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Crise des réfugiés et Shoah: un utile et contestable point Godwin

 Croydon Airport  | Au printemps 1939, des réfugiés juifs sont arrêtés à leur arrivée en Angleterre et renvoyés au Danemark | Leonard Bentley via Flickr License by

Croydon Airport | Au printemps 1939, des réfugiés juifs sont arrêtés à leur arrivée en Angleterre et renvoyés au Danemark | Leonard Bentley via Flickr License by

La situation actuelle des réfugiés ou migrants qui meurent par milliers à cause du refus de l’Europe d’ouvrir ses portes est de plus en plus comparée à celle des Juifs dans les années 1930. Mais cette comparaison est-elle pertinente d’un point de vue historique?

Sur la Toile, on voit fleurir de plus en plus la comparaison: les migrants ou réfugiés d’aujourd’hui seraient les Juifs d’hier, qui cherchaient à fuir leurs oppresseurs et que l’on a trop peu et trop tardé à aider. C’est Guy Sorman qui a popularisé l’idée, dans les colonnes du journal Le Monde daté du vendredi 4 septembre. A travers un émouvant appel à la solidarité, l’essayiste clame que «les réfugiés d’aujourd’hui lui rappellent son père fuyant le nazisme». «Entre 1933 et 1940, plusieurs millions de réfugiés échappés d’Allemagne, de Pologne, des pays baltes, fuyant le nazisme, se heurtèrent à des frontières fermées», à l’instar donc, des réfugiés syriens à qui nombre de pays refusent d’ouvrir leurs frontières.

Guy Sorman n’est pas le seul à invoquer les pogroms, l’exode et les persécutions qui frappèrent cette population dans les années 1930. Dans un éditorial, le très sérieux Financial Times a glissé une allusion à peine voilée à la situation, insinuant que son pays avait perdu de sa générosité:

«La Grande-Bretagne a toujours eu une tradition humanitaire forte, notamment en accueillant près de 80.000 réfugiés juifs dans les années 1930. Aujourd’hui, cette tradition s’effondre, tout cela parce que ses dirigeants n’osent pas faire le travail de pédagogie qui consiste à séparer les différents aspects du débat sur l’immigration.»

Sur Slate même, notre blogueur Laurent Sagalovitsch écrivait avant la diffusion de la photo du jeune Aylan Kurdi échoué sur la plage que la «cohorte des pestiférés de la terre venant implorer l’Europe de l’accueillir en son sein» ne pouvait que lui rappeler «le sort de ces millions de Juifs qui hier encore frappaient aux mêmes portes afin d’assurer leur survie. Et recevaient exactement les mêmes réponses».

Le parallèle a enfin crevé les yeux de nombre d’internautes. «Est-ce que l’Europe a vraiment envie de répéter les horreurs des Etats-Unis quand ils ont fermé la porte aux Juifs fuyant l’holocauste?», écrit sur Twitter Lauren Wolfe, éditorialiste pour notre partenaire Foreign Policy. En 1939, comme notre journaliste Leïla Marchand le rappelait récemment, le St. Louis, un bateau transportant plus de 900 passagers, avait été refoulé, d’abord par les autorités cubaines, puis par les autorités américaines. Il dut rentrer en Allemagne et nombre de ses occupants furent exterminés.

Tomber dans le relativisme

Mais certains internautes s’exaspèrent aussi de la comparaison. Ce parallèle, qui vise clairement à faire réagir plus qu’à simplement dire, est-il vraiment justifié? La question, semble-t-il, se pose à la fois d’un point de vue historique mais aussi d’un point de vue moral, comme à chaque fois que l’Histoire est utilisée pour convaincre, persuader,(é)mouvoir. Il est de coutume de faire référence à cette tragédie ultime, dont on sait qu’elle tient une place très spéciale dans notre histoire, une place très émotionnelle. Derrière la fuite des Juifs dans les années 1930, il y a bien sûr la Shoah, point Godwin de tout débat, ou dans ce cas précis plutôt utilisé comme «nexus»: soit, comme l’a défini Michel-Louis Rouquette, un «nœud indémêlable constitué d’affects, d’émotions, et de sens irraisonnés dans un moment donné d’une société donnée» qui comporte «d’importants effets mobilisateurs». Mais fait-on avancer la question en la chargeant d’affects? Nous avons posé la question à plusieurs historiens.

