Partager cet article

Quand un whisky de Bowmore couche avec un fût japonais, à quoi ressemblent les enfants?

Distillerie de Bowmore | Avec l’aimable autorisation de Bowmore

Distillerie de Bowmore | Avec l’aimable autorisation de Bowmore

Où il est question de malt d’Islay, de chêne nippon, du méridien de Greenwich, de coucheries dans les chais et du splendide Bowmore Mizunara Cask Finish, qui sort cette semaine.

Slate vous avait déjà lâché l’info en douce: Bowmore, l’une des plus vieilles distilleries d’Écosse (1779), laissait s’accoupler sur l’île d’Islay, dans son chais n°1, un peu de son fameux whisky tourbé avec des fûts de mizunara, ce précieux chêne asiatique qui relâche dans le liquide d’atypiques notes d’épices et de bois de santal. Et voilà qu’un an plus tard, en plein mois d’août, pendant la trêve des alambics (et la jachère annuelle de mon foie), on allait pouvoir goûter le fruit de cet adultère.

Le Bowmore Mizunara Cask Finish, l’enfant des coucheries du whisky tourbé de Bowmore avec un fût de mizunara | Avec l’aimable autorisation de Bowmore

Rendez-vous fut donné sur les hauteurs de l’Observatoire royal de Greenwich, à Londres, d’où fuse le laser marquant le méridien qui fixe la rencontre de l’est (le chêne japonais) et de l’ouest (le whisky d’Islay) –abondance de symboles ne nuit jamais. Bon, il s’avéra que le fil à couper le globe dérapait en réalité à 102 mètres de là, mais il faut heureusement un peu plus qu’une découverte géographique majeure pour me gâcher une dégustation de whisky. Question de conscience professionnelle.

Chène rare et précieux

Ce fut un événement. À bien des égards. «La plus vieille distillerie du Japon, Yamazaki, a partagé ses fûts avec la plus vieille distillerie d’Islay, Bowmore», se réjouissait Keita Minari, ambassadeur de marque Europe chez le géant Suntory, qui rappelons-le, possède les deux distilleries précitées. Fait rarissime, puisque le mizunara est quasi exclusivement utilisé au Japon[1], où il pousse sur l’île d’Hokkaido. Depuis trois ans, les malts de Yamazaki élevés sous ce bois s’envolent à peine posés en boutiques et atteignent des prix à vous faire ficher à la banque de France rien qu’en approchant de la bouteille.

Ce fût apporte au whisky des notes uniques d’encens, de temple japonais

Keita Minari, ambassadeur Europe chez Suntory

«C’est un chêne très rare, précieux, qui met 200 à 300 ans pour arriver à maturité, souligne Keita Minari. On a commencé à le travailler par nécessité, pendant la Seconde Guerre mondiale, quand le Japon ne pouvait plus importer de fûts de chêne européen et américain. Et on a continué par la suite en raison de ses qualités aromatiques exceptionnelles. Il apporte au whisky des notes uniques d’encens, de temple japonais. Son bois est riche en eau –“mizu” signifie “eau” en japonais–, poreux, pas très étanche: les fûts vieillissent assez mal et on l’utilise essentiellement neuf, pour des pleines maturations, plus rarement en finish comme pour ce Bowmore. On le fait toujours tailler en butts de 500 litres, car ce bois est très actif, surtout sous le climat japonais. Mais son usage reste très marginal. Sur les quelque 800.000 fûts qui dorment dans les chais de Suntory, environ 2.000 seulement sont en mizunara.»

«Caractère de l’islay»

Ce Bowmore à mi-course entre l’est et l’ouest n’avoue pas son âge. Embouteillé à 2.000 exemplaires, à la force de 53,9%, c’est un assemblage de malts vieillis en ex-barrels de bourbon en chêne américain et dans quelques anciens butts européens de xérès, qui a ensuite passé ses trois dernières années dans trois fûts de mizunara neufs de 500 litres.

Il faut se laisser s’aérer longtemps, sans forcément lui fredonner des berceuses | Christine Lambert

«Dans les deux premiers mois sous chêne japonais, c’était presque affolant, le whisky s’est gorgé d’épices, d’arômes d’encens, avoue David Turner, le master distiller de Bowmore, accent écossais à couper à la tronçonneuse. Puis, heureusement, le processus s’est ralenti. Mais on n’est pas allés au-delà de trois ans, on ne voulait pas que le bois l’emporte sur le caractère de l’islay.»

Superbe complexité

Les whiskies d’Islay font l’objet d’un culte, les whiskies japonais sont à la mode: le potentiel commercial de cette union n’échappera à personne. Mais le rejeton est un enfant de l’amour. Dans sa layette jaune vif, il sent la banane frottée dans la cire, les citrus, la patine et le miel, avec une pointe de menthe ou d’eucalyptus peut-être, et comme une volute de tourbe fugace –Bowmore est rarement très tourbé, entre 25 et 30 ppm[2], et la vanille, et l’encens, et le bois de santal. Sa bouche chaude, enveloppante, déploie les mêmes arômes, mais la tourbe prend de l’ampleur et s’allonge dans une finale à perdre haleine. Surtout ne pas se précipiter. Il faut se laisser s’aérer longtemps, sans forcément lui fredonner des berceuses, pour lui donner une chance de déployer sa superbe complexité.

Il sent la banane frottée dans la cire, les citrus, la patine et le miel, avec une pointe de menthe ou d’eucalyptus, et comme une volute de tourbe fugace

À présent, asseyez-vous.

700 livres sterling la bouteille. Converti sur l’autre rive de la Manche, cela fait très précisément 949,23 euros pour la garde non alternée, mais je suis certaine qu’on nous fera cadeau de la virgule. «On ne l’a pas fait pour l’argent, se défend un monsieur de Suntory qui surprend mon couinement. On l’a fait pour faire parler de la marque, pour entretenir l’attente chez les amateurs de whisky.» Certes, la loi de l’offre (rare) et de la demande (exponentielle) pour les malts d’Islay et du Japon suffisent à placer le coup de bambou très haut. Mais quand même, une question. Sachant que le Bowmore 18 ans s’achète à 98 euros et le 25 ans à 355 euros, combien valent trois brèves années d’étreinte entre les deux îles les plus célèbres dans le monde du whisky, une fois débarrassées du temps d’avant l’amour? Je ne sais pas. Mais je sais ce qu’elles coûtent.

1 — Hormis un Chivas affiné en fûts de mizunara et réservé au marché nippon, aucun autre exemple de whiskies non japonais ne me vient à l’esprit, mais corrigez-moi si je me trompe. Retourner à l'article

2 — Mesure, en parties par million, le taux de phénols responsables des arômes tourbés. La plupart des malts d’Islay utilisent une orge tourbée entre 30 et 45 ppm. Les «monstres tourbés» d’Octomore peuvent dépasser les 200 ppm. Retourner à l'article

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte