Partager cet article

Une photo comme celle d’Aylan Kurdi peut-elle changer le monde?

Montage de trois photos: une photo Reuters prise le 21 août 2013 après une attaque à l'arme chimique en Syrie (gauche, en haut), une photo de la couverture du journal The Sun en juin 1972 (gauche, bas) et enfin une capture écran d'un tweet mentionnant la photo de Kevin Carter dite de la «Petite fille au vautour» publiée le 26 mars 1993 dans le New York Times (droite).

Montage de trois photos: une photo Reuters prise le 21 août 2013 après une attaque à l'arme chimique en Syrie (gauche, en haut), une photo de la couverture du journal The Sun en juin 1972 (gauche, bas) et enfin une capture écran d'un tweet mentionnant la photo de Kevin Carter dite de la «Petite fille au vautour» publiée le 26 mars 1993 dans le New York Times (droite).

Les clichés montrant la réalité d’une guerre ou d’une famine marquent les esprits mais ne changent pas forcément le cours de l’histoire.

Après la parution de la photo montrant un enfant syrien échoué sur le sol turc, la question était dans de nombreuses têtes: ce cliché particulièrement émouvant va-t-il changer quelque chose à la crise des migrants? Va-t-il enfin émouvoir une opinion publique française majoritairement hostile à l'accueil de réfugiés

Certains veulent le croire, d’autant qu’il existe quelques signes encourageants. Tardive, la réaction de la presse française n'en a pas moins été forte, le moteur de Google actualités listant pas moins de 371 sources sur le sujet pour la France. Une association spécialisée dans l’aide aux migrants en mer aurait par ailleurs récolté 180.000 euros de dons depuis mercredi 2 août au matin... contre 50.000 euros en deux ans. Tout au long de la journée de jeudi, des réactions politiques promettant plus d'efforts se sont succédé, le Premier ministre britannique annonçant par exemple que la Grande-Bretagne allait accueillir  des milliers de réfugiés supplémentaires parmi ceux qui sont actuellement dans des camps à la frontière syrienne. François Hollande a aussi fini par accepter le principe de quotas de migrants dans l'Union européenne, alors qu'il refusait jusque là d'entendre parler de répartition contraignante entre pays. 

Mais autant le dire tout de suite: les photos, mêmes les plus fortes, même celles qui apportent des preuves incontestables de faits qui étaient jusque-là dans l’ombre, ont rarement changé le cours de l’histoire, et n’ont pas toujours changé non plus les opinions publiques. «Il y a beaucoup d'images qui ont marqué l'histoire. Il y en a peu qui l'ont changée», faisait remarquer sur Twitter l’historien Thomas Snégaroff.

Voici trois exemples de photos qui ont particulièrement marqué les esprits, et le récit de leur réception. Nous avons choisi d’analyser les différents sondages disponibles avant et après la publication de ces clichés, et rappelé les décisions politiques qui ont été prises dans leur foulée. À vous de juger.

1.La photo de la petite fille courant nue brûlée au Napalm

«Faites cesser cette horreur»: la couverture du journal The Sun du 12 juin 1972. 

Une petite fille au Vietnam, qui court nue, brûlée par le napalm: la photo, prise en juin 1972, par le photographe Nick Ut de l’Associated Press, a énormément choqué l’opinion publique américaine, faisant ensuite le tour du monde. Comble de l'ironie, elle avait failli ne pas être publiée par l'agence américaine, qui ne publiait d'habitude pas d'images montrant de corps nus. Pour de nombreux commentateurs, elle est considérée comme la photo qui a retourné l’opinion publique aux États-Unis, alors divisée sur la guerre du Vietnam. «Ce seul cliché a fait pencher la balance de l’opinion publique américaine contre cette terrible guerre», écrit encore aujourd'hui le quotidien britannique The Independent. «Cette photo a galvanisé l’opinion publique et conduit à la fin de la guerre», écrivent leurs confrères du Guardian.

La photo, prise en juin 1972, avait énormément choqué l’opinion publique américaine

Il se pourrait en fait que les choses soient en réalité beaucoup plus compliquées et que cette vision de l’histoire soit en fait une reconstruction a posteriori. Selon une série de sondages menés par l’Institut Gallup de 1965 à 1973, l’opinion publique américaine avait basculé dès le mois d’août 1968, après deux ans de manifestations. À la question «Vous pensez que les États-Unis ont fait une erreur en envoyant leur armée au Vietnam?», près de 53% répondaient par l’affirmative. Ils n’étaient que 48% quatre mois plus tôt. Ce chiffre ne va cesser d’augmenter pour atteindre 60% en janvier 1971.

Si les États-Unis signent en 1973 les accords de Paris avec le Nord Viêt Nam, le retrait américain avait commencé en réalité dès 1969. En 1970, le président américain fit une grande déclaration à la radio, annonçant des plans pour le retrait de «150.000 militaires américains de plus» pour le printemps 1971. Il déclare que le retrait total des troupes équivaudra alors à 265.000 militaires de moins, soit un niveau inférieur à la période précédant sa prise de poste. Cette déclaration a été archivée par la défunte agence de presse United Press international.

La fin de la guerre est surtout la conséquence d’une lente fissuration de l’union nationale. Des manifestations de masse avaient eu lieu en 1967 et 1968 réunissant des centaines de milliers de personnes. Des photos du massacre de My Lai, où les victimes furent tuées au napalm, avaient choqué l’opinion en 1969. Le scandale du Watergate en 1972 mit aussi le président Richard Nixon dans une position politique très délicate, rendant difficile la gestion de ces nombreux fronts de discorde à la fois. 

La photo a eu un impact considérable et provoqué un sursaut des pacifistes, mais elle n’a pas conduit directement à la fin de la guerre. Elle s’inscrit dans une somme d'éléments qui ont joué conjointement. «La photo de la fille au napalm était une image troublante, une image historique, indéniablement. Mais cela ne veut pas dire qu’elle aura eu une influence décisive», commente un blog qui se fait spécialiste de l’analyse des mythes médiatiques.

2.La «petite fille au vautour»

C’est une autre photo très connue, qui, par ce vautour observant cette petite fille squelettique, symbolise cette fois la famine au Soudan. Prise en 1993 par le photographe Kevin Carter, publiée le 26 mars 1993 dans le New York Times, elle permettra à son auteur de décrocher un an plus tard le prix Pulitzer mais déclenchera aussi une polémique sur l’éthique dans le photojournalisme. Un éditorial a même dû être publié quelques jours plus tard par le quotidien américain pour préciser que l'enfant avait été ensuite amené au centre d’approvisionnement alimentaire voisin (dont il n’était en fait pas très éloigné).

Ce n’est pas la photo qui provoque l’afflux d’ humanitaires, mais l’afflux d’humanitaires dans ces zones qui rend plus visible la famine aux médias

Il est indéniable que cette photo a déclenché une prise de conscience. «La tragédie dan le sud du Soudan parvient lentement aux yeux du monde», écrit un mois après la publication de la photo, le 21 avril 1993, le journaliste du Baltimore Sun Doug Struck. Elle a sans doute aussi aidé à faire affluer les dons vers la région. Mais cette prise de conscience et cet argent ont-ils suffi à mettre fin à une famine, dont les rouages –liés notamment aux perturbations politique et aux réseaux de transport– sont très complexes?

En 1993, la seconde guerre civile soudanaise, qui oppose l’Armée populaire de libération du Soudan et le gouvernement, dure depuis déjà dix ans. Un programme alimentaire, baptisé «Survie au Soudan», a été mis en place en 1989 par l’Unicef, le Programme alimentaire mondial et trente-huit organisations indépendantes de secours humanitaires. Selon un rapport de l'organisation humanitaire Human Rights Watch (HRW), il y a eu une augmentation de l’aide humanitaire en 1993, mais elle n’a rien à voir avec cette photo. La raison est d’abord politique, avec l’ouverture à partir de 1992 de l’accès à de nombreuses parties du territoire qui étaient auparavant interdites aux humanitaires par le gouvernement soudanais. Ce n’est donc pas la photo qui provoque l’afflux de travailleurs humanitaires, mais l’afflux de travailleurs humanitaires dans ces zones qui rend plus visible la famine aux médias et, in fine, à l'opinion publique.

Un mois après la parution du cliché, la situation n’avait par ailleurs pas beaucoup bougé sur place. «Les vautours semblent rire pendant que la planète continue de tourner. Plus personne ne veut entendre que des gens meurent de famine en Afrique. Mais les gens qui meurent de faim sont toujours là», constate Doug Struck.

3.Attaques à l’arme chimique en Syrie

Des corps d'enfants victimes d'armes chimiques dans la région de Ghouta, en Syrie, le 21 août 2013.

Syrie, août 2013. Dans les journaux et à la télévision, on voit des corps emballés dans de longs linceuls blancs. Les clichés montrant des enfants morts lors d’attaques à l’arme chimique en Syrie ont ému le monde entier. Des images insoutenables, que les médias diffusent avec des messages d'alerte précisant qu’elles peuvent «choquer», montrent des enfants bouches ouvertes, livides, suffocant au sol; des corps raides agonisant, des yeux gonflés. Il y aurait au moins 1.300 morts, annonce l’opposition syrienne. «Tout indique que c'est bien par l'inhalation d'un agent toxique puissant qu'ils ont succombé. Plusieurs experts en armes chimiques, ayant observé ces scènes sur écran, concluent à l'emploi probable d'une telle substance, mentionnant le sarin, que le régime syrien possède en grande quantité», écrit le Monde le 22 août.

Les déclarations de condamnation sont nombreuses, d’autant que les États-Unis et l'Union européenne avaient menacé en 2012 d’agir en cas d’emploi d’armes chimiques, Barack Obama ayant même employé l’expression de «ligne rouge» un an plus tard. Ban Ki-Moon, le secrétaire général des Nations unies, dénonce un «crime contre l'humanité» qui aurait de «graves conséquences» si l'usage d'armes chimiques contre des civils était avérée. En juin, des tests réalisés par la France confirment l’usage de gaz sarin.

Que ces photos aient contribué à apporter des preuves sur l’utilisation d’armes chimiques est incontestable. Mais leur effet sur l’opinion publique a été modeste

«Toutes les options sont sur la table [...] y compris une réaction d'une façon armée par rapport aux lieux de stockage du gaz», tonne le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius. Mais il est lâché par les États-Unis, qui trouvent quelques mois plus tard une porte de sortie en concluant un accord avec la Russie sur la destruction des armes chimiques, sous le chapitre 7 de la Charte de l'ONU, prévoyant un recours à la force en cas de non-respect. La Syrie adhère d’ailleurs en octobre 2013 à la Convention sur l'interdiction des armes chimiques

S’agit-il d’une victoire? Certes, une grande partie des armes chimiques syriennes sont censées avoir été détruites. En août 2014, le président américain a annoncé la fin des opérations de destruction des armes chimiques syriennes:

«Les armes chimiques les plus mortelles possédées par le régime syrien ont été détruites.»

Mais cette relative bonne nouvelle est de courte durée. En septembre, l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) indique que le gaz chloré a été utilisé en tant qu'arme chimique en Syrie au début de l’année de manière «systématique et répétée». Des accusations réitérées par HRW en avril 2015.

Que ces photos aient contribué à apporter des preuves sur l’utilisation d’armes chimiques est incontestable. Mais leur effet sur l’opinion publique a été modeste. Un mois après le massacre de Ghouta, en septembre 2013, une très large portion de l’opinion publique américaine (62%) était opposée aux frappes aériennes en Syrie, à l’image d’une majorité de peuples européens. Un an plus tard, l’opinion publique basculera certes, mais plus certainement à la suite des menaces terroristes alimentées par le conflit en Syrie qu’à cause des photos montrant la mort d’enfants syriens.

«Chaque jour aux Etats-Unis, 4.000 photographies sont publiées toutes les secondes. On ne sait plus où regarder. Pendant la guerre du Vietnam, une photographie pouvait se retrouver en une et rester pour une journée entière, les gens en parlaient. Aujourd’hui, sur les sites internet, les photographies restent quelques minutes avant d’être remplacées par une autre image», expliquait à notre journaliste Fanny Arlandis en avril 2014 Fred Ritchin, auteur d'Au delà de la photographie: le nouvel âge.

Il est certain en tout cas qu’aucune de ces photos n’a permis d’arrêter une guerre ou une famine. Tout au plus ont-elles été des accélérateurs d’histoire.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte