Partager cet article

Crise des migrants: l'Allemagne prend le leadership des bons sentiments

Des migrants attendant devant le bureau de la santé et des affaires sociales pour enclencher la procédure de leur demande d’asile, à Berlin (Allemagne), le 3 septembre 2015 | REUTERS/Hannibal Hanschke

Des migrants attendant devant le bureau de la santé et des affaires sociales pour enclencher la procédure de leur demande d’asile, à Berlin (Allemagne), le 3 septembre 2015 | REUTERS/Hannibal Hanschke

L’ Allemagne ne peut se soustraire ni aux turbulences alentour, ni à ses responsabilités. Mais elle ne souhaite pas pour autant être isolée dans sa bonne volonté.

Dans la crise des migrants –outre-Rhin, on les appelle «réfugiés»–, l’Allemagne offre deux visages. L’un est accueillant, tourné vers ces arrivants qui n’étaient pas attendus, mais qui sont reçus et aidés. Par les autorités qui ont mis des moyens financiers à la disposition des collectivités locales et par la population qui spontanément donne couvertures, nourriture et boissons. À tel point que la police de Munich a été obligée de demander aux bénévoles de ne plus apporter de dons à la gare où arrivent les réfugiés. Les halls débordent de produits!

L’autre visage rappelle celui du «hässliche deutsche» (l’Allemand haïssable) qui avait cours au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. C’est celui des groupuscules d’extrême droite qui ont multiplié les attentats contre les centres d’hébergement –notamment à l’est du pays– ou celui des manifestants, héritiers du mouvement anti-islam Pegida. Ils ont conspué Angela Merkel en l’accusant de «trahir le peuple», quand elle s’est rendue à Heidenau, en Saxe, où des heurts entre la police et des militants d’extrême droite avaient eu lieu devant un centre de réfugiés.

Selon son habitude, la chancelière a attendu avant de prendre la parole sur la question des réfugiés. Elle a pris le pouls de l’opinion avant de se prononcer. Mais sa décision une fois prise, elle s’est exprimée avec force. Elle n’acceptera «aucune tolérance à l’égard de ceux qui remettent en cause la dignité d’autres hommes». Elle peut compter sur l’assentiment d’une grande majorité de ses concitoyens. Selon les sondages, 60% des Allemands considèrent que leur pays a la capacité d’accueillir les réfugiés. Plus de 800.000 sont attendus cette année, soit quatre fois plus qu’en 2014. Le gouvernement de Berlin a décidé de ne pas appliquer aux réfugiés syriens la convention dite de Dublin, qui l’obligerait à les renvoyer dans le premier État de l’Union européenne où ils sont entrés. Le pourcentage d’acceptation des demandes d’asile faites par les Syriens qui fuient la guerre civile est de 87% en Allemagne.

L’écrivain Thomas Mann avait dit en 1944:

La crise est une occasion pour les Allemands de manifester leur adhésion sans réserve aux principes universels et aux valeurs de la démocratie libérale

«Il n’y a pas deux Allemagne, la bonne et la mauvaise. La mauvaise, c’est la bonne qui a mal tourné.»

On pourrait aujourd’hui retourner la formule et dire que, la bonne Allemagne, c’est la mauvaise qui se rachète une conscience. La crise est une occasion pour les Allemands de se montrer sous leur meilleur jour, de manifester leur adhésion sans réserve aux principes universels et aux valeurs de la démocratie libérale. D’où le grand élan de solidarité avec les réfugiés.

Paravent de circulation

Les bons sentiments n’expliquent pas tout. Avec une population vieillissante et une démographie en régression, l’Allemagne a besoin de main-d’œuvre pour une économie qui tourne à plein régime. Et d’une main-d’œuvre qualifiée. Or, dans leur majorité, les réfugiés ont une formation universitaire, en tout cas secondaire. Ils peuvent être facilement intégrés, soit qu’ils trouvent du travail immédiatement dans leur spécialité, soit qu’ils soient aptes à suivre un programme de recyclage. Les milieux d’affaires se félicitent de ces arrivées. Comme le titre le journal conservateur Frankfurter Sonntagszeitung, ils leur déroulent «le tapis rouge».

