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Ta-Nehisi Coates, chroniqueur de la rupture radicale entre noirs et blancs aux Etats-Unis

Une manifestante du mouvement «Black Lives Matter», le 14 mars 2015 à St. Louis (Missouri). REUTERS/Jim Young.

Une manifestante du mouvement «Black Lives Matter», le 14 mars 2015 à St. Louis (Missouri). REUTERS/Jim Young.

Lecture d'été du président Obama, son essai «Between the World and Me» dresse le portrait d'une Amérique toujours profondément divisée par la question raciale.

Aux Etats-Unis, un des best-sellers du moment, Between the World and Me, est un essai sur la violence des blancs contre les noirs. Il devait initialement être publié en septembre mais la maison d’édition Spiegel & Grau a décidé d'en avancer la publication en juillet suite au meurtre de neuf noirs dans une église de Charleston, façon de souligner l’urgence du propos. Son auteur, le journaliste de The Atlantic Ta-Nehisi Coates, a été interviewé partout dans les médias ces derniers mois, et son essai faisait partie des lectures d’été du président Obama. Rien que dans le New York Times, environ dix articles ont été dédiés à l’ouvrage et le critique cinéma du quotidien a tweeté que le livre était «essentiel, comme l’eau et l’air».

Ta-Nehisi Coates a écrit Between the World and Me («Entre le monde et moi») en forme de lettre à son fils de 15 ans, dans le contexte des décès de Michael Brown, Eric Garner, Tamir Rice, Walter Scott et tous les autres hommes noirs non armés récemment tués par la police. Le sujet résonne particulièrement pour lui car avant cette série de morts, il y avait eu celle de Prince Jones, un ami d’université tué en 2000 par un policier en civil. Jones n’était pas armé, et il n’y avait pas de témoins. La famille a reçu une compensation financière, mais le policier n’a pas été condamné. Pour Coates, le fait que le policier qui ait tué Jones ait aussi été noir ne change pas la dynamique, car avant d'être un individu, noir ou blanc, ce policier représente pour lui un système d'oppression ancré dans l'histoire du pays.

«Si tu vends des cigarettes de façon illégale, ton corps peut être détruit, écrit Coates. Si tu marches dans une cage d'escalier sombre, ton corps peut être détruit. Les destructeurs seront rarement tenus responsables. La plupart du temps, ils recevront leurs retraites.»

Dans un passage qui a été beaucoup commenté, Coates explique avoir été presque insensible aux morts du 11-Septembre tant la distance entre son monde noir et ce qu'il appelle l’autre monde était insurmontable:

«Alors que je regardais les ruines de l’Amérique, je restais froid […] Je ne parvenais à voir aucune différence entre le policier qui avait tué Prince Jones et les policers et pompiers morts [dans l’attentat].»

Comme l’expliquait la critique littéraire Michiko Kakutani dans le New York Times, plus qu’une volonté de mépriser les personnes décédées ce jour-là, ce passage est une façon pour lui de révéler au lecteur la profondeur de sa colère, ainsi que la distance qu’il ressent par rapport à son propre pays.

Le propos central du livre de Coates est qu’aux Etats-Unis, les corps des noirs sont constamment en danger: pillés, violés, lynchés, parqués dans des ghettos, incarcérés en masse. L’expression «corps noirs» revient très fréquemment dans le livre, car contrairement à de nombreux intellectuels afro-américains, Coates precise qu’il est athée, et que pour lui, la destruction du corps est quelque chose d’absolu. 

Une des phrases les plus citées du livre s’est déjà retrouvée sur des pancartes lors de manifestations contre la brutalité policière:

«En Amérique, la destruction des corps noirs est une habitude –une tradition historique».

Justement, en tant que journaliste, Coates aborde souvent ses sujets avec un angle historique. Pour lui, c'est en effet l'étude de l'histoire américaine qui permet de mettre à jour la persistance de l'injustice. Il voit une continuité entre les lynchages du début du XXe siècle et la facilité de certains policiers à tirer quand le suspect est noir, une continuité entre l’impossibilité pour les noirs d’obtenir des prêts immobiliers dans les décennies d'après-guerre et la crise des subprimes, qui a affecté de manière disproportionnée les noirs, ou encore une continuité entre les lois iniques du Sud lors de la ségrégation et les pratiques juridiques –à Ferguson et ailleurs– consistant à incarcérer les gens qui ne peuvent pas payer des amendes mineures.

«La réponse, c'est l'histoire des Etats-Unis»

Dans les premières pages du livre, Coates raconte à son fils une interview télévisée dans laquelle une journaliste lui demande d'expliquer pourquoi il pense que le progrès américain est fondé sur l'exploitation et la violence contre les noirs.

«La réponse, c'est l'histoire des Etats-Unis, écrit-il. Il n'y a rien d'extrême dans cette affirmation.»

Même si les parents de Coates étaient de classe moyenne –une mère enseignante, un père bibliothécaire qui a fait partie des Black Panthers–, celui-ci a grandi dans un quartier violent de Baltimore, ce qu’il appelle «un monde à part».

«Quand j’avais ton âge, tous les gens que je connaissais étaient noirs et ils avaient tous terriblement peur.»

Pour Coates, les jeunes du ghetto qui terrorisent les autres habitants sont eux-mêmes terrorisés :

«Les bandes de jeunes hommes qui avaient transformé leur peur en rage étaient particulièrement dangereux. Ils marchaient dans le quartier, bruyants et brusques, car seule cette agressivité pouvait leur donner l'impression d'être en sécurité et d'avoir du pouvoir.»

Il évoque les coups de ceinture de son père, qui avait peur de perdre son fils, car dans le quartier tout le monde avait perdu un enfant: à cause de la drogue, de la prison ou des armes.

La famille de Coates, adeptes de Malcom X, avait choisi de cultiver sa différence et sa fierté par rapport au monde blanc. A la maison, presque tous les livres étaient écrits par des auteurs noirs, et le prénom Ta-Nehisi est un mot égyptien qui veut dire Nubie (l’actuel Soudan). Coates a d'ailleurs continué cette tradition de prénoms africains: son fils s'appelle Samori en référence à Samori Touré, un leader d’Afrique de l’Ouest qui a résisté aux forces coloniales françaises à la fin du XIXe siècle.

Enfant, Ta-Nehisi ne connaît le monde blanc qu'à travers ce qu'il en voit à la télé: des maisons avec pelouses et des enfants qui, contrairement à lui, n'ont pas peur quand ils marchent dans la rue. Pour décrire ce monde distant, Coates utilise dans le livre l’expression «the Dream» (le rêve), qui pour lui incarne toute l'hypocrisie américaine: la prétention à la démocratie, à la liberté et à l’innocence qui masque les siècles d’exploitation et d'injustice vis-à-vis des Afro-Américains. Il écrit ce texte à son fils pour qu'il se rappelle toujours de cette histoire.

Persistance du racisme structurel

Après l’élection de Barack Obama, certains ont évoqué l’avènement d’une nouvelle ère post-raciale, comme un dépassement de l’histoire raciste des Etats-Unis. Mais là où Obama souligne constamment le progrès à l’œuvre dans l'histoire américaine –et célèbre les luttes qui ont permis de l'obtenir–, un intellectuel comme Coates se concentre au contraire sur la persistance du racisme structurel. Un récent article du New York Magazine résumait ainsi sa position: «Après le rêve de Martin Luther King et l'espoir d'Obama, les dures vérités de Ta-Nehisi Coates.» Dans ce même article, il expliquait qu’il n’aurait pas écrit un tel livre en 2008, mais que le contexte récent l’a radicalisé. 

Pour mieux comprendre la colère de Between the World and Me, il est utile d'avoir lu «The Case for Reparations», le long article de The Atlantic, publié en 2014, qui a rendu Ta-Nehisi Coates célèbre sur la scène intellectuelle américaine. Cet essai pose la question de la dette de l’Amérique envers sa population noire, et pas seulement pour l’esclavage et la ségrégation. 

Coates raconte la discrimination des noirs en matière de prêt au logement dans les années d’après-guerre, notamment à travers l'histoire de Clyde Ross, un nonagénaire dont la vie est marquée par une série d'humiliations aux mains des blancs: la confiscation des terres de sa famille dans le Mississippi pour une fausse histoire d’impôts (comme des millions d'autres hectares possédés par des Afro-Américains) puis, à Chicago, l'impossibilité d’obtenir un prêt immobilier comme ceux disponibles pour les blancs. Meme s’ils en avaient les moyens, les noirs étaient en effet exclus de ces emprunts et, à la place, ils pouvaient acheter seulement dans certains quartiers (qui sont devenus des ghettos) avec des contrats frauduleux créés par des spéculateurs qui achetaient une maison pour 10.000 dollars à un blanc et la revendaient le double à un noir. 

Comme le résumait Ben Mathis-Lilley dans Slate.com, l'article décrit comment le gouvernement américain a empêché les Afro-Américains d'accumuler des richesses à travers les générations. Et particulièrement comment il a, à travers des aides pour les emprunts logement réservées aux blancs, subventionné la création de banlieues blanches sans rien donner pour les ghettos noirs.

«Je dois avouer que j'ai peur»

C'est donc en racontant l'histoire du pays que Coates souligne les injustices dont il veut que son fils soit conscient. Dans Between the World and Me, il le fait d'une façon plus personnelle, viscérale et lyrique, plus comme un écrivain que comme un journaliste.

Le livre se clôt sur un entretien –difficile à lire– avec Mabel Jones, la mère de Prince Jones, une radiologiste qui a grandit dans la pauvreté en Louisiane, et dont le fils a été tué car sa voiture ressemblait à celle d'un suspect recherché pour vol d'armes. Pour Coates, cette histoire montre la difficulté pour les noirs d'échapper à la tragédie, même lorsqu'ils sont de milieux aisés. Il expliquait au New York Magazine qu'il avait toujours su que ce passage serait à la fin du livre, car il voulait que cette douleur soit marquante, incarnée, qu'elle ne reste pas abstraite.

Quelques pages avant, il raconte aussi sa rencontre avec la mère de Jordan Davis, un jeune noir tué par Michael Dunn, qui trouvait que la musique venant de sa voiture était trop forte (le tueur n'était pas un policier et il a été condamné à la prison à vie). Pendant l'interview, elle oscille entre plusieurs pensées: oui, son fils avait le droit de dire que ses amis pouvaient écouter de la musique fort, mais s'il n'avait pas répondu de manière véhémente, serait-il encore en vie? Coates avait emmené son fils à cette interview, et la mère de Jordan Davis s'est tournée vers Samori pour lui dire que lui aussi, il devrait avoir le droit d'être lui-même sans avoir peur.

«J'étais content qu'elle te dise ça, écrit Coates. J'ai essayé de te dire la même chose, mais je ne l'ai pas dit avec la même force, avec la même clarté, parce que je dois avouer que j'ai peur. Et je n'ai pas de dieu pour me soutenir. Je pense que quand ils détruisent le corps, ils détruisent tout.»

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