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Les Kosovars, parias des migrations européennes

Des migrants kosovars à la frontière entre la Hongrie et la Serbie, en février 2015. REUTERS/Laszlo Balogh.

Des migrants kosovars à la frontière entre la Hongrie et la Serbie, en février 2015. REUTERS/Laszlo Balogh.

Leur histoire raconte comment l'Europe se ferme à ses propres migrants continentaux.

S’il est un jour nécessaire de solliciter des historiens pour reconstituer l’exode migratoire du début du XXIe siècle européen, il ne faudra surtout pas oublier de consulter les émigrés kosovars. Car ils en savent à peu près tout. A force de s’entêter à venir réclamer quelque part un statut de réfugié, et de se le voir refuser, ils sont devenus la mémoire de la route, des frontières, des gares, des files d’attente de préfecture. Pour les polices de France, d’Allemagne ou de Suisse, qui se méfient d’eux, ces indésirables sont comme la mouche du coche. Toujours occupés à immigrer, discrets au possible, très bien renseignés, dans les mouvements migratoires des autres.

Il s’en est trouvé, le 4 septembre, dans la gare de Keleti, quand plusieurs milliers de réfugiés syriens, afghans, irakiens ont été retenus par les forces de l’ordre hongroises dans le centre de Budapest. Et encore parmi les jeunes gens qui ont alors entraîné la foule dans la première marche «protestataire» de l’exil sur l’autoroute menant à la frontière autrichienne, ce qui a finalement décidé, dans la nuit, l’Autriche et l’Allemagne à lui garantir son assistance. Depuis le Kosovo, ils n’ont eu que la Serbie à traverser, ce qui leur prend la journée. A Pristina, leur capitale, les bus paraissent n’attendre que de gagner une destination très au nord, et non le voisinage, et les paquetages des candidats au départ sont toujours prêts.

L’hiver dernier, les chancelleries européennes ont été ainsi surprises de voir arriver en une seule vague de quelques jours des milliers de Kosovars, en Autriche, en Allemagne, en France. Les négociations entre la Serbie et le Kosovo, sous l’égide de la Commission européenne, venaient de mettre fin à la détention obligatoire d’un visa pour les Kosovars souhaitant se rendre en Serbie. Dès cette annonce, les bus de Pristina se sont remplis et les véhicules ont filé vers la Hongrie, via cette Serbie devenue soudain accessible. En janvier et février, 50.000 personnes ont ainsi fondu sur les files d’attente de plusieurs pays de l'Union européenne. Il a fallu que l’Allemagne, principale destination des célibataires ou des familles, fasse savoir, des semaines durant, que leurs demandes d’asile seraient rejetées et que l’ambassadeur d’Allemagne à Pristina multiplie les interventions à la télévision pour que le mouvement reflue.

Les Kosovars aiment-ils leur pays? Depuis l’indépendance proclamée unilatéralement, en 2008, le solde migratoire y reste négatif en permanence. Il manque toujours plus d’habitants à l’appel qu’il n’en naît. Plus de 10% d’une population comptant deux millions d’âmes sont à l’étranger, en un rythme souvent saisonnier, car pour ceux qui habitent les maisons non chauffées, sans électricité, de beaucoup de villages, l’hiver est encore moins dur dans les gares ou les abris des villes d’Europe occidentale. La moindre rumeur laissant entendre soudain qu’on ne les rejettera pas forcément de Suède ou de Belgique les pousse hors des quartiers déshérités des banlieues. La rumeur est fausse, évidemment, plus personne, en Europe, ne veut d’eux, mais le désespoir et la quasi certitude de l’échec ont même cessé d’être des raisons suffisantes de rester.

Les Kosovars sont donc les Européens qui occupent, pour une nuit, une semaine, le plus grand nombre d’endroits d’Europe à la fois. Evidemment, les moins confortables. Les polices du continent, qui ont fini par spécialiser certaines de leurs équipes sur leur cas singulier, revoient d’une année sur l’autre les mêmes jeunes gens sans emploi, simplement un peu plus las, ou des familles entières, souvent avec grands-parents, qui se sont encore élargies de nouveaux-nés.

Tête de pont de la migration intereuropéenne

Les Kosovars, parias du phénomène migratoire européen. Accusés, souvent à bon compte, d’être des tricheurs, des mafieux, même; d’utiliser des jeux de faux passeports; d’inventer mille récits de persécutions imaginaires; même d’apprendre l’arabe, désormais, dans l’espoir d’être confondus avec des Syriens. Leur insistance à vouloir se faire passer pour des réfugiés politiques, alors que l’Europe ne veut plus voir en eux que des immigrants économiques, donc des clandestins, donc des gêneurs «ayant vocation», selon le doux euphémisme technocratique en usage, à rentrer chez eux et à y rester, a entraîné à leur égard une forme de détestation administrative. Il est vrai que règne une corruption massive au Kosovo, comme dans certains pays des Balkans, mais le soupçon s’est d’abord porté sur eux.

