Monde

Barack Obama: divorce entre Noirs et Blancs?

Richard Robert, mis à jour le 23.09.2009 à 11 h 59

Moins qu'au racisme, Obama se heurte aujourd'hui à la culture protestante et inégalitaire des Etats-Unis.

Reuters/Yuri Gripas; Obama à Washington

Reuters/Yuri Gripas; Obama à Washington

Barack Obama est-il en passe de perdre le soutien des électeurs blancs? Ses difficultés grandissantes à mettre en place une réforme du système de santé sont indissociables de ce que la chroniqueuse Joan Walsh a nommé sur Salon.com le «blackening» du président. Jimmy Carter n'a pas hésité à parler de racisme, en expliquant qu'aux yeux de nombreux citoyens du sud mais aussi du nord, les «Africains-Américains ne sont pas qualifiés pour diriger ce grand pays». Peut-on s'en tenir à cette explication? Plusieurs maladresses habilement exploitées par l'opposition républicaine contribuent à expliquer la fin prématurée de cet état de grâce. Mais si, sur un choix de société comme la réforme du système de santé, la question de la couleur de peau joue bien un rôle déterminant, ce n'est pas celle du président qui est en question.

Commençons par rappeler les faits. Alors que John Kerry n'avait été soutenu que par 41% des électeurs blancs en 2004, 43% d'entre eux ont voté pour Obama en 2008. Le candidat avait réussi à déminer la question raciale, incarnant une Amérique ayant su tourner la page. Et qui en était fière: après sa victoire, Obama a vu sa popularité croître au sein de l'électorat blanc jusqu'à atteindre 63% le jour de sa prise de fonction, un score qui s'est maintenu jusqu'au mois de mai, d'après les sondages hebdomadaires de l'institut Gallup. En juin, ce score commença à s'effriter et fin août, seuls 43% des Blancs approuvaient son action. Comment expliquer cette chute vertigineuse de 20 points en trois mois?

Sotomayor, Louis Gates, et le favoritisme des minorités

Deux événements ont contribué à ternir son image et plus précisément à la noircir, aidant ses adversaires républicains à le faire apparaître aux yeux de l'opinion non plus comme l'incarnation d'une Amérique ayant neutralisé la question raciale, mais au contraire comme un représentant des minorités, abusant de son pouvoir pour les favoriser et partageant leurs passions. Le premier fut la nomination de Sonia Sotomayor à la Cour suprême, un processus qui commença fin mai pour s'achever le 9 août: les auditions au sénat furent l'occasion pour certains élus républicains comme Jeff Sessions ou Tom Coburn de dénoncer l'éviction de candidats blancs au profit de cette représentante des minorités visibles (Sonia Sotomayor est d'origine portoricaine et l'anglais n'est pas sa langue maternelle).

La nomination finalement acquise le 6 août se fit dans une atmosphère polémique. Les politiques d'«affirmative action» font depuis quelques années l'objet d'un débat, une partie de la population américaine considérant qu'elle favoriserait indûment les membres de minorités. Le président Obama, expliquant dans l'hiver que ses propres filles appartenaient à un milieu privilégié et qu'il serait injuste qu'elles en bénéficient pour entrer à l'université, avait semblé adopter une position raisonnable et relativement neutre. La nomination de Sotomayor à un des postes les plus élevés des institutions américaines a brouillé l'image du président sur ce terrain très sensible.

Au même moment a eu lieu l'affaire Henry Louis Gates Jr, du nom d'un professeur noir de Harvard arrêté par la police alors qu'il rentrait dans sa propre maison. Réagissant à chaud, le président dénonça la stupidité des policiers; ce qui apparut à la fois comme une réaction déplacée de la part du plus haut représentant de l'Etat et surtout comme une réaction de solidarité raciale. Là encore, l'image de «neutralité» qu'avait su cultiver Obama en souffrit.

Ces deux événements ont contribué à «ethniciser» le président, et à suggérer que son métissage pourrait influencer ses jugements. Au cours de l'été la rumeur déjà ancienne selon laquelle Obama ne serait pas né aux Etats-Unis a connu un regain de vigueur, en dépit des preuves évidentes de falsification des quelques «pièces à conviction» qui étaieraient cette théorie. Il est évident que ce qui se cache derrière cette suspicion de non américanité, c'est la question de la couleur de peau. Le racisme supposé des Américains se serait-il réveillé? Ce réveil expliquerait-il la chute brutale de popularité du président ? C'est ici qu'intervient la question de la réforme du système de santé, qui oblige à une réponse plus nuancée.

L'accusation de «socialisme», resurgie à la faveur de cette réforme, met en cause l'altérité du président, son étrangeté à «notre Amérique»: on voit sur Fox News des adultes en pleurs demandant «qu'on nous rende notre pays». Avec les death panels dénoncés par Sarah Palin, la diabolisation du président a connu une nouvelle étape. Quand l'ancienne candidate républicaine à la vice-présidence feint de craindre que les comités d'évaluation du futur système de soins aient un pouvoir de vie et de mort sur les patients, elle joue avec l'image d'un président «antéchrist», associé à la mort et au crime, qui a séduit une partie de l'électorat américain.

Barack Obama, un président comme les autres

Mais il suffit de relire la presse républicaine de l'année 1993 (la réforme de santé ratée du président Clinton) ou celle de 1998 (le scandale Monica Lewinsky) pour trouver des attaques aussi violentes et aussi malhonnêtes. En 1998, certains des manifestants contre Clinton portaient des pancartes l'accusant de meurtre et de viol, et on se souvient peut-être du pasteur Jerry Falwell, un célèbre prédicateur qui l'accusait de tous les maux. Obama, en somme, après une brève lune de miel, connaîtrait un destin similaire à celui de son prédécesseur démocrate. Le racisme ne ferait en somme qu'offrir ses stéréotypes à la disqualification morale et politique à laquelle travaillent ses adversaires républicains. Le métier de président n'est pas de tout repos aux Etats-Unis, Clinton — mais aussi Bush! — en ont fait l'expérience.

Le rôle du racisme dans les difficultés actuelles d'Obama demande donc à être remis en perspective. Il n'explique pas à lui seul la violence des attaques. On ne peut toutefois ignorer le rôle de la «question raciale» dans les difficultés à faire passer la réforme du système de santé; sur ce point les travaux d'Alberto Alesina et Edward L. Glaeser, deux économistes de Harvard, permettent de mieux comprendre ce qui est en jeu.
Il a été martelé dans le débat public que le système actuel est inégalitaire et coûteux. Mais la population reste réticente, notamment une partie des catégories qui en bénéficieraient le plus directement: un sondage du Pew Center publié fin août montre que les femmes, les Blancs gagnant moins de 30.000 dollars par an et les habitants des Etats industriels de la Rust Belt sont les catégories parmi lesquelles Obama a perdu le plus de points à cause de cette réforme.

La préférence américaine pour l'inégalité

On touche ici, directement, à la «préférence pour l'inégalité» qui caractérise depuis longtemps la société américaine et dont Alesina et Glaeser ont analysé les ressorts. Les dépenses publiques représentent 30% du PIB américain, contre 46 % en France et plus de 50% dans les pays nordiques. Cet écart tient d'abord aux politiques sociales: les institutions de l'Etat-providence sont plus développées en Europe qu'aux Etats-Unis. Les institutions expliquent en partie cette construction. Dans un système fédéral marqué par la détermination locale des politiques fiscales et sociales, l'Etat central ne peut taxer la côte Est au profit des pauvres du Midwest. La séparation géographique entre centres politiques et centres industriels n'a jamais favorisé le mouvement ouvrier américain: une grève à Detroit n'a jamais paralysé Washington.

La sociologie particulière de l'Amérique, pays de migrants structurés en communautés souvent concurrentes les unes des autres, semble aussi avoir entravé la constitution d'un mouvement ouvrier assez puissant pour peser en faveur d'une plus grande redistribution.

Le scrutin majoritaire et le bipartisme apparaissent également comme des freins à la mise en œuvre d'une politique de redistribution. Le scrutin proportionnel favorise l'élection de représentants des minorités ou l'émergence de partis plus favorables à la redistribution. Alesina et Glaeser citent ainsi des études montrant que plus la dose de proportionnelle est importante, plus la politique sociale est redistributive. En Amérique, quelques villes ont adopté la proportionnelle entre 1910 et 1930 mais l'ont abandonné ensuite. Or ce refus de la proportionnelle ne sort pas du néant. Il est directement lié, expliquent les chercheurs, à l'existence d'une minorité noire.

Comparant ainsi les programmes sociaux des différents Etats américains, Alesina et Glaeser montrent que le degré de redistribution est étroitement corrélé à l'homogénéité raciale. Plus la population d'un Etat est hétérogène, plus sa politique sociale est limitée. Celle-ci est ainsi plutôt généreuse dans les Etats très majoritairement blancs du nord et du nord-ouest, comme l'Oregon et le Minnesota, et dans certains Etats de Nouvelle-Angleterre; elle est en revanche peu développée dans le sud-ouest et le sud-est, qui sont beaucoup plus hétérogènes sur le plan racial.

Comment comprendre cette corrélation? Elle n'est sans doute pas spécifiquement américaine. Alesina et Glaeser citent des expérimentations et des sondages suggérant que l'on fait plus facilement confiance aux personnes qui nous ressemblent et qu'on s'en sentira plus solidaire. La classe moyenne blanche considérera ainsi plus naturellement que les pauvres ne méritent pas l'aide de l'Etat si ces pauvres se trouvent essentiellement parmi les Noirs. En revanche, notent-ils, c'est plus difficile en Norvège, pays où les pauvres sont blancs. L'idée d'une communauté de destin et le sentiment d'une nécessaire solidarité sont d'autant plus problématiques aux Etats-Unis que la culture pionnière et les valeurs protestantes privilégient une lecture morale des situations de pauvreté. 60% des Américains considèrent ainsi que les pauvres sont paresseux, contre seulement 26% des Européens.

C'est à cette culture que se heurte aujourd'hui Obama. Qu'elle ait une composante raciale, plutôt que raciste, est un fait. Que les politiciens de droite, hostiles à la redistribution et soucieux de faire voter les «petits blancs» contre leurs intérêts aient souvent avivé cette culture politique «dissociative» au moyen de stéréotypes racistes en est un autre. Et le fait qu'Obama soit noir ne joue pas en sa faveur, même si ce n'est pas lui le problème.

Richard Robert

Image de une: Jim Young / Reuters; Obama à Washington

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Directeur de ParisTech Review
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