Culture

«Millénium 5»: le presque vrai synopsis

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 03.09.2015 à 12 h 44

Si vous avez survécu aux 481 pages supplémentaires de hacking informatique en milieu suédois agrémenté de leçons de management des médias modernes de «Millénium 4», le synopsis de notre «Millénium 5» devrait vous ravir.

Twenty-Three - 52. / Denise P.S. via Flickr CC License By

Twenty-Three - 52. / Denise P.S. via Flickr CC License By

Après la mort soudaine de son auteur, Stieg Larsson, on pouvait décemment espérer ne plus jamais devoir subir un nouvel épisode de la célèbre saga Millénium, le seul «page-turner» qui exige un effort de volonté du lecteur pour progresser dans une narration à la platitude absolue, le premier thriller qui avance avec une absence totale de rythme, l’unique best-seller dans lequel la moitié des pages ressemblent à un manuel d’initiation à la programmation informatique pour administration système, le tout saupoudré de clichés éculés servis avec l’inévitable touche moralisante du polar engagé.

Mais c’était oublier que Millénium est un texte tellement laborieux et poussif que quiconque étant suffisamment motivé pouvait en réunir les éléments distinctifs pour produire à son tour des suites au kilomètre.

C’est ce qu’a fait l’auteur David Lagercrantz, journaliste, comme le créateur de la série, avec un talent certain puisqu’il est à peu près impossible de différencier son texte des précédents opus. Voilà pourquoi la polémique qui accompagne la sortie fin août du volume quatre de la saga, parce qu'il a été confié à un nouvel auteur, est absurde.

L’ennui profond ressenti à la lecture des volumes de Larsson est magistralement préservé dans Millénium 4 Ce qui ne me tue pas, paru dix ans après le premier tome. Ces œuvres confirment qu’on peut être doué pour l’investigation, qui suppose entre autre d’être maniaque à l’excès dans ses vérifications, et faire un piètre auteur de romans policiers.

Librement inspiré par un essai bien plus court et beaucoup plus drôle, le Guide pratique à l’usage des écrivains qui veulent (très) bien faire sans (trop) se fatiguer, de Guillaume Lacotte, qui y parodie les principaux genres littéraires, leurs tics et leurs lieux communs, voici un canevas de ce que pourrait être un Millénium 5. Ou 6, ou 7, ou 8…

Millénium 5. La fille qui relançait le routeur Wifi quand on lui demandait poliment

Depuis quelques mois, Millénium est en difficulté financière, comme au début de chacun des précédents volumes de la saga. La revue phare du journalisme d’investigation du pays perd des lecteurs, elle est concurrencée par les sites d’information économique ainsi que par Clickounet.se, le site de vidéos virales d'élans qui se cassent la gueule et d’infos people suédois.

Mikaël Blomkvist est désabusé, il boit toujours ses expressos de luxe dans son loft où de vieux exemplaires de la revue XXI traînent négligemment sur sa table de designer suédois. Il couche régulièrement avec la rédactrice en chef de la revue et forme avec elle une sorte de plan cul affectif régulier, conformément à une approche responsable, raisonnable et dépassionnée de la sexualité suédoise.

À un moment, Mikaël Blomkvist «enfile» son imper, «file» sur Drottninggatan, tourne sur Kungstensgatan alors que le vent «fouette» son visage, pour enfin «s’engouffrer» dans le métro. De longs descriptifs nous renseignent sur la situation météo à l’approche de l’hiver. Nous comprenons qu’il risque d’être rude, mais comme chaque année. Sans doute une métaphore des temps sombres qui viennent, dans une époque troublée et dénuée de repères.

Blomkvist accuse le coup après les dernières révélations de EkonSvikrte, le quotidien économique en ligne qui concurrence sa revue Millénium depuis à présent trois mois. Ses journalistes chevronnés ont établi l’existence de comptes parallèles au sein de l’agence régionale de sécurité sociale de Malmö. Soixante-dix-huit pages sont alors consacrées à la minutieuse reconstitution historique des grandes étapes de cette administration emblématique de la social-démocratie suédoise des années 1970, de ses luttes de pouvoir au sein du comité de direction paritaire et de sa réorganisation interne.

La direction de Millénium se demande s’il faut embaucher le nouveau secrétaire de rédaction dans le cadre du contrat provisoire pour faire face à un surcroît d’activité temporaire, disposition peu connue du code du travail suédois, ou si elle peut prendre le risque d’une embauche à durée indéterminée, qui serait conforme à son tropisme progressiste; les rédacteurs y réfléchissent à voix haute pendant de longues heures mais finalement aucune décision n’est prise. La rédactrice en chef envisage ensuite de renouveler le parc de machines à café, un des reporters s’y oppose, le lecteur est invité à prendre connaissance des principaux constructeurs de machines à café qui se partagent le marché lucratif de dosettes d’entreprise en Suède.

On croise des informaticiens obèses, boutonneux et introvertis mais redoutablement efficaces en hacking

 

Lisbeth Salander est engagée dans de complexes opérations de piratage informatique dans le but de démanteler un réseau de prostitution composé de criminels russes sans scrupule et à l’âme sombre qui déploient leurs méfaits sur le Darknet. Lisbeth fréquente des milieux interlopes dans lesquels tout le monde porte des piercing, des gens qui ressemblent à des punks à chien mais on apprend qu’au final ce sont dans l’ensemble de bons bougres et qu’il ne faut pas se fier aux apparences qui sont trompeuses.

Ici, une digression d’une cinquantaine de pages sur les techniques de piratage informatique en milieu hacker suédois, où l’on croise des informaticiens obèses, boutonneux et introvertis mais redoutablement efficaces en hacking. Des termes techniques ou spécialisés comme black hat et firewall sont utilisés. Des noms de fichiers accompagnés de leur extension sont également insérés dans le texte. Dix-huit pages du Manuel de hacking pour l’intranet d’entreprise sont insérées.

Les enquêtes de Blomkvist et de Salander se croisent, ils couchent ensemble.

L’action s’achève sur une île rocailleuse au large du nord de la Suède, où Blomkvist est traqué par les tueurs psychopathes du réseau criminel russe. Lisbeth parvient à hacker les smartphones des méchants et permet à Blomkvist de les repérer et de les neutraliser. Sur le chalutier qui les ramène sur le continent, les héros échangent quelques réflexions inspirées sur le sens de la vie et les bars à bière de Stockholm.

Puis les deux héros se perdent de vue, car même le redoutable charme à l’ancienne de Blomkvist ne parvient pas à atténuer les penchants asociaux de Lisbeth et sa capacité très limitée à s’attacher aux autres –une des conséquences multiples de son enfance traumatisante.

Rendez-vous dans Millénium 6 pour la suite.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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