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En rassemblant la gauche, François Hollande pourrait la faire disparaître

François Hollande lors de la conférence de presse à l'Elysée, le 7 septembre 2015. REUTERS/Charles Platiau

François Hollande lors de la conférence de presse à l'Elysée, le 7 septembre 2015. REUTERS/Charles Platiau

Le chef de l'Etat a mis à nouveau en garde contre le risque de «dispersion» de son camp. Une manière de préserver ses chances pour 2017, mais aussi de réaffirmer un cap dont la question de la transformation sociale est absente.

A une question du journaliste de Libération Grégoire Biseau lors de sa dernière conférence de presse, François Hollande a répondu que pour la gauche, «la dispersion, c'est la disparition». Le Président de la République n’étant pas avare de formules définitives dont le sens n’est pas si évident (on se souvient de son «Sortir de l’Europe, c’est sortir de l’Histoire»), cela vaut la peine de s’y attarder un instant.

Un des confrères de Grégoire Biseau n’a pas manqué de relever l’interprétation la plus évidente de cette phrase.

En prévision des régionales du mois de décembre et surtout de la présidentielle de 2017, le chef de l’Etat relaie ainsi les appels à l’union de la gauche régulièrement lancés par Jean-Christophe Cambadélis, sous l’expression plus poétique de «Belle alliance». Bien avant d’être Premier secrétaire du PS, ce dernier ne cessait de militer pour des accords pré-électoraux entre sa formation et ceux qui ont été, à un moment ou à un autre, intégrés à son système d’alliances.

Après les élections européennes de juin 2014, qui ont vu le FN arriver en tête, et avant les départementales de mars 2015, le propos de Cambadélis s’est fait plus alarmiste, invoquant le péril de l’extrême-droite et les risques d’élimination de la gauche au premier tour. Par de multiples déclarations-choc, le Premier ministre Manuel Valls l’a suivi dans cette voie, consistant à ranimer le traumatisme du 21 avril 2002 pour mieux appeler les électeurs et les partenaires de gauche à la «responsabilité».

Une arme rhétorique au service d’un comportement hégémonique

On retrouve la même logique derrière l’insistance des leaders des Républicains (LR, ex-UMP) pour lier les centristes à leurs primaires pour l’élection présidentielle de 2017. On voit donc que si les niveaux inédits atteints par le Front national sont certes un défi pour les deux grands partis de gouvernement français, en élevant les coûts d’accès au second tour, ils constituent aussi une ressource. Pour les socialistes comme pour les post-gaullistes, l’épouvantail frontiste est encore le meilleur moyen de discipliner leur camp.

Pour les socialistes comme pour les post-gaullistes, l’épouvantail frontiste est encore le meilleur moyen de discipliner leur camp.

Si la porosité entre les électorats FN et UMP s’était révélée totale ou si le PS avait été dépassé par une gauche alternative, les ajustements stratégiques auraient certainement été différents. Mais en l’occurrence, la dispersion fustigée par les socialistes n’a jusqu’à présent pas empêché leur parti de dominer l’espace gauche de la scène politique, ni de rester un compétiteur crédible au pouvoir pourvu qu’il accède au second tour.

En effet, à côté de la mobilisation relativement réussie de l’électorat progressiste épargné par la crise (notamment contre ce que la direction socialiste appelle le «bloc réactionnaire»), le PS a bénéficié des multiples failles de «l’autre gauche», et a pu observer aux départementales l’échec du FN dans des configurations de second tour. Or, c’est bien en raison du statut préservé du PS à gauche, et de la persistance d’un plafond de verre frontiste, que l’introduction de la proportionnelle a semble-t-il été écartée par le pouvoir, après avoir été sérieusement envisagée.

Puisque le bon vieux scrutin majoritaire apparaît en mesure de conforter le jeu d’alternance PS/LR malgré tout, l’exécutif entend conserver une règle du jeu hostile aux outsiders, incitant les autres partis de gauche à rentrer dans l’orbite socialiste pour obtenir des sièges. Le risque est bien sûr de les mécontenter, notamment les écologistes, à qui avait été promise une dose de proportionnelle dans l’accord législatif pour 2012. D’où le besoin d’une pression supplémentaire à l’union en perspective du premier tour de l’élection présidentielle de 2017.

De quel risque de disparition parle-t-on?

Plus encore qu’une reformulation du «vote utile», la mise en garde de François Hollande contre la dispersion de la gauche traduit donc la domination sauvegardée des socialistes sur leur camp, sans quoi ce rappel à l’ordre n’aurait guère de sens. Son caractère fataliste et culpabilisateur (en somme, «il n’y a que nous derrière qui se ranger sous peine de voir triompher la Réaction») correspond par ailleurs au «cap moral» qu’entend suivre le chef de l’Etat pour la fin de son quinquennat.  

Au début de l’été, je remarquais déjà dans une chronique pour Mémoire des luttes que deux lignes de forces caractérisaient désormais le gouvernement socialiste de la France, à savoir l’adoption d’un agenda néolibéral tempéré et l’invocation de la République sous l’angle quasi-exclusif de la protection et de l’autorité de l’Etat (d’où le jeu de mots «François Homeland» osé par le journaliste du Monde David Revault d’Allonnes).

De ce point de vue, la menace de disparition qui plane n’est pas tant celle des organisations partisanes évoquée par le Président que celle de la gauche comme culture politique, en tout cas au sein du parti dominant de ce camp, et si on définit la gauche en y incluant la question sociale.

La menace de disparition qui plane n’est pas tant celle des organisations partisanes évoquée par le Président, que celle de la gauche comme culture politique

Il est en effet frappant que durant sa présentation liminaire, François Hollande n’ait quasiment pas eu un mot sur la crise économique en cours, alors que l’on reparle du risque de déflation en zone euro. Au lieu de s’achever sur un second temps redistributif ou sur une grande conquête sociale, le quinquennat se terminera par une baisse d’impôt sur le revenu (qui minera un des rares outils d’une fiscalité progressive en France) et un assouplissement du droit du travail (qui libérera d’autant les effets de la concurrence marchande sur les relations employeurs/salariés).

La conférence de presse présidentielle prolonge ainsi l’université de La Rochelle, lors de laquelle le journaliste de Médiapart Stéphane Alliès a vu le «post-socialisme en marche», autrement dit une gauche gouvernementale ferme sur la loi et l’ordre mais incomparablement plus humaniste, universaliste et compassionnelle que le «bloc réactionnaire» formé par la droite radicalisée des Républicains et les nativistes autoritaires du FN. La promesse d’une loi contre les discriminations et l’accueil d’un nombre contraignant de réfugiés (quoique modeste) s’inscrivent dans ce cadre.

Au final, ce cap présidentiel comporte bien des affinités avec la redéfinition de la gauche souhaitée par Manuel Valls et évoquée explicitement par Jean-Marie Le Guen cet été dans Le Point. Les convictions libérales du François Hollande de l’époque des «transcourants» ont ainsi trouvé une «plausibilité stratégique» en se mariant à une rhétorique républicaine martiale, prenant elle-même appui sur un contexte international anxiogène et un contexte politique marqué par la force des droites radicales ou radicalisées. Il s’agit d’une évolution contre laquelle les contestataires internes du PS restent pour l’instant impuissants. Il n’est même pas assuré que 2017 les délivre de leurs dilemmes, surtout s’ils consentent sans barguigner à une nouvelle candidature de François Hollande.

Quoi qu’il en soit, la mise en garde de ce dernier témoigne moins d’une réelle inquiétude pour la gauche que d’un cap politique et stratégique bien éloigné d’une idéologie de transformation sociale. Le sens de la relation qu’il postule –de la «dispersion» vers la «disparition»– pourrait d’ailleurs être inversé par ses adversaires de gauche. Pour eux, c’est justement la négligence d’une démocratisation des institutions européennes, politiques et économiques, qui détruit les bases minimales d’un rassemblement partidaire des gauches.

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