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Les Chinois blâment les Etats-Unis pour la mort d'Aylan Kurdi

Bethany Allen-Ebrahimian, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 06.09.2015 à 12 h 26

Ils estiment que l'actuelle crise des réfugiés est la preuve que les systèmes politiques occidentaux ne sont pas adaptés à des pays non-occidentaux.

Des photos d'Aylan et Galip Kurdi, morts noyés alors qu'ils tentaient de rejoindre l'Europe. REUTERS/Ben Nelms.

Des photos d'Aylan et Galip Kurdi, morts noyés alors qu'ils tentaient de rejoindre l'Europe. REUTERS/Ben Nelms.

La photo d'Aylan Kurdi, le petit garçon syrien de trois ans retrouvé mort noyé sur une plage turque après que sa famille a tenté de fuir son pays en guerre pour trouver refuge en Grèce, a ému l'Europe entière ainsi que les Etats-Unis et a relancé le débat sur les solutions à la crise des migrants. Cette image poignante a aussi trouvé une forte résonance chez les internautes chinois, dont beaucoup ont exprimé leur désarroi face à la tragédie en cours en Syrie et dans les eaux environnantes. Mais, en plus des manifestations d'horreur et de tristesse, on assiste de manière notable à des expressions de colère envers les Etats-Unis, que beaucoup de Chinois accusent par réflexe d'avoir causé la crise des réfugiés syriens.

Cette crise se noue relativement loin des frontières chinoises, mais la photo d'Aylan Kurdi a fait découvrir la réalité à beaucoup en Chine et a été largement diffusée sur les médias d'Etat et les réseaux sociaux. L'agence de presse d'Etat Xinhua l'a incluse dans son top 10 des informations internationales, le portail d'information NetEase l'a publiée et de nombreux médias l'ont postée sur leur compte sur la plate-forme de microblogging Weibo, où elle a été partagée des dizaines de milliers de fois. Le géant de l'Internet chinois Sina a posté l'image sur Weibo le 3 septembre, accompagnée de la légende: «La petite victime qui va vous briser le cœur.» Beaucoup ont exprimé leur chagrin, ou leur espoir en une paix éventuelle. «Petit garçon, puisses-tu, dans ta prochaine vie, naître dans un pays pacifique et heureux», a écrit un internaute. «J'ai un enfant de cinq ans», a commenté une autre utilisatrice. «En tant que mère, tout ce à quoi je peux penser, c'est la douleur et la peur que cet enfant a dû ressentir, et cela me fait si mal au cœur que je peux à peine respirer.»

Mais beaucoup des commentaires les plus populaires ont directement accusé les Américains, des commentaires qui reflètent une méfiance profonde envers les motivations et les résultats de la politique étrangère américaine. L'actuelle guerre civile en Syrie trouve ses origines dans le soulèvement du pays en 2011, dont certains Chinois croient qu'il résulte de la volonté de Washington d'installer un gouvernement démocratique amical envers les intérêts américains. Des posts blâmant «la démocratie à l'américaine» et «l'Amérique impériale» pour l'instabilité en Syrie et la crise des migrants qui en a résulté ont proliféré sur de multiples plate-formes, et ont été souvent les plus relayés sur le sujet sur les réseaux sociaux –même quand les articles qui s'y rapportaient ne parlaient pas du tout des Etats-Unis. «Depuis que l'Amérique, revendiquant la liberté et la démocratie, a lancé une révolution de couleur en Syrie, combien de jeunes vies se sont évanouies sous le feu de la guerre?», a écrit un utilisateur dans un post populaire sur Weibo. «Ceux qui font appel à Papa Amérique pour obtenir la liberté, fuyez», a écrit un autre. Un autre, encore, a dénoncé ceux «qui persistent à blablater à propos de la liberté et de la démocratie».

D'autres ont vanté la stabilité de la Chine, comparée au chaos qu'auraient créé les valeurs occidentales. «Voilà pourquoi je crois en la politique étrangère chinoise», disait un commentaire qui a beaucoup circulé sur WeChat, une plafe-forme très utilisée de chat sur mobile, en référence à la ligne officielle de Pékin de non-ingérence dans les affaires internes des autres pays. «Ce n'est pas de la faiblesse, c'est juste que nous ne voulons pas forcer des gens à mener une vie d'errance.» Un article sur le portail d'information Sohu, illustré de la photo désormais célèbre du petit garçon noyé, a suscité plus d'un millier de commentaires; l'un d'entre eux, très populaire, accusait ceux qui ont voulu provoquer un changement de régime: «Voilà le résultat quand vous voulez évincer de force Assad du pouvoir.»

Ces accusations reflètent une croyance très répandue dans toute la Chine, et activement renforcée par le Parti, selon laquelle les systèmes politiques occidentaux ne sont pas adaptés à des pays non-occidentaux, et les tentatives pour les installer ne peuvent causer que de l'instabilité politique et sociale. Les médias d'Etat sont enclins à mettre en avant les réformes politiques ratées dans d'autres pays comme avertissements. Dans un article très représentatif publié en mai 2014 et titré «Attention au piège de la démocratie à l'occidentale», le Quotidien du peuple, porte-voix du Parti, pointait ainsi la récente instabilité en Ukraine et en Thaïlande. «Copier la démocratie occidentale est une solution largement inadaptée aux conditions locales, et qui peut même se révéler destructrice», clamait l'article. «La politique par la rue» –une référence aux activités protestatrices, comme les manifestations– «résulte souvent en du chaos, et même une guerre civile.»

C'est à travers ces lunettes idéologiques que beaucoup d'internautes chinois analysent le bilan de plus en plus dramatique en Syrie, où plus de 240.000 personnes ont péri dans le conflit jusqu'ici, selon des groupes de défense des droits de l'homme, et plus de 4 millions ont fui le pays, dans ce que les Nations unies ont qualifié de pire crise des réfugiés en près d'un quart de siècle. «Tout Facebook est en train d'allumer des cierges», a écrit un autre utilisateur de Weibo dans un post très relayé. «Mais ce sont les mêmes personnes qui sont allées manifester et forcer leur propre pays à soutenir les soi-disants Printemps arabes, et qui ont encouragé le renversement d'un gouvernement qui avait naturellement émergé des traditions locales du Moyen-Orient.»

Bethany Allen-Ebrahimian
Bethany Allen-Ebrahimian (4 articles)
Rédactrice en chef adjointe à Foreign Policy
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