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Ségo, Sarko, NKM et autres DSK: ce que nommer nos politiques veut dire

Nicolas Sarkozy raccompagne Ségolène Royal sur le perron de l'Elysée, le 21 juin 2007. REUTERS/Benoit Tessier

Nicolas Sarkozy raccompagne Ségolène Royal sur le perron de l'Elysée, le 21 juin 2007. REUTERS/Benoit Tessier

Dés lors qu’on s’intéresse plus à la vie privée des responsables politiques qu’à leurs idées et à leurs convictions, on finit forcément par les appeler familièrement. Une conséquence de la «pipolisation» de la vie publique.

C’est avec Ségolène Royal, crois-je me souvenir, que cela a commencé: cette fâcheuse manie d’appeler les femmes politiques par leur prénom. Et encore, en l’espèce, pas par leur vrai prénom qui n’est pas moins que Marie-Ségolène. Un tantinet trop long, on en conviendra, pour la titraille de presse comme pour les lancements radio.

En presse écrite, par ailleurs, le simple patronyme d’une femme politique sonne plus bizarrement que celui d’un homme. On écrit plus facilement Hollande que Royal. Comme la trace d’une galanterie d’un autre âge...

Sexisme prénominatif

Le problème n’en est pas moins réel. C’est avec quelque vraisemblance que l’ont a pu considérer cette «prénomination» des femmes politiques comme un signe supplémentaire de sexisme. La presse ne titre jamais sur les frasques de Nicolas ou de François (il y en a certes beaucoup). Elle ne se gêne pas pour se gausser des faits et gestes de Ségolène, Martine, Rachida ou Najat.

«Ca me donne envie de cogner», a réagi Roselyne Bachelot, ancienne ministre de la Santé. C’est encore un article paru dans Le Figaro Madame qui analyse le mieux ce sexisme ordinaire. Sandrine Rousseau, élue EELV et auteur d’un Manuel de survie des femmes en politiques, résume bien le sous-entendu dont elle souffre:

«Être désignée par un prénom ne dit pas que je suis en charge des affaires publiques, que je gère de l’argent public et que je mène des politiques publiques».

Le problème est que de plus en plus de femmes politiques usent elles-mêmes de cette coupable familiarité. Anne Hidalgo, candidat socialiste à la mairie de Paris en 2014, avait appelé son compte de campagne Twitter «AvecAnne». Valérie Pécresse suit sa trace en balisant sa bataille en Ile-de-France, sous le fanion LR pour les régionales de 2015, du hashtag #JaichoisiValérie.

Bien lointaine est l’époque de l’intimidant François Mitterrand, qui ne se laissait tutoyer par personne ou presque

L’idée est assurément de créer un semblant de proximité entre la candidate et l’électorat à une époque où le commun des mortels se méfie bigrement des élites politiques. Certains hommes politiques cèdent même quelque peu à la tentation. Dominique Reynié, candidat LR pour la région LRMP (pardon, Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées), laisse les comptes Twitter de ses soutiens départementaux s’intituler «Le XX avec Dominique».

Parions que d’autres hommes politiques n’attendront pas longtemps à subir, plus ou moins volontairement, pareil sort. La «pipolisation» de la vie publique milite en ce sens. Dés lors qu’on s’intéresse plus aux gens, et à leur vie privée, qu’aux idées, et à leurs convictions, on finit forcément par les appeler familièrement par leur prénom.

Bien lointaine est l’époque où l’intimidant François Mitterrand, qui ne se laissait tutoyer par personne ou presque, était tellement distant qu’un film de propagande datant de 1974, avait tenté d’en corriger l’image en s’intitulant «Certains l’appellent François»...

Des initiales qui claquent

Il est un autre manière, pour nos héros de la vie publique, de perdre leur patronyme: le voir noyé sous un sigle. Tout le monde n’a pas la chance de porter un nom facile à prononcer et suffisamment court à énoncer. François Bayrou souffrira toute sa vie, entre autres tourments, de ceux qui l’appelle «Bérou», négligeant gravement son appartenance régionale à la langue d’oc.

Nathalie Kosciusko-Morizet, avec qui on tend plutôt à garder ses distances en dépit de ses plongées en apnée dans le métro parisien, a très vite été surnommée NKM. Ce n’est pas forcément un cadeau. Voici notre femme politique alors transformée en marque aussi abstraite qu’énigmatique. Ces initiales ont même une froideur qui ne prédispose pas d’emblée à l’empathie.

Michèle Alliot-Marie a eu plus de chance. L’ancienne ministre de la Défense, d’un genre en effet plutôt martial, n’a jamais été appelée «Michèle». C’était trop tôt et ce n’était pas son style. Les médias, toujours avides de raccourcis, l’ont souvent appelée MAM. Plutôt sympa, comme acronyme! Un diminutif de maman en usage dans certaines familles.

Dominique Strauss-Kahn, lui, s’est tôt transformé en DSK. C’est même devenu le nom d’un produit d’assurance vie, une consécration s’il en est. La magie des trois initiales accolées opère alors, machisme ambiant, comme la reconnaissance d’une compétence presque surhumaine, digne d’une machine. VGE (Valérie Giscard d’Estaing –still alive) avait bénéficié à plein, bien avant lui, de cet effet IBM.

Diminutifs à succès variables

La dernière façon de voir son nom irrespectueusement traité, pour nos pauvres animaux

Le duel présidentiel de 2007 opposait, dans une admirable symétrie sonore réjouissant le cirque politique, «Ségo» contre «Sarko».

politiques, est d’être affublé d’un diminutif. «Sarko» reste un modèle du genre. Le duel présidentiel de 2007 opposait ainsi, dans une admirable symétrie sonore réjouissant le cirque politique, «Ségo» contre «Sarko».

La personnalité même de Nicolas Sarkozy, provocateur jusque dans ses rapports trop souvent familiers avec les journalistes, incitait à cette transgression. Le problème est que «Sarko» candidat est resté «Sarko» président, insultant même à l’occasion le «pauv’ con» qui passait par là. Ce diminutif a eu toutefois au moins l’avantage de suggérer de lui l’image d’un voyou sympathique.

Jean-Luc Mélenchon, autre victime d’un nom qui se prononce en trois temps, n’a eu droit à son diminutif que dans des cercles militants: «Méluche». Comme un surnom affectueux pour un personnage attachant mais colérique. Pierre Moscovici, pour sa part, a parfois été raccourci en «Mosco», mais cela n’a pas suffi à attendrir son image de cérébral économiquement orthodoxe.

Prénom, Nom

Le pire reste néanmoins d’être appelé, sur la scène publique, par son nom entier. C’est le triste sort réservé à Pierre Laurent, le méritant secrétaire général du PCF. Personne, au-delà des rangs communistes, ne songe un instant à interpeller d’un familier «Pierre» cet homme plutôt réservé.

Mais on ne peut pas plus l’appeler tout bêtement «Laurent». Premièrement, parce que c’est quand même un prénom. Deuxièmement, parce que c’est le nom du président d’un autre parti, le MRC (Mouvement Républicain et Citoyen), Jean-Luc Laurent. Troisièmement, parce que les plus anciens d’entre nous n’ont toujours pas oublié Paul Laurent, son père, dirigeant communiste à élocution lente mais à cerveau rapide.

Il devient donc urgent de créer une Commission, composée de membres des grands corps de l’Etat, de dignes représentants des médias et bien entendu d’augustes retraités de la vie publique, pour définir enfin des règles d’appellation de nos responsables politiques parfaitement équitables et applicables à tou/te/s.

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