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Anne Lalanne n’a-t-elle pas droit (elle aussi) à une vie privée?

Capture d'écran du compte @enimar68

Capture d'écran du compte @enimar68

Pardonnez-moi, j’ai conscience d’être à contre-courant, mais cette histoire m’interpelle. En deux mots: Libération et Le Monde ont annoncé, vendredi 4 septembre, avoir démasqué Marine Le Pen derrière un compte Twitter au nom de ce qui semble donc être un pseudonyme. Loin de moi l’idée de prendre la défense de cette personne (elle se débrouille très bien sans moi), mais le procédé médiatique me laisse pantois…

Est-il réellement éthique pour un journaliste de révéler à grands cris l’identité d’un utilisateur de Twitter, qui souhaite très explicitement préserver son pseudonymat? Il me semblait pourtant avoir compris que la question de la vie privée, et en particulier du droit au pseudonyme, sur les réseaux sociaux commençait à devenir une cause sérieusement défendue. Du coup, faut-il comprendre que nous ne serions pas vraiment égaux face à la vie privée? Faut-il en conclure que les personnalités politiques doivent renoncer à la leur?

Quelles bonnes raisons ces journalistes auraient-ils pu avoir pour dévoiler cette information (si ce n’est de faire un scoop facile)? Aucune. Enfin, en tout cas, ils n’en annoncent aucune. Les papiers du Monde et de Libération ne défendent aucun argument, ils se contentent de contextualiser puis de commenter quelques tweets publiés par ce compte. Eux-mêmes reconnaissent que ce compte ne publie pour l’essentiel que des RT «reflétant le point de vue FN». De fait, il faut effectivement reconnaître qu’il n’y a absolument rien d’intéressant dans le fil twitter d’Anne Lalanne (regardez vous-même) indépendamment du fait que Marine Le Pen se cacherait (peut-être) derrière.

Parce que c’est bien de cela dont il est question: de dissimulation. Comme chacun sait, qui se dissimule à des choses à cacher… et si ce compte offrait «un éclairage différent de celui donné par le compte [officiel]»… et si ce compte était une manière «de passer certains messages en interne»…? Ce que ces journalistes suggèrent, c’est que ce compte laisserait voir la face cachée de Marine Le Pen et de son réseau. C’est tout, et c’est maigre.

Il suffit de réfléchir deux secondes pour voir que ces affirmations sont absurdes. En ce qui concerne ce qu’elle pense mais ne souhaite pas voir médiatisé, je suis sûr que comme tout le monde elle préfère se taire. Pour communiquer discrètement, je suis sûr qu’elle utilise comme tout le monde des SMS. Je suis désolé mais sur ce coup-là, il va être difficile de réfuter la diabolisation gratuite.

En vérité, ce compte montre une personne qui effectue régulièrement (hors vacances) une veille médiatique, et parfois s’autorise à réagir sachant que les gens qui la suivent pensent peu ou prou comme elle. Comme le font des tas d’autres twittos. Que ce soit telle ou telle personne qui l’utilise ne change rien. Que ces gens connaissaient son identité, ou qu’ils ne connaissaient que son pseudonyme, ne change rien non plus. Les traces d’usages montrent que ce compte n’est pas un compte «off», que ce compte est personnel. Le fait d’avoir dévoilé l’identité (présumée) du titulaire de ce compte constitue donc une violation de sa vie privée.

Je repose donc la question: les personnalités politiques doivent-elles renoncer à leur vie privée sous prétexte qu’elles sont des personnalités politiques?

Cet article a été originellement publié sur le blog Anthropologie politique.

 

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