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Cher Daniel Cohen, apportez-nous des solutions économiques concrètes

What? par Véronique Debord-Lazaro Suivre

What? par Véronique Debord-Lazaro Suivre

Parmi les livres de la rentrée, c’est clairement celui de Daniel Cohen, «Le Monde est clos et le désir infini», qui est promis au plus grand succès au rayon économie. L’ouvrage est brillant, d’une très grande richesse, agréable à lire et porté par une vision séduisante des grands problèmes du monde. Mais qu’apporte-t-il de vraiment nouveau à la pensée économique?

Incontestablement, Daniel Cohen est celui de nos économistes renommés qui rencontre l’adhésion la plus large. Les journalistes membres de l’AJef (Association des journalistes économiques et financiers) ont pu le mesurer le jour où ils l’ont invité à une de leurs conférences ouvertes à tous: ce soir-là, ils ont dû refuser cent ou deux cents personnes. Du jamais vu! 

Agrégé de mathématiques et très cultivé (un passage à l’École Normale Supérieure, cela laisse des traces), bon orateur, engagé à gauche mais n’appartenant à aucune chapelle, avec un look d’éternel étudiant qui le rend immédiatement sympathique et le place aux antipodes de l’intellectuel pontifiant, Cohen a tout pour plaire. En l’écoutant ou en le lisant, on a l’impression d’être soudain devenu plus intelligent et de mieux comprendre le monde. On lui en est forcément reconnaissant.

Donc, quand on apprend qu’il sort un nouveau livre, on se précipite chez le libraire pour l’acheter en se disant qu’on va passer un bon moment et qu’on va apprendre encore plein de choses. C’est ce que j’ai fait. Et si je ne le regrette pas, je suis pourtant un peu déçu. 

Recette pour best-seller économique

Pour un économiste déjà connu, l’écriture d’un nouveau livre peut se résumer, pour simplifier, à un choix entre deux approches: ou je m’attaque à un problème précis et je propose une façon neuve de le poser et donc de le résoudre, ou j’aborde un problème plus général et je propose une nouvelle vision de notre société. 

Les Anglo-saxons, plus pragmatiques, choisissent souvent la première approche. C’est celle qu’a choisie Thomas Piketty avec son énorme et complexe travail sur Le Capital au XXIe siècle, et il n’est pas étonnant que ce soient les États-Unis qui ont fait son succès: sa lecture aride avait a priori de quoi rebuter le grand public chez nous. Avec Le Monde est clos et le désir infini, Daniel Cohen a choisi l’art bien français de la grande fresque à la fois historique, philosophique et économique; cet ouvrage doit forcément rencontrer son public.

Mais c’est là que peut naître la déception, en tout cas la mienne. Car Daniel Cohen avait déjà produit une grande fresque, passionnante, La Prospérité du vice, publiée en 2009, qui contenait déjà en germe tout ce qui est dans ce nouvel opus. Rappelons l'une des dernières phrases de La Prospérité du vice. L’humanité «doit parcourir mentalement le chemin inverse de celui que l’Europe a suivi depuis le XVIIe siècle, et passer de l’idée d’un monde infini à celle d’un univers clos. Cet effort n’est ni impossible ni même improbable, mais plus simplement: il n’est pas certain»

Reconnaissons à l’auteur une grande continuité dans sa pensée. Mais constatons que, avec Le Monde est clos et le désir infini, il ne nous fait guère progresser: il nous fait refaire le même parcours en repartant des sources de la croissance depuis l’ère préhistorique des chasseurs-cueilleurs et nous laisse au même point que dans son précédent ouvrage, avec le même degré d’incertitude.

Stagnation séculaire ou croissance infinie?

Prenons l’exemple des théories sur la croissance, qui ont été au cœur du dernier cycle de conférences de l’Ajef. Depuis environ deux ans, une nouvelle thèse agite le monde académique, celle de la stagnation séculaire. Cette thèse est portée par des économistes qui ont des points de départ différents, mais une conclusion voisine: la croissance mondiale risque d’être durablement faible. 

Daniel Cohen ne tranche pas. Il se garde bien de dire: «la croissance, c’est fini»

Les uns, avec Robert Gordon (l’économiste, pas le chanteur de rock), partent du constat suivant: nous vivons une époque de grandes innovations, avec l’entrée dans le monde du numérique, mais ces innovations ne provoquent pas de grandes vagues de croissance comme ont pu le faire dans les siècles précédents la machine à vapeur, le chemin de fer, le moteur à explosion ou le téléphone. D’autres comme l’ancien secrétaire au Trésor américain Larry Summers pensent qu’on est entré dans une phase de déflation dont même des taux  d’intérêt proches de zéro ne peuvent permettre de sortir. Dans tous les cas, la croissance va nous manquer.

À l’opposé, d’autres économistes, plus optimistes, ne croient pas à cette stagnation séculaire et sont persuadés que l’innovation permettra de soutenir la croissance, même si nos dirigeants prennent les mesures nécessaires pour lutter contre le réchauffement climatique. C’est le cas des partisans de la croissance «endogène» (la croissance génère le progrès technique qui, si les bonnes décisions sont prises en matière d’éducation, de soutien à l’innovation, etc., entretiennent la croissance et le cycle peut se poursuivre),  représentés notamment en France par Philippe Aghion, qui doit donner le 1er octobre sa leçon inaugurale au Collège de France sur le thème: Les énigmes de la croissance.

Une position subtile

Daniel Cohen expose ces différents points de vue, mais ne tranche pas. Il est clair qu’il ne croit pas à la croissance infinie, sinon le monde ne serait pas clos, mais il se garde bien de dire: la croissance, c’est fini. 

«Plutôt que la méthode Coué qui consiste à constamment parier sur une croissance haute, il vaut mieux admettre que le devenir de la croissance à long terme est impossible à prévoir, même à l’échelle d’une décennie, et agir de manière à protéger la société de ses vicissitudes.»

Ni addiction à la croissance, ni organisation de la décroissance, mais adaptation aux fluctuations de la croissance. C’est une position très subtile, qui ne manque pas d’élégance.

 L’utilisation fréquente des termes  société «postmoderne» ou «postindustrielle» laisse un peu perplexe

Les solutions proposées pour organiser cette adaptation sont séduisantes elles aussi: des DTS, pour droits de tirage sociaux, de nouvelles formes de management plus cools, une nouvelle organisation des institutions sociales pour les immuniser contre un besoin constant de croissance, l’invention d’une nouvelle civilisation urbaine, une nouvelle organisation internationale avec droits de tirage de CO2, etc., mais, après 200 pages de fresque historique, ces grandes propositions sont faites succinctement en quelques paragraphes. Dire qu’il faut prévoir un «passage de la quantité à la qualité» et changer de mentalités, c’est bien, mais on aimerait en savoir plus sur la façon dont il faudrait s’y prendre.

Une société postindustrielle, vraiment?

De même, l’utilisation fréquente des termes  société «postmoderne» ou «postindustrielle» laisse un peu perplexe. Certes, d’une façon générale, le poids de l’industrie dans le PIB tend à reculer dans les pays avancés au profit des services. Mais l’industrie n’a pas disparu. L’utilisation des applications numériques passe toujours par des appareils (ordinateurs, smartphones); si l’homme disparait progressivement des usines, celles-ci existent toujours et il faut bien des industriels pour concevoir et fabriquer les robots. La grande différence entre la France et l’Allemagne d’aujourd’hui, c’est bien la puissance et la qualité de l’industrie de la seconde. La force d’Apple réside bien dans sa capacité à concevoir de nouveaux produits industriels vendus à l’échelle mondiale. La modernité passe encore par l’industrie.

Alors, Daniel Cohen, pour votre prochain ouvrage, dans trois ans,  selon le rythme actuel de vos publications, nous serions pleinement satisfaits si vous nous apportiez plus de précisions sur tous les moyens concrets d’arriver à une société moderne enfin pacifiée qui ne serait plus composée d’individus dépressifs. Mais il est vrai que la tâche est difficile: sur ce point aussi, notre désir est infini…

Le Monde est clos et le désir infini, 

de Daniel Cohen

Albin Michel, 224 pages, 17,90€

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