Méditez votre catalogue Ikéa, ce grand livre de sagesse moderne

Capture d'écran de la couverture du catalogue Ikéa 2016.

Capture d'écran de la couverture du catalogue Ikéa 2016.

Le groupe d'ameublement suédois a inventé une philosophie très commode. À méditer au fil des pages.

Chaque année, le débarquement du catalogue Ikéa dans ma boîte aux lettres constitue un véritable événement. C’est un signe, à l’instar de la migration des oiseaux ou de la disparition des Crocs de mon champ de vision, qui annonce la fin prochaine de l’été et l’arrivée imminente de week-ends cauchemardesques à déambuler dans un immense hangar bleu et jaune. 

Sur la couverture de ce parallélépipède de 330 pages, un papa mal peigné et vêtu d’un hoody approximatif sert un jus d’orange à son fils, monté sur un marchepied Mästerby à 29,90 euros. On pourrait être n’importe où, dans une sorte de Brooklyn globalisé où les gens font pousser leurs cornichons en intérieur et aiment à marcher pieds nus sur des sols en bois bruts. Le père sourit ostensiblement à son enfant, semblant nous dire que l’ergonomie de la cuisine Ikéa où se déroule la scène favorise l’échange de sentiments authentiques et profonds. Phénoménologie mobilière qu’accrédite d’ailleurs le slogan accompagnant ce sympathique instantané: «Les petites choses font les grand moments.»

Troisième ouvrage le plus diffusé au monde 

On comprend donc en un clin d’œil que ce catalogue n’est pas un vulgaire bottin de vente par correspondance mais qu’il serait plus opportun de l’envisager comme une sorte de guide existentiel, placé sous la double influence du philosophe suédois Christopher Jacob Boström (pour le socle théorique à l’arrière goût de confiture d’airelles) et du sémiologue français Roland Barthes (pour la puissante portée métaphysique des objets). Après la Bible et Le Petit Livre rouge, le catalogue Ikéa est le troisième ouvrage le plus diffusé au monde et le géant suédois semble prendre très au sérieux sa vocation à édifier les foules. 

De petites choses toutes simples, qui contribuent à rendre le quotidien extraordinaire

On tourne la page. À côté d’une photo de chouquettes disposées dans un récipient en verre transparent Förtrolig (3,99 euros, prix en baisse), un texte intitulé «Alors, longue vie aux petites choses!» détaille les grandes lignes de cet existentialisme en kit: 

«À première vue, on pourrait les prendre pour des détails. Un geste, un mot gentil, un sourire en passant. Peut-être ces petites choses se manifestent-elles à travers le plateau du petit-déjeuner, que vous servez au lit à celui ou celle qui partage votre vie. Ou à travers le marchepied, qui aide les petits à se rapprocher des grands. Des petites choses toutes simples, qui contribuent à rendre le quotidien extraordinaire…» 

 

On le voit ici, le moindre objet peut à la fois servir de manière triviale à attraper un pot de confiture sur une étagère, mais possède également une fonction beaucoup plus noble, comme une invitation intrinsèque à l’élévation spirituelle. De la même manière, quelques pages plus loin, David, styliste culinaire qui témoigne de sa propre expérience d’éveil, nous explique que les boulettes sont «bien plus que des boulettes»

Toute chose, ici, excède sa simple dimension fonctionnelle, se présentant comme porteur d’une épiphanie en rupture avec les errements propres à la société de l’image. «Plus le virtuel est présent dans notre quotidien, plus nous avons soif de contact physique. Nous avons utilisé des matériaux naturels qui stimulent nos sens et nous font reprendre contact avec la réalité», ajoute Isle, architecte d’intérieur et designer, qui s’exprime page 9. Plus efficace que la maïeutique de Socrate, l’abat-jour en bambou vernis Sinnerlig à 49 euros va se charger de vous arracher illico au monde des illusions. 

Une pensée révolutionnaire

Lorsque l’on a compris que la catalogue Ikéa était un véritable livre de sagesse chorale ravalant le Tao Te King au rang de vulgaire prospectus publicitaire, on lit d’un autre œil les haïkus qui ponctuent les différents chapitres, constituant les éléments épars d’une philosophie de vie à monter soi-même. Chaque problème, du plus trivial au plus profond, trouve ici une réponse. Vous n’avez pas réussi à apaiser vos relations avec votre ado malgré votre lecture intensive de Wittgenstein? Méditez plutôt l’aphorisme de la page 16: 

«Le monde tourne autour des ados… Et les ados, toujours à droite ou à gauche, se retrouvent tôt ou tard à côté du frigo. Alors autant rapprocher cuisine et buanderie pour profiter un peu plus de leur présence.»

Intéressé par l’interaction subtile des éléments, vous souhaitez aller un peu plus loin que le chimiste Antoine Lavoisier, qui professait «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme»? Sachez donc que désormais, comme cela est précisé page 35, «Rien ne se gaspille, tout se conserve. Avec de bons récipients et des recettes astucieuses, les restes de ce soir donnent naissance au déjeuner ou au dîner de demain». Le catalogue Ikéa ne s’arrête pas en si bon chemin et, après avoir révolutionné la psychologie et l’histoire des sciences, balaie d’un revers de manche le stoïcisme, sa raideur morale et son tonneau inconfortable dans lequel Diogène faisait le malin. Car, en réalité, peut-on lire page 86, «Tout est affaire de compromis. Vous aimez les canapés moelleux, il les préfère plus fermes… Avec deux canapés différents, vous pourriez bien vivre heureux pour toujours.» 

Vivre heureux? N’est-ce pas ce qui sous-tend pour une large part la quête de tout un chacun? Ne cherchez pas plus loin, on vous donne la réponse page 88, à côté d’une photo du nouveau canapé Friheten à 429 euros: « La recette du bonheur: un convertible confortable, quelques tables basses et une connexion wi-fi ultra-rapide.»

La parabole du placard

Vous vous dites que tout ça est peut être trop simple? Que le géant de l’ameublement, ayant entrepris de vous refourguer une pseudo illumination en même temps qu’un abat-jour Krusning à 15,95 euros, en oublie l’adversité propre à tout parcours? Arrêtez de chouiner et savourez plutôt la parabole du placard, exposée page 116, à côté d’une belle image de commode Tarva 3 tiroirs à 369 euros: 

«Un espace difficile qu’on finira par vous envier. Le placard n’aura pas raison de vous! Faîtes le déborder, ouvrez ses portes et créez un espace d’exposition qui vaille le coup d’œil.» 

Avec mon nouveau livre de sagesse sous le bras, c’est sûr, je peux désormais affronter n’importe quelle situation. Cette philosophie commode taillée pour l’aventure comme une Malm 3 tiroirs me donne une nouvelle assurance et une furieuse envie d’aller goûter les nouvelles Grönsaksbullar, merveilleuse boulettes de légumes à 5,50 euros le kg.

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