«Chaque situation est particulière. Je ne crois pas que ce soit d’une bonne intention et d’une bonne historicité de comparer des choses qui ne sont pas comparables, même si des choses se ressemblent», estime l’historien Marc Knobel, directeur des études au Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). Pourtant, oui, il est touché par l’évènement. Il tient à nous décrire d’abord son histoire personnelle, celle d’une grand-mère en Ukraine qui reçoit un jour un «ordre d’expulsion» et doit tout mettre dans une carriole, avant de rencontrer, sur les routes par lesquelles fuient des milliers d’autres Juifs, l’homme qui va devenir son mari. Il tient, lui aussi, à crier et à tendre la main, comme il le répète sur son blog. Mais pas, nous dit-il, en «tombant dans le relativisme», en mettant tout sur un même pied, de peur que plus rien n’ait de sens véritable. «Point n’est besoin de mettre tout dans le même bain, de faire appel aux autre malheureux de l’Histoire. Il suffit de regarder ce qui se fait aujourd’hui», argumente-t-il.

Ressemblances «frappantes»

A l’opposé, Sylvie Anne Goldberg, directrice d'études au centre de recherche historiques de l’EHESS et au Centre d'Etudes Juives (CEJ), «souscrit totalement» à l’initiative de Guy Sorman. «Les situations historiques ne sont pas comparables, mais les situations le sont [...]. C’est devenu trivial de dire que la Méditerranée est un cimetière, il faut se révolter! [...] Appeler à une mémoire traumatique pour appeler au secours, ce n’est pas illégitime. C’est une tribune émotionnelle. Il ne faut pas lui en demander plus!», avance l’historienne.

Directeur de recherche au CNRS et auteur avec Renée Poznanski et Bénoît Pouvreau du récent ouvrage Drancy, un camp en France, Denis Peschanski estime aussi que la comparaison n’est pas illégitime, «à condition de ne pas s’en servir pour tout confondre, tout mélanger et valider une émotion quasi automatique». Il est même pertinent, selon lui, de comparer les périodes où les réfugiés sont entrés dans les espaces politiques, périodes qui révèlent quelques similitudes troublantes: «Nous avons dépassé les 60 millions de déplacés: c’est plus que pendant la Seconde Guerre mondiale, où il y en a eu 40 millions.» L’itinéraire d'Aylan Kurdi, le bébé retrouvé mort sur une plage, dont la famille s’est vue refuser le statut de réfugiés par les Nations unies puis un visa par le Canada, est «frappant» de ressemblance, estime Denis Peschanski. Lui aussi estime que si la comparaison de régimes qui n’ont que peu de choses en commun n’aurait pas de sens, la comparaison de «situations» est justifiée.

«Des nations disparaissent»

En quoi les migrants d’aujourd’hui sont-ils différents de ceux d’hier? «Aujourd’hui, ce ne sont plus des Juifs qui supplient ces mêmes autorités mais des Irakiens, des Érythréens, des Syriens. Autrement dit, des sales Arabes», accuse ironiquement Laurent Sagalovitsch.

En quoi nos gouvernements démocratiques sont-ils différents? «Nathan reconnaîtrait tous les arguments qui, en son temps, lui furent opposés à ces mêmes frontières: la situation économique en Europe de l’Ouest ne permettait pas de l’intégrer, l’opinion publique n’était pas favorable aux étrangers, les juifs et autres métèques étaient déjà trop nombreux pour qu’un gouvernement se risque à en accueillir plus», tance Guy Sorman.

«Le travail historique est toujours un travail comparatif», approuve aussi Benjamin Stora, professeur à l'université Paris-XIII. Il y a bien une chose cependant qui diffère, et qui est de taille, estime celui qui est également à la tête du Musée de l’histoire de l’immigration, «c’est la nature des Etats». L’un, l’Etat nazi, était de nature totalitaire. Les autres sont des Etats effondrés sous le poids des révolutions arabes manquées. Au delà du registre de l’émotion, ce qu’il faut comprendre, selon lui, c’est l’ampleur de ce désastre, qui ne peut être appelé simplement «crise migratoire». Une expression qui, pense-t-il, a peut-être fait perdre à l’Europe deux années, pendant lesquelles elle n’a pas vu la réalité. «C’est un processus de longue durée, cela ne va pas durer un week-end, on est partis pour des années. Le monde change totalement, des nations disparaissent.»

Au milieu de ces changements tectoniques, on sent bien que l’émoi de quelques jours autour d’une photo d’un enfant apparaît à l’historien qui baigne dans la conscience de cette tragédie depuis si longtemps comme un peu dérisoire, même s’il se garde bien de le dire. Benjamin Stora répète pendant l’interview le mot «effondrement», comme habitué qu’il est sûrement à ce que les autres n’entendent pas ou ne réalisent pas le sens de ce mot.

La question de savoir si cette comparaison entre Juifs d’hier et migrants d’aujourd’hui est justifiée ne l’intéresse finalement pas tant que ça. Il y a tellement plus urgent: faire comprendre au monde ce qui se joue là. Au fond, les tenants de la raison et ceux de l’émotion, si l’on grossit le trait, ont au final le même objectif: inciter les gouvernements de toutes sortes à prendre des mesures. Ils n’ont juste pas la même méthode pour y parvenir.

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