Des migrants kosovars à la frontière serbo-hongroise, en février 2015. REUTERS/Laszlo Balogh.

Parce qu’ils sont la tête de pont de la migration intereuropéenne, celle-là-même que redoute tant Angela Merkel: derrière les réfugiés de Syrie, le risque de voir les Balkans se vider vers l’Europe plus riche du nord. Et d’abord vers l’Allemagne. «Les guerres yougoslaves», dans les années 90 ont déclenché assez peu d’exodes. Bosniaques, Croates, même, dans un premier temps, «Serbes de Serbie» ont supporté les privations et les exactions sans prendre les chemins de l’exil. Les Kosovars ont été finalement les seuls, pendant la guerre du Kosovo, en 1999, et les années qui ont suivi, à s’engager dans une culture de l’exode. D’abord les Albanophones, qui fuyaient l’avancée des troupes serbes de Slobodan Milosevic, et la menace d’une épuration ethnique, puis après l’intervention de l’Otan, les Serbes du Kosovo eux-mêmes, devant le risque de représailles de la part de l’UCK (Armée de libération du Kosovo), que la communauté internationale allait porter au pouvoir.

Ils ont débord bénéficié d’une réel courant de sympathie dans les pays de l’Otan, qui avaient appuyé l’intervention américaine au Kosovo. Des enquêtes ont montré, depuis, que le soupçon de génocide des Albanophones par les Serbes avait été volontairement exagéré par le camp occidental. Mais en 1999, l’opinion européenne a accueilli avec compassion les premiers réfugiés et, en Allemagne comme en France, en Suisse comme en Belgique, les Kosovars ont pu prétendre à l’enregistrement dans les longues procédures d’obtention du statut de réfugié, même à titre provisoire, au moins le temps que s’estompent les effets de la guerre. Beaucoup ont pu, en vertu des règles nationales et communautaires du droit d’asile, bénéficier en Europe d’un logement et de subsides.

Puis le temps a passé. Comme l’ONU, puis la Commission européenne elle-même, s’étaient engagées à aider le Kosovo à devenir un état souverain, doté d’une économie moderne, les conditions juridiques et politiques entourant la réalité kosovare en exil ont évolué, en tout cas dans l’esprit des autorités européennes. Dès 2010, soit deux ans après l’indépendance, tant en France qu’en Allemagne, les gouvernements ont considéré que les Kosovars formant des queues devant les offices de migrations devaient être exclus du droit d’asile.

En danger ils ont été, en danger ils seront

Les Kosovars du voyage, cependant, ne l’entendent pas ainsi. En danger ils ont été, en danger ils sont, et seront sans doute longtemps, de leur point de vue. Un peu comme de droit. Ou par ancienneté. En fait, ils revendiquent de pouvoir vivre dans un pays moins pauvre que le leur, là où le chômage ne se maintient pas à 45% de la population active depuis dix ans, comme au Kosovo –60% pour les moins de 25 ans. Dans un pays qui n’élève pas les vendetta au rang de tradition folklorique. Mais ils connaissent par cœur les règles du droit d’asile et sont bien placés pour mesurer le déplacement négatif, à leurs yeux, du seuil de la tolérance européenne envers les migrants économiques, alors ils s’accrochent à la version d’un Kosovo de victimes. Majorité albanophone comme minorités serbes, roms ou goranes continuent de mettre en avant le climat d’insécurité régnant toujours dans leur pays.

Les Kosovars revendiquent de pouvoir vivre dans un pays moins pauvre que le leur, là où le chômage ne se maintient pas à 45% de la population active depuis dix ans

Ils ne manquent pas d’arguments. Malgré une forte implication de l’ONU et, plus récemment, de l'Union européenne, le petit Kosovo indépendant demeure le pays le plus arriéré du continent. Il est aussi l’un des moins sûrs, au point que la KFOR, la force militaire de l’Otan, constituée après le conflit de 1999 pour séparer les anciens belligérants, est toujours à l’œuvre, plus de quinze ans plus tard, notamment dans la région frontalière de la Serbie, au nord, autour de la ville de Mitrovica. Cette province pro-serbe ne reconnaît pas la souveraineté de Pristina et prétend ne suivre que les instructions de Belgrade. Les minorités albanophones ou tziganes qui y vivent en face des Serbes en dénoncent le vide juridique, et la facilité pour les organisations criminelles de Serbie et des Balkans d’y prospérer.

Ce qui explique que beaucoup de Kosovars demandeurs d’asile se prétendent originaires de cette région et des autres enclaves, plus au sud du pays, qui mettent en présence les pratiquants de confession musulmane, catholique et orthodoxe. La famille de la jeune Leonarda Dibrani, dont l’expulsion avait provoqué quelques remous politiques, en France, en 2013, a conforté l’impression d’ambiguïté permanente que laissent les Kosovars à l’Office français pour la protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra). Trois ans après son départ du Doubs, où elle séjournait malgré l’épuisement de ses recours administratifs, le ministère de l’Intérieur n’est toujours pas parvenu à reconstituer le parcours des Dibrani. Le père, Ribat, serait un rom du Kosovo, mais sa femme, Xhemila, serait née plus loin dans les Balkans, tandis que leurs enfants, dont l’aînée Leonarda, auraient vu le jour en Italie. Aux dernières nouvelles, la famille serait passée en Croatie où elle ne désespère pas d’obtenir des passeports, avec l’intention de revenir dans le Doubs.

Cette «affaire Leonarda» a eu un grand retentissement parmi les administrations européennes en charge des migrations. En France, elle a rendu un peu plus difficile encore l’entraide aux Kosovars des grandes associations humanitaires, comme la CIMADE ou Réseau d’éducation sans frontières (RESF), en particulier les capacités de celles-ci à tempérer l’intolérance des autorités. Devant l’afflux de Kosovars, devenu les plus nombreux des demandeurs d’asile, l’OFPRA, par deux fois, en 2010 puis à nouveau en 2013, a inscrit le Kosovo sur la liste des pays «sûrs» –ce qui exclut pratiquement tous leurs ressortissants du droit d’asile. Par deux fois, le Conseil d’Etat, saisi par les associations, a rejeté cette inscription. En 2012, il relevait, dans son avis, «l’instabilité du contexte politique dans cet état, dont les institutions sont encore largement dépendantes du soutien des organisations et missions internationales». Il soulignait aussi «les violences auxquelles restent exposées certaines catégories de sa population, sans garantie de pouvoir trouver auprès des autorités publiques une protection suffisante».

Divergences d’appréciation

Pour l’OFPRA, qui a dépêché sur place des équipes, et produit ses propres rapports, la situation, du point de vue de la sécurité des personnes, ne justifie plus de délivrer, en France, des statuts de réfugiés à ses ressortissants. Les autorités, comme celles d’Allemagne, qui a vu le nombre des demandeurs en provenance des Balkans croître de 40%, ces derniers mois, tiennent pour argument principal que le pays bénéficie de l’assistance de l'Union européenne.

D’autres, au premier rang desquels les associations, et peut-être le Conseil d’Etat, mettent justement en accusation l’imperfection même de cette aide au développement. La mission EULEX, chargée de doter le Kosovo de structures judiciaires et policières dignes d’un état démocratique, est soupçonnée par le Parlement européen d’avoir connu des affaires de corruption en son sein. L’Europe, après l’ONU, n’a pas pu empêcher d’anciens chefs de guerre de l’UCK, aux réputations entachées, de prendre le pouvoir, ou comme l’ancien premier ministre Hashim Thaci, toujours ministre des Affaires étrangères, d’être impliqués dans des trafics d’organes humains.

Depuis des mois, les gouvernements du nord, l’Allemagne, la France, la Suède, n’ont pour solution que d’envoyer régulièrement sur place des émissaires tenter de persuader les jeunes Kosovars qu’ils ne sont plus les bienvenus dans l’Europe communautaire. Jusqu’ici, la suggestion a peu d’effets. C’est pourquoi Angela Merkel entend passer désormais à un argument d’autorité en exigeant l’inscription du petit Kosovo et de ses voisins des Balkans sur une liste de pays «sûrs» commune à toute la Communauté.

La chancelière en a même fait, fin août, le premier prix à payer pour que l’Allemagne s’ouvre résolument à l’accueil des réfugiés syriens. Il faut, a-t-elle expliqué, au sortir d’une réunion avec François Hollande à Berlin, «renvoyer chez eux ceux qui, selon une forte probabilité, n’ont aucune chance d’obtenir l’asile. C’est une chose difficile, mais la Serbie, l’Albanie et le Kosovo ne sont pas des pays où règnent pour le moment la guerre civile».

La famille Dibrani va peut-être devoir hâter son départ. Les Kosovars ayant l’intention d’emprunter les chemins d’entrée des Syriens vers l’Autriche, accélérer leur apprentissage de l’arabe. L’Europe se ferme à ses propres migrants continentaux. Aux derniers de la liste, historiquement parlant. A ceux qui ont la plus mauvaise réputation. Tous les autres, avant eux, ont pu bouger, aller vivre ailleurs, Italiens, Espagnols, autrefois, plus récemment, même Bulgares et Roumains. Restaient les Balkans, ce bout d’Europe, qui risque fort de ne pas être convié au banquet continental.

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