Partager cet article

40 cuillères à café de sucre par jour: l’expérience du docu «That Sugar Film»

Spoonful of Sugar | Rosmarie Voegtli via Flickr CC License by

Spoonful of Sugar | Rosmarie Voegtli via Flickr CC License by

À la façon d’un «Super Size Me», l’acteur et réalisateur australien Damon Gameau a décidé de manger l’équivalent de 40 cuillères à café de sucre par jour, pendant deux mois. Il raconte cette expérience dans un documentaire.

La journaliste Danièle Gerkens a arrêté de manger du sucre pendant un an. Elle a raconté les effets (positifs) de son régime particulier dans son ouvrage Zéro Sucre, publié au printemps 2015. Morgan Spurlock, lui, s’était exclusivement nourri de McDonald’s pendant un mois. Toutes les conséquences (négatives) ont été relatées dans son film Super Size Me, sorti en 2004.

À mi-chemin entre ces deux expériences exigeant un bel investissement personnel, Damon Gameau, acteur et réalisateur australien, s’est lancé un défi de taille: consommer l’équivalent de 40 cuillères à café de sucre par jour, pendant deux mois. Et observer les conséquences physiques mais aussi morales, sur son corps habitué à manger équilibré, beaucoup de «bons» gras, de protéines et de légumes, et pas de sucres raffinés. Sorti en 2014 en Australie, That Sugar Film bénéficie d'une petite cote de popularité aux États-Unis, mais il n’est pas encore sorti en France.

Voilà la bande-annonce, dégoulinante de sucre:

A priori, 40 cuillères à café (Damon Gameau compte 4 grammes par cuillère, soit 160 grammes par jour), cela paraît énorme… Mais c’est la consommation moyenne d’un Australien. En France, on consomme environ 100 grammes de sucre (ajoutés et naturellement présents) par jour. Selon les estimations, les sucres ajoutés (par le consommateur ou les industriels) représentent 25 kg par personne et par an, soit 68 grammes par jour.

Un régime à base de nourriture light

Selon les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) du début de l’année 2015, nous devrions limiter notre consommation de sucres «libres ou cachés» à moins de 10% de la ration énergétique journalière (ce qui représente 50 grammes de sucre, soit environ 12 cuillères à café), voire 5% si possible. Notons que selon la définition de l’OMS, les sucres dits «libres» sont «les monosaccharides (glucose, fructose) et les disaccharides (saccharose ou sucre de table) ajoutés aux aliments et aux boissons par le fabricant, le cuisinier ou le consommateur, ainsi que les sucres naturellement présents dans le miel, les sirops, les jus de fruits et les jus de fruits à base de concentré».

 Il s’impose de consommer uniquement des produits «light» ou perçus comme «bons pour la santé»

Et ce n’est pas tout. Damon Gamon décide de ne pas consommer ces 40 cuillères à café de sucre via de fameux sodas ou de la junk food classique. Trop facile, les résultats seraient courus d’avance. Il s’impose de consommer uniquement des produits «light» (en gras, mais pas en sucre), ou perçus comme «bons pour la santé» (mais bourrés de sucres ajoutés): jus, céréales, yaourts allégés, barres énergétiques, thé glacé, sauces… En bref, des «aliments avec des fleurs, des abeilles et des couchers de soleil sur les étiquettes».

Interludes pédagogiques

Par sucre, Damon Gamon entend saccharose, ce que l’on appelle communément sucre de table, un glucide simple composé d’une molécule de fructose et d’une autre de glucose – les glucides complexes, longtemps appelés «sucres lents», ne comptent donc pas dans les 40 cuillères. Il continue à faire de l’exercice, comme avant.

Il part d’un corps en bonne santé, avec un taux de triglycérides bas (la présence du gras dans le sang), un foie sain, aucun signe de diabète. Damon Gameau affiche 76 kg sur la balance et un tour de ventre de 84 cm. Évidemment, cela va changer rapidement… 

Entouré d’un bataillon de médecins pour vérifier son poids, ses analyses sanguines et son état général, Damon Gameau raconte donc sa longue expérience, avec des voyages aux États-Unis (où l’on peut trouver une boisson à 34 cuillères à café de sucre) ou dans une communauté aborigène rongée par l’obésité, et des interludes plutôt pédagogiques, sur des choses à savoir pour appréhender le sujet, comme une petite histoire du sucre (où comment le gras a été diabolisé dès les années 1970, et le sucre exonéré) ou les réactions produites par le sucre quand il entre dans le corps.

20 cuillères à café pour son premier petit-déjeuner

Premier constat, pas très novateur mais bon à rappeler: le sucre est présent dans un nombre incroyable de produits industriels, sucrés comme salés (sauces, soupes en poudre, plats préparés…). Il est donc très, très facile de manger 40 cuillères à café de sucre en se nourrissant de produits tout faits. Pour son premier petit-déjeuner, le cobaye atteint déjà 20 cuillères à café de sucre, rien qu’avec du yaourt et des céréales «allégés» et un jus bien sucré. 

Pour démontrer qu’on ne mangerait jamais autant de sucre brut, Damon Gameau se coltine une journée à avaler 40 vraies cuillères de sucre blanc

On peut engloutir tout cela bien tranquillement, sans aucune prise de conscience des quantités de sucre présentes. Pour démontrer qu’on ne mangerait jamais autant de sucre brut, Damon Gameau se coltine une journée à avaler 40 vraies cuillères de sucre blanc, tel quel et non transformé, avec par exemple 7 morceaux de sucre entre deux crackers pour remplacer une barre de céréales «healthy». Verdict: c’est beaucoup moins agréable.

Mauvaise humeur

Damon Gameau raconte aussi qu’il est de mauvaise humeur. Son attention est réduite, son corps et son esprit sont léthargiques, dans l’attente d’une bonne dose de sucre. Ses experts de la santé lui expliquent alors que ses fonctions mentales sont instables quand son taux de glucose est instable, atteignant brutalement des sommets. Après une dose de sucre, il se sent comme une pile électrique, les sens hyper-éveillé, mais ce n’est pas forcément plaisant. 

Certaines recherches, comme les expériences de Serge Ahmed à Bordeaux, menées sur des rats avec du sucre et de la cocaïne, montrent le potentiel addictif du sucre. Cependant, l’addiction à la nourriture est encore un vaste et nouveau champ d’étude à explorer (et rien ne prouve que le sucre rend ronchon). 

Le point de félicité

Évidemment, Damon Gameau grossit rapidement. Après soixante jours et 2.400 cuillères à café de sucre, il a pris 8,5 kg, et augmenté sa masse graisseuse de 7%. Son tour de ventre a pris 10 cm. Il a donc accumulé beaucoup de graisse dite viscérale.

Avant, le régime de Damon Gameau se composait d’environ 2.300 calories par jour, apportées par une alimentation équilibrée. Pendant son expérience, il mange toujours 2.300 calories, mais sous forme beaucoup plus sucrée, grâce à des aliments enrichis en sucre jusqu’au «bliss point», terme de l'industrie agro-alimentaire expliqué par Michael Moss lors d'une apparition dans le film. C'est le point de félicité, le niveau sucré optimal, la quantité précise qui rend les boissons et aliments délicieux, avec un irrésistible goût de «reviens-y», mais sans écoeurer.

Dès le 18e jour, il présente des signes de début de stéatose hépatique, une maladie du foie gras

Le cobaye du film mange donc moins de bons gras et de protéines. Conséquence: il est peu rassasié et a tout le temps faim. Il démontre par là que, contrairement aux discours habituels des grandes marques, toutes les calories ne sont pas égales, la source est importante pour la santé. 

Retour à la normale

En plus d’une désagréable poussée de bouton, la santé de l’acteur se dégrade nettement. Dès le 18e jour, il présente des signes de début de stéatose hépatique, une maladie du foie gras. Au bout de deux mois, son foie est vraiment malmené. Un de ses médecins lui explique que s'il continue sur cette voie, il ira droit vers la résistance à l’insulineSon taux de triglycérides dans le sang a aussi évidemment bien augmenté.

À la fin de l’expérience, le cobaye plein de sucre reprend une alimentation «normale». Pas facile du tout, mais les effets néfastes disparaissent et ses analyses sanguines redeviennent normales. Damon Gameau veut ici prouver qu'il est tout à fait possible de changer ses habitudes et que rien n'est irréversible. 

Accusé: le sucre

Tout au long de cette expérience, le sucre est donc accusé de mille maux, qui sont souvent cependant largement multi-factoriels: l’obésité, les maladies métaboliques, le piteux état des dents de certains jeunes buveurs de soda. 

Le sucre est presque partout dans les produits industriels, en quantités non négligeables

Ce docu a le mérite de présenter directement –et d’une manière bien foutue et ludique– les effets négatifs et extrêmement rapides d’une consommation excessive de sucre. Mais aussi de montrer que le sucre est presque partout dans les produits industriels, en quantités non négligeables.

Les critiques anglo-saxonnes sont majoritairement enthousiastes, sur la forme et le propos jugé pédago et convaincant, même si scientifiquement assez basique: c’est ainsi «une approche ingénieuse», mais sans «révélations fracassantes», selon le Los Angeles Times

Dans le film, des experts peu crédibles

Cependant, certains intervenants scientifiques –souvent intégrés, de façon plutôt marrante, à des emballages alimentaires– sont loin d’être les plus crédibles, selon un article de Slate.comD’après le journaliste Daniel Engber, le panel d’experts sélectionné pour expliquer les données «comprend un super-groupe de charlatans et d’excentriques», présentés au même niveau que des scientifiques «légitimes», comme le professeur Barry Popkin

Par exemple, Kathleen DesMaisons, appartient à cette «frange de ceux qui craignent le sucre». Elle dirige Radiant Recovery, un programme pour «guérir une sensibilité au sucre déséquilibrée» (à coup de livres, consultations, séminaires…) et s’auto-proclame comme «expert mondial de premier plan sur l’addiction au sucre»… D’après Slate.com, «ses références contiennent un doctorat dans la discipline de “nutrition addictive”, obtenu dans une obscure université d’enseignement à distance».

Un des experts, présenté comme un «gourou de la nutrition», pratique toutes sortes d'expériences farfelues

Autre «expert» du film dézingué par Slate.com, le «gourou de la nutrition David Wolfe». Décrit sur son compte Twitter comme «autorité mondiale sur le chocolat, la nutrition par l’alimentation crue et vivante, les super-aliments, les super-herbes, la technologie de l’earthing, l’eau de source, et comment passer une super journée!», il pratique en effet toutes sortes d’expériences farfelues. Daniel Engber va même jusqu’à écrire que «vu en dehors du contexte de ce film, l’homme semble être fou».

Tom Campbell, également décrit comme un «ancien physicien de la Nasa», explique que le sucre embrume les esprits. Slate.com précise qu’il s’agit là d’un «autre gourou New Age», et auteur de «trois livres quasi-philosophiques sur la nature de la conscience, qui prétend venir d’une nouvelle «science plus fondamentale, qui répond directement aux problèmes les plus urgents et aux problèmes de la physique moderne»». Peu d’expertise en nutrition et psychologie de l’alimentation là-dedans…

Ne pas faire du Michael Moore

Damon Gameau n'a donc pas bien choisi certains de ces ses «experts». On peut aussi souligner qu’il aborde peu le rôle des politiques publiques dans la prévention et la consommation de produits sucrés. Il manque également l’intervention des industriels eux-mêmes, sur leur rôle assumé ou non dans notre consommation excessive de sucre. Damon Gameau explique au Guardian qu’ils ont tous décliné:

«Je pense que beaucoup d’entre eux pensaient qu’on allait faire quelque chose dans le style de Michael Moore, plutôt basé sur la peur et diffamatoire. J’espère que nous n’avons pas pris ce chemin.»

Mais le réalisateur pense que son film peut faire bouger les lignes dans l’agro-industrie. Il explique au New York Times qu’il a reçu beaucoup de réactions positives:

«Je pensais que j’allais recevoir beaucoup de lettres d’injures, et ça n’a pas été le cas. Au lieu de ça, ce furent principalement des grosses sociétés, dépendant du sucre, qui disaient: “Pouvons-nous faire une projection de votre film pour notre personnel? Nous voulons parler des moyens d’avancer. Ils savent que ça vient. La science est irréfutable, maintenant. Ils savent qu’il y a un mouvement, alors ils se bousculent pour trouver des remplaçants au sucre, pour faire des produits plus sains. C’est le capitalisme. Ils veulent donner au public ce qu’il veut. Ils veulent survivre, et ils vont donc devoir s’adapter. Je crois que nous devons juste faire attention à la manière dont ils vont remplacer le sucre.»

Il y a des gens qui mangent une barre de chocolat à la fin de la journée, sans réaliser qu’ils ont déjà avalé 30 cuillères à café de sucre

Ne pas diaboliser un nutriment, mais des habitudes

Le sucre n’est-il pas traité dans ce film comme le dernier bouc-émissaire à la mode, après le gras, le gluten, et bien d’autres? Damon Gameau s’en défend, dans cette même interview au New York Times:

«Je ne pense pas qu’il faille diaboliser un nutriment. Mais quand un seul nutriment est désormais présent dans 80% des produits, nous devons l’examiner. [...] Nous ne diabolisons pas le sucre, nous montrons seulement aux gens où il se cache. Il y a des gens qui mangent une barre de chocolat ou une glace à la fin de la journée, sans réaliser qu’ils ont déjà avalé 30 cuillères à café de sucre, dans d’autres aliments, tout au long de la journée. Je dis qu’il faut profiter de votre chocolat et de votre crème glacée, mais en sachant où la plupart du sucre de votre régime alimentaire se cache. 

 

Nous disons à la fin du film que le sucre n’est pas le seul à blâmer pour expliquer l’obésité. Il y a une foule d’autres facteurs. Mais la science dit maintenant que c’est un acteur majeur. Il n’y a donc pas de risque à diminuer nos apports en sucre… C’est ce que nous disons tous. Vous ne devez pas arrêter le sucre. Vous n’avez pas à le bannir. Il y a juste une quantité excessive qui ne marche pas.»  

Mieux maîtriser sa consommation

Même si ce film ne fait aucune révélation bouleversante, il nous rappelle par cette expérience légèrement auto-destructive le rôle ambigu des étiquettes (des produits «light» en l’occurrence) et l’omniprésence du sucre. Et le message final, c’est quand même que chacun peut décider de maîtriser sa consommation de sucre, en achetant des aliments plus bruts, moins transformés. Sans arrêter le sucre, mais en le mangeant mieux. Dans une bonne pâtisserie, plutôt que dans une dose de ketchup ou une boîte de céréales, par exemple… 

À grand renfort d’effets spéciaux et d’ambiance pop, dans un style Charlie et la chocolaterie, le message passe assez bien. Le documentaire se termine par un clip loufoque, une manière de conclure plutôt dédramatisante: dans That Sugar Song, Mr Sugar, vêtu de sa cape rose, s'agite dans les rayons du supermarché, dans une débauche de sucre, de bonbons et de chocolat. 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte