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Faut-il être le futur Steve Jobs pour avoir le droit d'être sauvé et accueilli?

Comme souvent, l'activisme en ligne et en temps réel aboutit à des absurdités sous couvert de bons sentiments

On a déjà parlé ici du danger qui consiste à justifier l’accueil de réfugiés par la mise en avant d’argument utilitaires: principalement économiques —les migrants sont une force de travail utile– et démographiques– ils combleront les trous de nos pyramides des âges de sociétés vieillissantes. Encore une fois, il ne s’agit pas de tenir le discours inverse, affirmant que l’immigration serait globalement un poids pour les sociétés d’accueil, simplement se cacher derrière un discours utilitariste est ambigu et parfois hors sujet.

Ce n’est pas pour faire plaisir aux sociétés d’accueil que les vagues de migrations actuelles ont lieu; et ce n'est pas –que– par opportunisme économique que les réfugiés doivent être accueillis, mais parce que les situations qui sont fuies sont catastrophiques.

Depuis quelques jours, on trouve sur les réseaux sociaux une illustration concrète de cette approche utilitariste. C’est un tweet qui contient une photo iconique en noir et blanc de Steve Jobs, accompagnée d’un texte rappelant qu’il est le fils d’un immigré syrien (son père était parti aux Etats-Unis dans les années 1950 pour y étudier.)

Le migrant, un «capital humain»

Selon The Independent, c’est l’entrepreneur David Galbraith, à qui on doit entre autres d’avoir confondé l’incubateur où le site Yelp a été lancé et d’avoir participé à la mise au point de la technologie des flux RSS, qui aurait été le premier à établir le rapprochement entre le petit syrien retrouvé mort sur une plage turque et le cofondateur d’Apple. Dans un tweet, il a simplement accompagné la photo de Jobs de cette observation: «Un fils de migrants syriens».

J’ai conscience pour ma part que je n'inventerai pas le prochain iPhone; c’est comme ça

Largement relayé, puis décliné en d’autres messages tournant autour du même argument, le message de l’entrepreneur a aussi été critiqué. Non pas vraiment parce que la personnalité même de Steve Jobs fait aujourd'hui l'objet d'un droit d'inventaire avec un nouveau documentaire qui sort aux États-Unis, mais parce que son fondement est de considérer un enfant de migrant comme «un capital humain», là où on pourrait y voir un humain... tout court.

Accepter chacun avec ses limites

Il y a beaucoup d’ambiguïté dans ces messages. Par exemple une tribune du Huffington Post insiste sur le fait que «les xénophobes d’Europe devraient y repenser à deux fois» avant de refouler les demandeurs d’asile à leur porte. Comme si seule la possibilité du prochain iPhone devrait nous convaincre de l’importance de la question migratoire. Pour le dire autrement: ce n’est parce qu’Aylan Kurdi, 3 ans, aurait pu inventer la prochaine disruption du secteur high-tech ou qu’il aurait pu être à l’origine du Candy Crush des années 2030 qu’il méritait d’être sauvé!

L’argument est aussi à double-tranchant: on s’étonne que la fachosphère n’ait pas encore répliqué par la photo d’un criminel en série enfant de migrants syriens, sans doute une question d’heure (peut-être l’a-t-elle déjà fait).

La plupart des migrants accueillis par une nation ne seront pas leurs futurs Steve Jobs, mais les natifs de ces nations ne le deviendront pas non plus. J’ai conscience pour ma part que je n'inventerai pas le prochain iPhone; c’est comme ça, et j’espère que ma société me tolèrera malgré ces limites. Il devrait en aller de même avec ceux qui viennent d’ailleurs: ni plus, ni moins.

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