Les responsables politiques sont cependant conscients que la situation est fragile et qu’un retournement de l’opinion ne peut être exclu. C’est pourquoi ils souhaitent que l’Union européenne définisse une attitude commune et que les États membres se mettent d’accord sur le partage du fardeau. Les Allemands veulent en particulier que l’UE revoie la liste des pays dits «sûrs», dont les ressortissants ne peuvent prétexter ni d’une guerre ni d’une dictature pour invoquer le droit d’asile. Il s’agit en particulier des États des Balkans, qui sont candidats à l’entrée dans l’UE. Les citoyens de ces pays représentent 44% des demandeurs d’asile en Allemagne.

Après la guerre en Ukraine et la crise de la dette grecque, le leadership d’Angela Merkel est de nouveau sollicité. La chancelière elle-même invite l’Europe à se mobiliser:

«Les droits civils universels étaient jusqu’à maintenant étroitement associés à l’Europe et à son histoire. Si elle échoue sur la question des réfugiés, ce lien étroit se briserait et ce ne serait plus l’Europe telle que nous nous la représentons.»

Elle a ajouté que la libre circulation, qui est un des acquis essentiel de la construction européenne, serait mise en cause si elle n’était qu’un paravent utilisé par certains États membres pour fuir leurs responsabilités.

Puissance malgré elle

La chancelière se retrouve face à un dilemme familier aux dirigeants allemands qui l’ont précédée, au moins depuis la réunification de 1990. Le problème existait déjà avant, quand le chancelier Helmut Schmidt voyait la RFA comme «un géant économique et un nain politique». À l’époque, un historien, Christian Hacke, avait écrit un livre intitulé L’Allemagne, une puissance mondiale malgré elle. La fin de la division et les succès économiques de ces dernières années n’ont fait que renforcer la contradiction. L’Allemagne se verrait bien comme une grande Suisse, jouissant de sa prospérité économique à l’écart des troubles du monde. Mais elle ne peut se soustraire ni aux turbulences alentour, ni à ses responsabilités.

Les partenaires de l’Allemagne sollicitent son intervention tout en redoutant qu’elle n’en profite pour imposer ses vues

Le dilemme est d’autant plus difficile à gérer que les partenaires de l’Allemagne sollicitent son intervention tout en redoutant qu’elle n’en profite pour imposer ses vues. La fermeté de Berlin vis-à-vis d’Athènes dans le récent épisode de la crise grecque a provoqué un accès d’anti-germanisme que déplorent les dirigeants allemands. En même temps, ils prennent en compte ce risque quand ils défendent leurs propres intérêts. Et des voix s’élèvent en Allemagne pour qu’elle abandonne des complexes liés à un passé de plus en plus lointain afin de mener une politique étrangère à la mesure de sa force économique.

Il reste que, comme le disait Henry Kissinger, l’Allemagne est trop grande pour l’Europe et trop petite pour le monde. Elle est trop puissante pour être un pays européen parmi d’autres mais elle est trop faible pour jouer seule sur la scène internationale. Elle est, pour reprendre une expression devenue à la mode chez les politologues allemands, un «semi-hégémon», qui exerce en Europe une «petite» hégémonie sans vraiment y aspirer mais sans pourvoir l’éviter.

L’intégration européenne a été l’instrument choisi par l’Allemagne d’après-guerre pour surmonter cette contradiction. Elle le reste aujourd’hui mais elle suppose que les partenaires européens jouent le jeu. Et en particulier la France, qui était à la fois un soutien, un contrepoids et parfois une complice. L’est-elle encore? L’initiative franco-allemande annoncée, jeudi 3 septembre, par Angela Merkel et François Hollande, pour la protection des réfugiés «qui en ont besoin» et l’instauration de «quotas contraignants» (que Paris refusait voilà encore quelques semaines) «pour se partager les devoirs» selon «le principe de solidarité», est l’illustration bienvenue de cet impératif.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte