Culture

Comment un compositeur gagne-t-il sa vie? (indice: peu grâce à sa musique)

Jean-Marc Proust, mis à jour le 10.09.2015 à 11 h 05

Paradoxe? Il n’y a jamais eu autant de compositeurs en France. Mais ils ne vivent pas de leur musique. Presque tous ont des revenus annexes. Face à la diminution des ressources publiques, les jeunes artistes cherchent des financements alternatifs.

Ennio Morricone, un des rares compositeurs stars (REUTERS/Alessandro Garofalo)

Ennio Morricone, un des rares compositeurs stars (REUTERS/Alessandro Garofalo)

En 2015, un compositeur peut-il vivre avec les seuls revenus de ses œuvres? «Non! Bien sûr que non!», s’exclame Édith Canat de Chizy. Seul un quart des revenus de la compositrice est issu de droits d’auteur et de commandes, le reste (75%) provenant de son activité d’enseignement en conservatoire. Pour tous, la «double vie» est généralisée. Bien que Thierry Escaich vive «à 100% de la musique», il reste cependant professeur au conservatoire de Paris («avec un salaire d’attaché de la fonction publique, de 3.600 euros nets») et refuse «régulièrement des commandes. J’aime mon activité d’enseignement et je dois y consacrer du temps».

«Très peu de compositeurs vivent aujourd’hui de leur plume, observe Cyril Beros, directeur de la production à l’Ircam. La rumeur dit qu’il y en a 5 ou 6…» Tous les autres ont donc des revenus annexes: enseignement, carrière de chef, de soliste, ou direction artistique. Mais Yann Robin, qui s’occupe de l'Ensemble multilatérale, fait cela de manière bénévole et n'envisage pas d'être rémunéré avant «2016 ou 2017 sur la base d'un tiers temps, soit 6.000 € brut par an». À ce jour, ses principaux revenus sont ses commandes et droits d'auteur, auxquels «s'ajoutent master classes, conférences, jury, enseignement dans des académies de composition».

Les revenus générés par les œuvres se répartissent entre commandes publiques et droits d’auteur. Des dispositifs relativement stables, à l’instar des aides d’État à la composition:

années

2010

2011

2012

2013

2014

2015

Dossiers présentés

135

157

123

155

185

158

Aides accordées

51

43

57

54

55

50

Montant global
en K€

495

517

558

567

554

567

En 2004, le rapport Surrans évaluait le budget global des aides à 840.000 €.

Beaucoup de jeunes compositeurs formés

Dans les principaux financeurs figurent également Radio France –avec l’atout supplémentaire d’assurer une radiodiffusion (1), l’Ircam, quelques orchestres, des festivals comme Musica à Strasbourg (576 créations en 32 éditions), Aspects des musiques d'aujourd'hui à Caen, la Sacem, des associations comme Musique nouvelle en liberté.... Philippe Hersant souligne avoir bénéficié de deux bourses à la Villa Médicis. La Fondation Banque populaire soutient des instrumentistes et compositeurs, surtout lorsqu’ils sont «jeunes et pas encore lancés… Nous leur attribuons des bourses, entre 10.000 et 18.000 euros, sur la base de projets, explique Martine Tremblay. C’est presque une commande.» Et, parfois, des mécènes: «Un musicien m’a commandé une pièce de piano pour sa fille», indique Philippe Hersant.

Le montant des aides varie en fonction de la catégorie, de la durée de l’œuvre musicale et du nombre d’instruments

Ces diverses sources de financement ont cependant des moyens limités. D’autant plus qu’«il n’y a jamais eu autant de compositeurs qu’aujourd’hui, nuance Dominique Marco, directeur de Musica. On en forme beaucoup.»

Un barème plus ou moins négociable

Au fait, comment évalue-t-on le prix d’une œuvre? C’est simple. Le ministère de la Culture a établi un barème, bien connu des compositeurs. 

«Le montant des aides varie en fonction de la catégorie, de la durée de l’œuvre musicale et du nombre d’instruments, selon un barème indicatif (de 13.500 euros à 38.500 euros pour un opéra, de 12.500 euros à 27.000 euros pour une œuvre symphonique, de 8.000 euros à 11.500 euros pour une œuvre musicale destinée à un ensemble de 8 à 14 musiciens par exemple...).»

Un barème non soumis à l’inflation: celui de 2008 est identique à celui de 2014 et, exprimé en francs, il n’a guère bougé!

«En général, on s’aligne sur ce barème», affirme Édith Canat de Chizy. Drift, son concerto pour clarinette, d'une durée de vingt minutes), a été vendu à l’orchestre de Lille pour 18.000 euros. Mais les prix se négocient «plus ou moins, en fonction de la notoriété», explique Thierry Escaich. 

Quand il s’agit d’une grande structure, il n’est pas normal que l’on ne soit pas payé décemment

Philippe Hersant

Les négociations? 

«J’en ai un peu assez, soupire Philippe Hersant. En fait, cela dépend surtout de l’envie d’écrire la pièce ou de qui la commande… Quand il s’agit d’une grande structure, il n’est pas normal que l’on ne soit pas payé décemment.» 

Édith Canat de Chizy évoque une création pour le Philharmonique de Radio France (œuvres pour soprano et cordes) payée 9.000 euros alors que le barème la fixait à 18.000. «Ça fait une différence!»


«On négocie toujours, confirme Dominique Marco. La cote du compositeur compte… C’est de l’ordre de 10 à 20% selon les cas.» À l’inverse, Cyril Beros s’en défend : « Je n’ai jamais pratiqué ça. Une œuvre symphonique de trente minutes, rémunérée 27.000 €, c’est déjà très peu pour un compositeur!»

L’heure est à la coproduction

Doté d’un budget de création de 75.000 €, l’Ircam commande «environ 12 œuvres par an. Avec une tendance de plus en plus marquée à la co-commande, pour partager les coûts. Avec quatre coproducteurs, un opéra, qui représente deux ans de travail, sera payé 60.000 euros, lorsque le barème l’établit à 38.000.» Cela permet aussi d’élargir les voies de diffusion. Un enjeu non négligeable car la musique contemporaine est parfois réduite à un concert unique. «C’est frustrant de travailler plusieurs mois sur un projet pour une seule représentation!», déplore Jonathan Grimbert-Barré, compositeur de 33 ans.

 Le réseau des scènes nationales ne joue pas le jeu de la musique contemporaine

Dominique Marco

Or, les coproductions élargissent le public: «Avec quatre commanditaires, Solaris (Dai Fujikura) a déjà été joué à Lausanne, Lille et Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, se félicite Cyrille Béros. Et des contacts ont été noués aux États-Unis et au Japon.» Un enjeu d’autant plus important pour Dominique Marco que «la diffusion est réduite à la portion congrue. Le réseau des scènes nationales ne joue pas le jeu de la musique contemporaine. Si quelques privilégiés ont accès à des commandes d’opéras, on ne peut pas dire que les orchestres de provinces se pressent pour passer des commandes…»

Très bien payé, négocié, gratuit…

«Dans certains cas, c’est très bien payé», estime Philippe Hersant, citant ses Vêpres pour le jubilé de Notre Dame, facturées 40.000 euros, pour 1h15 de musique, avec un chœur, deux orgues… Dans d’autres cas, c’est «vraiment peu. L’orchestre de Pau-Béarn m’a proposé 4.000 euros pour une œuvre orchestrale. Il a fallu trouver des coproducteurs...»


De fait, nombre de structures ont des ressources limitées. «Accentus m’a proposé 2.000 euros pour une œuvre de cinq minutes et le jeune Chœur de Paris 3.000 euros, se souvient Édith Canat de Chizy. Il est impossible de vivre actuellement avec de telles sommes.» Elle refuse d’écrire «gratuitement, même si les structures ont des difficultés. Déontologiquement, si on accepte cela, c’est fini».

Dans le top 100 des droits d'auteur, il n’y a pas une seule œuvre d’un compositeur vivant!

Laurent Petitgirard

Composer gratuitement? Philippe Hersant explique avoir écrit une «petite pièce» pour l’ensemble Ex Novo. «Je les aime beaucoup mais ils n’ont pas un rond. J’ai fait un geste compte tenu de la situation de la culture en Italie…» Et Thierry Escaich le fait également: «Par exemple pour un festival qui a très peu de moyens. Ça me permet une liberté totale. Je n’ai pas besoin de m’affilier à telle ou telle esthétique. Je peux m’offrir le luxe de faire gratuitement des œuvres lorsque le projet m’intéresse. Après, ils seront les ambassadeurs de l’œuvre et à terme cela peut générer des droits d’auteur!»

«Les droits ont beaucoup diminué»

À la Sacem, on compte «13,3 millions d’euros de droits de musique symphonique protégée», détaille Laurent Petitgirard, compositeur et président de la Sacem. Les revenus de la musique classique concernent «surtout des Russes, avec Prokofiev, Rachmaninov, Chostakovitch… Et Ravel pour le Concerto en sol majeur». Problème: «Dans ce top 100, il n’y a pas une seule œuvre d’un compositeur vivant!»

De fait, la plupart des compositeurs ne comptent guère sur leurs droits d’auteur pour vivre. «Les droits ont beaucoup diminué», regrette Edith Canal de Chizy. Même s’il y a parfois d’heureuses surprises. Pour Philippe Hersant, celles-ci se concentrent sur deux pièces: «La musique du film Être et avoir qui a fait 1,8 million d’entrées (“on est payé au pourcentage de billets vendus…) et Les Hauts de Hurlevent, un ballet souvent joué, dont le film est très regardé au Japon.» Avec Elephant man, Laurent Petitgirard a gagné 1.300 euros par représentation mais 20.000 euros de droits lors de sa diffusion télévisée. «Pour trois ans de travail.»

Une diffusion tard sur France 2, c'est de l’ordre de 2.000 euros par passage

Thierry Escaich

Les droits d’auteur sont plus intéressants lorsqu’il y a une reprise radio, souligne Thierry Escaich. «Et c’est encore mieux si c’est retransmis à la télévision. Claude, l’opéra écrit avec Robert Badinter est passé deux fois sur France 2. Assez tard. Mais c’est de l’ordre de 2.000 euros par passage…» Compositeur très demandé (au cinéma comme à l’opéra), il estime ses droits à «plusieurs dizaines de milliers d’euros par an».


Disques et partitions: c’est marginal

Restent les supports physiques de la musique. Le CD «ne se vend pas énormément. Quand on atteint 2.000 ou 3000 ventes, c’est extraordinaire», indique Philippe Hersant. «C’est marginal», confirme Thierry Escaich dont les disques se sont pourtant vendus à plusieurs milliers d’exemplaires. Cela représente «de tout petits revenus. Comme les partitions».

Les contributeurs m'ont fait des dons via paypal. C’est le financement de demain

Jonathan Grimbert-Barré

Les ventes de partitions sont en effet marginales. En revanche, la «location des parties séparées pour orchestre peut générer quelques revenus», observe Cyril Beros. Même si l’essentiel revient à l’éditeur: «Pour une location de l’ordre de 3.000 €, seuls 20% vont au compositeur.» Plus rentable cependant que ces mêmes 3.000 € en recettes d’un concert: «La Sacem en récupère 8,8%, soit 250 euros, énonce Laurent Petitgirard. Dont environ 70 iront au compositeur… À supposer que ce soit un concert avec ses seules œuvres!»

Youtube, start-up et licence libre

Un changement se profile peut-être. Faute d’accéder aux commandes, de jeunes compositeurs cherchent des sources alternatives. Ainsi du financement participatif, sollicité par Alexandros Marchéas. via la plateforme Ulule pour assurer une création en Grèce. 

«J’avais fait appel au crowfunding aux débuts de Kiss Kiss Bank Bank, se souvient Jonathan Grimbert-Barré. Ça avait raté, mais ensuite, les contributeurs m’avaient fait des dons via paypal. C’est le financement de demain.»

C’est aussi un moyen d’élargir la diffusion. 

«Il y a un désamour de la musique contemporaine, regrette Édith Canat de Chizy. Nous devons élargir le champ, nous ouvrir à l’international, mettre l’accent sur les moyens de diffusion grâce à Internet… Comment amener youtube à programmer des œuvres par exemple?»

Après avoir créé un opéra à Montpellier («un coup d’éclat»), Valentin Villenave ne compte plus sur la commande publique. 

«La protection des artistes et de la création est un miroir aux alouettes qui favorise les artistes déjà installés. Si j’attendais les commandes de Radio France pour vivre… En fait, les périodes où je passe du temps à chercher des commandes sont celles où j’écris le moins. Ainsi posé, le choix est simple.»

Il gagne sa vie comme enseignant et accompagnateur de cours de danse: «J’improvise au piano. Cette musique n’est ni très originale ni très intéressante, mais c’est la mienne!» Il lui arrive aussi de jouer du piano dans les bars ou pour des soirées d’entreprises. «Je n’y vais pas de gaité de cœur.»

 Les partitions, ça s’arrache comme des petits pains

Valentin Villenave

Sur le modèle de l’Oulipo, il a créé un Oumupo, qui assure régulièrement des concerts à la BNF, et milite pour l’écriture sous licence libre, mettant ses partitions en accès gratuit sur le web. 

«Ces séances ne sont pas rémunérées, mais il arrive qu’on soit obligés de payer des droits pour les textes mis en musique! Alors, on vend les partitions. Ça s’arrache comme des petits pains… Amusant, non, que des gens achètent quelque chose qui est gratuit?»

 


De son côté, Jonathan Grimbert-Barré a opté pour la création d’entreprise. Après un parcours «classique», entre commandes publiques (ville de Compiègne…) et carrière d’instrumentiste (il est violoncelliste), il crée Paris Scoring pour proposer aux compositeurs des ressources d’enregistrement (orchestre, studio…), répondant notamment aux besoins de l’industrie du cinéma. 

«L’activité a très bien démarré et cela assure l’essentiel de mes revenus aujourd’hui. Je continue à composer, mais j’ai le violoncelle de côté.»


La fin du système Malraux

Avec la crise des finances publiques, «les commandes sont bien moins importantes aujourd’hui, estime Édith Canat de Chizy. Le système de subventions créé à l’époque de Malraux est en train de se déliter complètement.» Partout, la tendance est à la diminution des crédits, notamment avec le retrait des collectivités locales. Ou même au niveau européen, des aides non reconduites comme celle du réseau Varèse. Plusieurs de nos interlocuteurs évoquent la chute des commandes de Radio France (2).

On arrive à la fin d’un système d’aides publiques et on n’a pas assez développé le mécénat

La nouvelle génération de compositeurs fait face à un système qui s’épuise peu à peu. «On arrive à la fin d’un système d’aides publiques et on n’a pas assez développé le mécénat… On en a perdu l’habitude alors qu’il existait avant-guerre.» S’y ajoute la chute des ventes de CD et la crise qui frappe les éditeurs, observe Philippe Hersant. «Il y a moins d’éditeurs, beaucoup ayant fait faillite, d’autres s’étant regroupés. Et leurs revenus vont baisser car des grands noms comme Debussy ou Ravel entrent dans le domaine public.»

«Un métier qui n’existe pas»

Pour Thierry Escaich, la France reste cependant «un pays assez attractif pour les jeunes compositeurs, à la fois en termes de pédagogie ou de commandes publiques.» Et, en faisant la comparaison avec Berlioz, Dominique Marco estime que «les compositeurs n’ont jamais été autant choyés qu’aujourd’hui! La situation ne s’est pas aggravée.»

La situation serait donc à relativiser. «Mozart et Vivaldi sont morts dans la misère et Manuel de Falla n’a rien touché pour La Danse du feu car il s’est fait escroquer par son prédécesseur», rappelle Philippe Hersant. «Nous n’avons que la Sacem pour nous défendre, tempère Édith Canat de Chizy. Nous n’avons pas de retraite. C’est un métier qui n’existe pas!»

1 — Radio France n’a pas répondu à nos demandes d’entretien Retourner à l'article

2 — Si le compositeur cotise aux caisses Arco et Agirc, sa retraite, assise sur les droits d’auteur perçus durant la carrière, est en fait gérée par la Sacem, explique-t-elle Retourner à l'article

 

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
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