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François Hollande emploie le mot «réfugiés» (et non migrants)

 Oeuvre en trois dimensions de l'artiste Ben Vautier, composée d'un tableau noir géant et d'un fac-similé de deux ouvriers occupés à l'installer | zenjazzygeek via Wikimedia License by

Oeuvre en trois dimensions de l'artiste Ben Vautier, composée d'un tableau noir géant et d'un fac-similé de deux ouvriers occupés à l'installer | zenjazzygeek via Wikimedia License by

Dans le contexte de réflexion sémantique sur les deux termes, cela atteste d'un choix idéologique.

Comme on pouvait s’y attendre, les réfugiés ont été au coeur de la conférence de presse de François Hollande, qui avait, comme à son habitude, pesé le choix de ses mots. Alors qu’un débat existe sur l’utilisation de «migrants» ou «réfugiés», le président de la République semble avoir choisi son camp, comme l’a remarqué le journaliste Jean Quatremer. Il n’a pas employé pendant la conférence de presse le premier terme, à qui la plume de Libération reproche d’être un «cache-sexe sémantique qui permet de nier la spécificité du drame humain qui se joue à nos frontières». Il lui a préféré «réfugié» et «exilé», qui semble mieux représenter selon nombre de journalistes et commentateurs la tragédie humaine qui se joue à nos portes, en phase avec un discours qui annonçait plus de soutien de la France sur ce sujet.

«C'est le devoir de la France. Le droit d'asile fait partie de son histoire, de sa chair. Une histoire marquée par des générations d'exilés, de réfugiés, venus faire France avec nous», a plaidé François Hollande dans son propos liminaire, balayant plus tard la remarque du journaliste Jeff Wittenberg de France 2 qui lui rappelle que les Français seraient selon les derniers sondages en majorité défavorables à l’accueil de plus de réfugiés. «Vous me parlez aussi des sondages. Pensez vous que c’est sur les sondages qu’il faut déterminer ces choix? Des sondages d’ailleurs contradictoires? il y a des moments où il faut prendre des décisions en fonction de l'intérêt majeur de ce pays, de ce que nous représentons, du droit des personnes, et d’une question de responsabilité».

«Crise de l’asile»

Le terme de «réfugié», qui s’emploie en principe pour une personne qui a obtenu ce statut après avoir fait une demande d’asile auprès d’un Etat tiers, peut aussi s’appliquer aussi de prime abord (prima facie) dans le cas de personnes fuyant des Etats en guerre, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Peuvent être ainsi appelés d’emblée «réfugiés» les personnes fuyant la Syrie, l’Irak ou la Libye.

La situation actuelle, caractérisée par un grand nombre de personnes de déplacées –60 millions en 2014, selon le HCR– est essentiellement une «crise de l’asile», comme l’expliquait il y a quelques jours à France TV info Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des migrations. Si la Syrie est le pays qui génère le plus important déplacement de population jamais enregistré dans le monde, tous les migrants dans le monde ne sont pas des réfugiés de prime abord, ni même des réfugiés potentiels. Certains sont des «migrants économiques», dont la vie n’est pas menacée ni rendue impossible par les conditions de vie sur place, comme beaucoup de migrants issus de Serbie. Gênés par la difficulté à distinguer les uns des autres, le HCR, Amnesty International, Human Rights Watch ou encore la Cimade en France utilisent donc les deux termes, selon Le Monde.

«Parler de “migrants”, c’est nier leurs souffrances»

Nous évoquions le 23 août cette polémique autour des mots «migrants» et «réfugiés», ravivée lorsque la chaîne Al Jazeera a décidé de s’en tenir à ce second terme. «Ce mot générique ne remplit plus son rôle quand on en vient à décrire l'horreur de ce qui se passe en Méditerranée, justifie-t-il, évoquant le mot migrant. Loin de sa simple définition telle qu'on peut la trouver dans le dictionnaire, c'est devenu un outil visant à deshumaniser ce qui se passe et nous mettre à distance. Avec une forte connotation péjorative», expliquait un des journalistes de la version anglophone.

Depuis cette date, de nombreuses voix ont dénoncé ce terme, notamment chez les journalistes, particulièrement concernés dans leur quotidien par le choix des mots. Certains s’en sont offusqué même bien avant que la polémique ne s’installe: 

«Quand arrêtera-t-on de qualifier de "migrants" des hommes, femmes et enfants qui ont le droit d’être considérés comme des «réfugiés», fuyant une guerre terrible ?», se demandait mi-août le co-fondateur de Rue 89 Pierre Haski. 

Le médiateur de Radio France avait relayé les exaspérations de ses auditeurs en mai dernier

«Parler de “migrants”, c’est nier leurs souffrances, c’est interdire aux citoyens de penser le drame qui se joue, c’est anesthésier l’opinion publique: le black-out français sur la photo d’Aylan montre que les mots pèsent de tout leur poids», conclue Jean Quatremer dans l’éditorial de Libération daté du 6 septembre «Ne dites plus "migrants", mais réfugiés». Le journaliste estime que l’emploi de ces mots explique aussi le fait que la France soit le seul pays en Europe où les quotidiens n’ont pas repris dans leur Une la photo du petit Aylan Kurdi.

«Clandestin» banni

Deux journalistes de France culture, réfractaires à l'utilisation d'un terme qui a un sens juridique précis pour qualifier tout le flux migratoire actuel, mais tout aussi gênées par la faiblesse du terme «migrant», proposent un autre mot: exilé. «On ne saurait pour autant parler de réfugié au sens propre, sauf à créer une confusion, banaliser et au final enlever de sa force au terme de "réfugiés". "Exilés", qui ne recouvre pas de notion juridique, pourrait s'imposer car ce terme porte à la fois une dimension émotionnelle, rend compte de l'obligation que l'on a eu à s'arracher de son pays et ne distingue pas entre les personnes qui ont fui», avancent-elles.

«Clandestin», lui, est déjà banni de la plupart des médias depuis longtemps, victime d’une sorte de processus inverse à ce que Paul Valéry appelait l’usure des mots - «Entre deux mots, il faut choisir le moindre» recommandait le poète. Le blog «Les mots démons» de Rue 89 note par exemple que la dernière fois que le terme a été utilisé sur le site, c’était en 2014, dans un papier où le terme était plutôt utilisé pour dénoncer la réduction d’un homme à ce statut.

«Noir» réhabilité

Après clandestin, c’est donc migrant qui subit cette loi de l’inflation du langage (lecteur philologue, si tu la connais, fais-nous signe) comme si tous les termes chargés de décrire une réalité sensible devaient un jour prendre une connotation péjorative. Avant, peut-être, de revenir en odeur de sainteté? 

Rappelons-nous que le terme «noir» pour désigner les populations à la peau noire a été un temps discrédité (et continue encore parfois de l’être) au profit de l’anglicisme épicène «black», qui paraissait plus amical. A cette époque –grosso modo à partir des années 1990– ceux qui soutenaient les populations noires préféraient ne pas les nommer par leur couleur, pour mieux les inclure. Ne pas être raciste, c’était en effet surtout ne pas faire de différence, ne pas nommer. Depuis, le terme a été réhabilité, par les personnes noires elles-mêmes, outrées comme on peut le comprendre que l’on considère comme péjoratif un terme qui décrit simplement leur couleur de peau.

Dans la polémique actuelle, migrant utilisé à tout bout de champs énerve surtout parce qu’il occulte la réalité actuelle. Terme au départ utilisé par les sciences sociales pour décrire les flux migratoires, il était devenu ces derniers mois l'outil de la Lingua quintae respublicae, cette novlangue décrite par Eric Hazan dans LQR. Propagande du quotidien, et qui sert surtout à manipuler les foules. 

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