ça n'a aucun sens

Repéré par Leïla Marchand, mis à jour le 10.09.2015 à 14 h 05

Repéré sur Wired, Quartz, Scotth Young, Slate.com

Au-delà de 500 à 600 mots par minute, la lecture va forcément de pair avec une perte de compréhension.

Reading | Jayel Aheram via Flickr CC License by

Reading | Jayel Aheram via Flickr CC License by

Qui ne voudrait pas doubler sa vitesse de lecture? Entre les e-mails, les flux d'informations sur les réseaux sociaux, la pile de livres à lire qui s'épaissit... Quand on sait qu'un lecteur moyen lit entre 200 et 400 mots à la minute (vous pouvez faire le test ici) apprendre à ingurgiter 1.000 mots à la minute pourrait s'avérer bien pratique.

C'est la promesse que font d'innombrables méthodes de «lecture rapide»: Reading Dynamics d'Evelyn Wood, FReader, la Méthode de Super Lecture, Lire à toutes vitesse avec la photolecture... On les retrouve dans une foule de vidéos YouTube, articles de blog et même logiciels ou applications comme Spritz.

Mais ce rêve de rapidité est bien illusoire. Elisabeth Schotter, psychologue cognitive de San Diego interrogée par Wired, a mené des recherches sur la question. Et elle est catégorique:

«Aucun être humain ne peut lire 1.000 ou 2.000 mots par minute et maintenir les mêmes niveaux de compréhension qu'à 200 ou 400 mots par minute.»

La lecture est «cognitivement contre-nature», soutient-elle. Ce n'est pas un instinct naturel, contrairement à la parole. Elle implique de nombreux processus mentaux et visuels, qui s'appuient sur le langage. Et la majorité des techniques de lecture rapide ignorent ces processus.

Il ne faut pas supprimer sa petite voix intérieure

Une des premières techniques enseignées dans ces méthodes miracles? La suppression de la «subvocalisation». La «subvocalisation», c'est cette voix que nous utilisons quand nous apprenons à lire. Au fur et à mesure de l'apprentissage, nous apprenons à lire en silence mais cette petite voix subsiste dans nos têtes.

Quand les gens reconnaissent visuellement des mots, ils accèdent ensuite à leur son pour les comprendre

Voilà le problème: quand les chercheurs ont essayé d'empêcher les gens d'y avoir recours (en les faisant dire «Hum» régulièrement en lisant, ou en déchenchant une alarme à chaque activité dans leurs cordes vocales) leur niveau de compréhension a chuté.

«Il y a de nombreuses preuves qui montrent que, quand les gens reconnaissent visuellement des mots, ils accèdent ensuite à leur son pour les comprendre.»

Relire plusieurs fois le même passage est normal

Quand nous lisons un mot ou un groupe de mot, notre regard est fixe. Cette «fixation» prend environ 0,25 secondes. Ensuite, l'œil se déplace jusqu'au groupe de mots suivant. Cette «saccade» va prendre environ 0,1 seconde. Puis, inconsciemment, nous procédons à des petites relectures rapides pour comprendre l'ensemble.

Les techniques de lecture rapide essaient également de supprimer ces réflexes de lecture afin de gagner du temps. L'application Spritz, par exemple, présente à l'utilisateur un mot après l'autre, le forçant ainsi à éviter les relectures, les pauses et les mouvements oculaires. 

Cette fois encore, cette méthode tend à avoir un impact négatif. Éviter la relecture de certains mots retire au lecteur un outil important de compréhension du texte, insiste Elisabet Schotter:

«Le logiciel ne sait pas ce que vous faites, ni quelle est votre représentation mentale donc il ne peut pas compenser une erreur de compréhension.»

De plus, même si techniquement vous ne trouvez aucune nouvelle information visuelle pendant ces saccades, la recherche a montré que le traitement cognitif se poursuit pendant ce temps. Notre cerveau profite de ces 0,1 secondes de pause pour continuer à travailler et à comprendre.

On ne peut pas élargir le champ visuel pour lire

Enfin, certaines méthodes vantent l'élargissement du champ visuel pour pouvoir lire plus de mots à la fois. Or, la vision périphérique ne peut pas être utilisée pour lire des détails, c'est seulement le rôle de la vision fovéale et elle est physiquement limitée.

Champ visuel / Wikipédia (domaine public)

Rien ne sert de lire plus que 600 mots par minutes

Au-delà de 500 à 600 mots par minute, la lecture va forcément de pair avec une perte de compréhension. Les études sur le sujet, notamment celles menées par Ronald Carver, cité par Slate.com, sont d'accord sur ce point.

Les gens lisent différemment s'ils savent qu'ils seront ensuite interrogés sur certains mots du texte

Certes, il est difficile de mesurer la compréhension. Que veut dire exactement comprendre un texte? À quel point notre connaissance doit être détaillée? Selon le type de compréhension que l'on recherche, notre mode de lecture change, confirme la psychologue: «Par exemple, les gens lisent différemment s'ils savent qu'ils seront ensuite interrogés sur certains mots du texte.»

Une chose est sûre: la lecture rapide est essentiellement une question de tri, d'écrémage. On saute certains mots, on sélectionne certaines parties, on se focalise sur les éléments que l'on recherche. Cela peut être une bonne chose dans certaines situations, comme la lecture d'e-mails ou de courts textes, ou seule une compréhension «globale» est nécessaire.

En revanche, si votre objectif est de lire de longs textes le plus vite possible et d'en retirer le plus de compréhension possible, la science n'a qu'une solution pour vous: augmenter votre vocabulaire, afin de reconnaître les mots plus vite, et lire sur des sujets avec lesquels vous êtes déjà familiers.

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