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J'ai compris pourquoi le métier de prof est un sacerdoce

Dans un lycée à Nantes, le 16 juin 2011. REUTERS/Stephane Mahe

Dans un lycée à Nantes, le 16 juin 2011. REUTERS/Stephane Mahe

Journaliste, je suis devenue prof de français dans un collège pendant 6 mois. Et c'est un métier extrêmement difficile, qui contamine votre vie intime.

Ce récit est le dernier volet d'une série d’articles de Louise Tourret dans lesquels elle revient sur son expérience de journaliste éducation passée de l’autre côté de la grille du collège.

Retrouvez le premier volet, sur la façon dont elle est devenue prof: «Devenir prof? Rien de plus simple (c'est après que ça se complique)»

Retrouvez le deuxième volet, sur le niveau des élèves: «La difficulté scolaire n’est pas une maladie contagieuse»

Retrouvez le troisième volet, sur la vie scolaire: «Le système (scolaire) est plus fort que notre intérêt pour les élèves»

«Comment s’est passée ta journée au collège?», je pose joyeusement la question à ma fille de 7 ans au moment du diner. Nous éclatons de rire: je suis bel et bien obsédée. Depuis le mois de février, je me réveille collège et c’est à mes cours que je pense le soir en fermant les yeux. Je rêve de mes élèves toutes les nuits. Aucune conversation avec mon entourage qui ne s’oriente sur tel ou tel élève ou sur la classe –non je n’exagère pas. Et comme c’est aussi à ce moment que les débats sur la réforme du collège font rage le sujet ne me quitte pas non plus à un seul instant de ma vie de journaliste. Ma vie tout court.

Je pose un regard différent sur la scolarité de mes enfants. J'observe un peu plus finement leurs aptitudes et résultats par exemple, et je mesure à quel point ils sont scolairement privilégiés par rapport à certains de mes élèves: la maison est pleine de livres, on est toujours prêts à dépenser de l’argent pour en acheter de nouveaux, la télévision et les écrans sont ultra rationnés et je prends le temps de leur faire raconter leur journée chaque soir. Je peux corriger leurs devoirs. J’en ai déjà parlé avec les enseignants de mes enfants: nous leur facilitons considérablement la tâche.

Le scaphandrier du prof

On doit être à la fin du mois de mai je sors du collège. Il fait si beau, je prends mon temps, marche le nez au vent. Psst psst… un tout jeune homme assis sur une barrière au coin de la rue me hèle. Non, merci, je ne veux pas l’épouser. Il y a quelques mois je lui aurais même fait remarquer que j’avais l’âge d’être sa mère. Mais là, je ne sais pas pourquoi, je lui lance: «Non mais tu sais quoi? Je suis prof au collège [xxxx].»

Ses yeux s’écarquillent: «Mais c’était mon collège!» Je lui demande ce qu’il fait de sa vie. Pas grand-chose dit-il. Nous parlons un peu du collège, des profs dont il se souvient et qui sont devenus mes collègues et nous rions devant l’ironie de la situation.

Bien sûr il y a une grande différence d’âge. Mais il y surtout cette barrière culturelle entre nous. Ces trois mots: je-suis-prof, suffisent à la rendre infranchissable.

Cette question me travaille. On peut voir les choses dans les deux sens: les enseignants qui travaillent en éducation prioritaire, comme les travailleurs sociaux ou certaines professions de santé prar exemple, sont en contact permanent avec des les familles des catégories populaires. Ils se forgent une connaissance des problématiques des familles en difficultés, une sensibilité à ces questions. Quand de grandes questions surgissent après un traumatisme comme celui causé par les attentats des 7 et 9 janvier, tout le monde se tourne vers l’école. Les enseignants étaient moins surpris que d’autres par certains mots prononcés par les élèves, par les interrogations de ceux-ci, par certaines ambiguïtés. Les enseignants sont aux avant-postes quand vous restez dans vos quartiers, avec vos amis, quand personne ne se mélange…

Et en même temps, oui, les enseignants eux-mêmes sont éloignés de ces réalités et fonctionnent avec des systèmes de valeurs qui les empêchent parfois de considérer les élèves pour ce qu’ils sont.

L'élève-étalon

Ainsi j’ai été surprise par un certain nombre de réflexions parfois entendues dans ma salle des profs mais aussi par des enseignants que j’ai eu l’occasion de rencontrer à l’extérieur concernant la manière de vivre des enfants et ce qu’ils devraient faire. 

Faut-il passer des heures à faire remarquer aux gamins qu’ils ne sont pas assez bien pour nous?

Il existe dans la tête de la plupart des enseignants, nourri par notre imaginaire collectif, un élève idéal, qui est aussi un élève-étalon, à côté duquel on mesure les vrais. L'élève étalon est attentif et travailleur, il comprend vite et apprend bien. Il n’a jamais envie de bavarder mais participe en classe. Il a toujours son matériel et fait ses devoirs avec plaisir. Cet élève –dont je me demande s’il a vraiment besoin de professeurs– existe, y compris dans les quartiers les plus populaires comme celui dans lequel j’ai enseigné. Mais cet élève est rare. Devant les classes, et particulièrement celles de milieux défavorisés, dont le niveau peut nous inquiéter, faut-il passer des heures à faire remarquer aux gamins qu’ils ne sont pas assez bien pour nous? Ils s’ennuient et sont confrontés à une mauvaise image d’eux même. D’ailleurs cela ne fonctionne pas, on a beau leur répéter cinquante fois les mêmes trucs, il est rare qu’un élève change. Et en général, s’il change c’est parce qu’il est plus mature.

Cette manière de déplorer la manière d’être, de vivre et de penser des élèves me fait penser à de l’amour déçu. Pour les adolescents, ce serait un peu comme de vivre avec quelqu’un (l’école) qui passe son existence à vous faire des reproches. Le vieux couple maître élève a du plomb dans l’aile, il est temps que la relation parte sur de nouvelles bases. Je sais que plein d’enseignants agissent différemment, mais cet implicite, celui de l’élève étalon, domine. Il est au cœur de la culture scolaire et de nos représentations. Je n'ai pas l'impression que cela soit pensé dans la formation des enseignants.

En salle des profs

En tant que novice dans l’enseignement, j’avais l’impression d’être entourée de super pros. Dans la salle des profs entre nos petits casiers et la vieille machine à café qui indiquait qu’on pouvait payer en euros, au milieu des collègues qui corrigeaient leurs copies, j’avais parfois un peu peur qu’on me renvoie dans ma classe. Mais j’ai adoré discuter avec eux, dans cette salle où beaucoup restent pour déjeuner, laissant des odeurs qui perdurent l'après-midi. Des trucs de cours partagé par des enseignantes de français, aux conseils sur la tenue de classe en passant par des constats plus large sur le collège ou l’éducation nationale.

La réforme du collège creuse un étonnant fossé entre un sujet qui fait la une des journaux et qui n’occupe pas du tout les conversations dans la salle des profs. Une relative indifférence que je comprends comme un effacement sous la masse des préoccupations quotidiennes des enseignants de l’éducation prioritaire. Mise à part la question du latin, qui chagrine l’enseignante de lettres classiques, beaucoup de profs avec qui je discute semblent plutôt motivés par la nouvelle organisation du travail proposée. Quel contraste avec les débats publics et le discours des intellectuels dans les médias!

J’ai surtout vu des professionnels sérieux, des âmes généreuses et des gens sympathiques. Je partageais ce point de vue avec un collègue lors de notre déjeuner de fin d’année. Ses vingt-cinq ans de carrière lui faisaient voir les choses autrement. Il m'a confié que quand il était arrivé au collège, les salles de profs étaient beaucoup plus animées. Les gens débattaient, se contredisaient. Le verbe était plus haut! Pourquoi? Parce que les enseignants étaient plus politisés. Mobilisés aussi. Avant, selon lui toujours, certains enseignants choisissaient parce qu’ils étaient des militants. Des militants de la cause éducation. Ces voix se sont faites rares aujourd’hui.

Juillet

Je suis épuisée. Pas physiquement mais moralement. A la suite des premiers articles, une question m’a été posée: pourquoi ne pas avoir continué? Et bien voici la réponse: j’ai eu l’impression que je ne pouvais pas faire autant que ce qu’il faudrait pour ces gamins. Que leurs lacunes étaient souvent trop importantes, leur savoir trop fragiles, leur relation avec l’acte d’apprendre trop dégradée et que moi, je ne pouvais pas répondre à cela aussi bien qu’il le faudrait.

Parce que ce qu’il faudrait ce sont des supers profs, ultra bien formés, qu'ils arrivent au collège en sortant d'une école primaire dotée de plus de moyens… il faudrait plus d'énergie à chaque profs, ou plus de profs. De l'argent. Il faudrait, il faudrait... Oui.

Je reprends totalement ma casquette de journaliste. Certains intellectuels et débatteurs professionnels s’inquiètent d’une réforme qui pourtant ne transforme pas radicalement le collège. La presse a beaucoup glosé sur l’école et la banlieue après le mois de janvier. On est en juillet et tout le monde s’en fout. La presse publie les résultats du bac, notre grand marronnier éducation. Les taux de réussite sont étourdissants. Tout va bien? 

Septembre, la rentrée. Je me remets à écrire des articles. J'ai l'impression d'avoir mieux compris beaucoup de choses mais je me sens également un peu découragée. Encore des milliers d'élèves cette année resteront des semaines sans professeur, essuieront les plâtres avec des néophytes et passeront d’une classe à l’autre sans avoir retenu la moitié de ce qu’on voulait leur apprendre au collège. Je le sais, j’y étais.

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