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Denilson, Anelka ou Cristiano Ronaldo? Trois futurs pour Anthony Martial

Anthony Martial face aux Turinois Chiellini et Vidal, le 14 avril 2015. REUTERS/Stefano Rellandini.

Anthony Martial face aux Turinois Chiellini et Vidal, le 14 avril 2015. REUTERS/Stefano Rellandini.

Quoiqu’il fasse désormais de sa carrière, le Mancunien restera un jeune joueur recruté pour une somme sans commune mesure avec son CV. En football, jouer avec un montant indécent sur le front peut mener à tout, de l’échec cuisant à la réussite phénoménale, comme quelques exemples l’ont montré dans le passé.

Je vous vois venir. Vous allez me dire: «Oui mais non, ce n’est pas pareil. Chaque joueur est unique, chaque carrière suit sa propre trace, chaque histoire est à part.» Personne ne conteste cette évidence. N’en contestons pas une autre: Anthony Martial va jouer quelques années avec des lingots attachés aux chevilles et un billet de 50 millions d’euros sur le front. Tout ce qu’il va entreprendre désormais sera évalué en relation avec les sommes qui l’ont fait star. Ce n’est pas la première fois que ça arrive et les expériences passées enseignent que Martial entre dans une zone de turbulences qui peut le mener à tout.

Martial a été officiellement consacré transfert le plus déraisonnable du marché d’été 2015 pour son mouvement de Monaco à Manchester United, valorisé pour une somme comprise entre 50 et 80 millions d’euros selon les médias spécialisés. Nul ne sait quelle sera la concordance entre le potentiel qui lui est prêté depuis sa prime adolescence et le niveau de jeu qu’il finira par atteindre sous les deux prestigieux maillots qu’il s’apprête à revêtir, celui des Bleus et celui de Man U. Mais l’argent investi fait que Martial n’a plus le droit de ne pas devenir une référence internationale à son poste. On a déjà vu plus confortable quand on est un jeune homme qui commence à peine à avoir le coffre pour jouer 90 minutes en Ligue 1.

La trajectoire de quelques joueurs passés par les mêmes étapes déraisonnables est un laboratoire sur les opportunités et pièges que va devoir appréhender Martial. Il le fera avec le bagage qui est le sien et les circonstances sportives que le destin placera face à lui.

1.La Denils-isationOu comment ne jamais confirmer

Mot inspiré par le Brésilien Denilson, premier transfert totalement déraisonnable de l’histoire du football, 32 millions d’euros pour passer de Sao Paulo au Betis Séville en 1998 (l’équivalent de 40 millions aujourd’hui, c’était alors du jamais vu).

S’il suit ses traces:

Denilson à Eurodisney, en juin 1998. REUTERS/Zoraida Diaz.

Dans notre cas, c’est le scénario du pire. Celui du joueur qui reste une promesse et un mirage à travers le défilé des saisons. Le football français a déjà été confronté par le passé à des gâchis insupportables, au point qu’une suspicion plane désormais sur tous les jeunes talents qui tentent le grand saut sans rien avoir prouvé. Rappelons ici qu’Anthony Martial n’est pas comparable aux cas de très jeunes attaquants partis chercher gloire et fortune à l’étranger alors qu’ils ne possédaient par le bagage pour le faire, et qui font souvent office de jurisprudence. Son cas n’a rien à voir avec celui des Havrais Anthony Le Tallec et Florent Sinama-Pongolle (passés du Havre à Liverpool en 2002), Jérémy Aliadière (passé de l’INF à Arsenal en 1999) ou Gaël Kakuta (passé de Lens à Chelsea en 2007). Tous avaient seize ans. Martial en a trois de plus.

Au-delà de l’âge, il y a l’épaisseur sportive. En réalisant deux saisons dans un très bon club de L1 (Monaco), en explosant aux yeux de l’Europe lors d’un huitième de finale de Ligue des champions, en se montrant assez bon pour justifier une convocation en équipe de France, Martial s’est très largement extrait de la catégorie «jeune prometteur». Il est exactement comme Denison à l’époque: un possible futur crack, déjà professionnel. Comme Denilson, il est un potentiel. Un potentiel seulement.

Celui du Brésilien n’a jamais éclos au Betis, avec 33 buts en 200 matches, ni en sélection (8 buts en 61 capes et deux Coupes du monde en tant que remplaçant, dont une victorieuse en 2002). Un ratio inférieur à celui qu’il avait auparavant au Brésil (plus de 0,5 buts par match), mais comparable à celui de Martial actuellement (14 buts en 70 matches pro). Si un sombre destin le guette, c’est celui de ne pas être à la hauteur d’une somme-choc.

En quoi il est différent:

Martial ne débarque pas dans le deuxième club de Séville mais à Manchester United. C’est à la fois sa chance et son malheur. C’est sa chance car il ne portera pas sur ses épaules tout le poids d’une équipe, comme Denilson à l’époque. Denilson était un joueur YouTube avant YouTube: un joueur dont les images isolées de dribbles, slaloms et buts 100% individuels dessinaient l’illusion d’un Michael Jordan du football.

Martial est plus simplement un prototype de l’attaquant du futur. Il sera soutenu par des joueurs de dimension internationale à tous les coins du terrain, encadré par un entraîneur, Louis Van Gaal, certes fameux pour sa rigidité, mais qui sait faire grandir les jeunes joueurs, surtout s’ils ont été recrutés personnellement par lui. Martial n’aura aucun endroit où se cacher, n’exagérons rien, mais il a seulement le devoir de marcher sur les traces de Henry et Benzema. Pas de devenir le nouveau Pelé ni le nouveau Ronaldo, comme Denison à l’époque. C’est plus reposant et ce n’est pas totalement inédit pour un garçon qui suscite cet espoir explicite depuis cinq ans.

Débarquer à Manchester est aussi son malheur car le voilà désormais ébloui par des projecteurs, pour de longues années, sans retour en arrière possible. Martial rejoint la Premier League, la NBA du football, un championnat assez riche pour regarder les dotations de la Ligue des champions comme un revenu de complément non stratégique. Rien à voir avec la Liga des années 90, un championnat européen parmi d’autres. La rivalité Barça-Real n’y était encore que nationale. Celle entre le Betis Séville et le FC a toujours été régionale. Un club de la dimension de MU se caractérise par un besoin de résultat immédiat. La presse anglaise lui accordera peut-être le droit à l’erreur pendant un match. Si elle est d’humeur…

2.La Nicolas Anelk-isationOu comment ne pas aller au bout de son potentiel

Mot inspiré par l’attaquant français Nicolas Anelka, premier exemple de très jeune joueur français transféré en Angleterre après quelques performances en L1. C’était en 1997, entre le PSG et Arsenal, à seulement 18 ans.

S’il suit ses traces:

Nicolas Anelka lors de sa première saison à Arsenal. REUTERS.

C’est notre scénario médian. Un parcours à la Anelka, pour Martial, cela voudrait dire réaliser une carrière de haut niveau, pas très régulière, mais marquée par une série de grands clubs, quelques séquences d’excellence internationale, des titres, mais, en fin de parcours cette sensation qu’il n’aura pas exploité tout son potentiel.

A très court terme, suivre les traces d’Anelka serait une excellente nouvelle pour Martial. Cela signifierait séduire l’Angleterre en quelques mois, remporter la Premier League, en devenir l’un des meilleurs buteurs et réaliser une performance historique avec les Blues, comme le doublé de Nico en 1999 à Wembley. C’est après que ça se gâterait.

Le baromètre d’une carrière mal maîtrisée, pour Martial, sera l’équipe de France, le vrai ratage d’Anelka. Le nouveau joueur de Manchester rêve de «gagner la Coupe du monde». Il a 2018, 2022 et 2026 pour tenter sa chance. Il ne cracherait pas sur un Championnat d’Europe décroché en tout début de carrière, comme Anelka en 2000. Cela peut se produire à l’Euro 2016. Mais il lui restera encore une douzaine de saison pour enchaîner. Sans parler des sulfureux scandales auquel l’homme de Trappes a été associé, il semble inconcevable aujourd’hui que Martial rate autant de phases finales qu’Anelka avec l’équipe de France, au sens propre (non retenu en 1998, 2002, 2004, 2006, 2012) comme au figuré (peu performant en 2008 et 2010). C’était tout aussi inconcevable pour Anelka en janvier 1998, au moment de sa première convocation.

En quoi il est différent:

Les deux hommes ne le sont pas tellement sur le plan du registre technique. Souvent comparé à Thierry Henry (les origines antillaises, la pré-formation aux Ulis, Monaco…), Martial est au moins aussi proche d’Anelka sur le plan du jeu, sinon plus. Son toucher de balle et sa frappe restent plus proches de ceux d’Anelka. Il possède la panoplie d’un attaquant capable d’évoluer à tous les postes de l’attaque (comme Henry et Anelka), grâce à une combinaison puissance-vitesse au-dessus de la moyenne. Le repli défensif n’a jamais été le point fort du joueur formé au PSG. Martial, déjà secoué sur le sujet depuis ses débuts pro, assure avoir pris goût à l’effort ce printemps. Ce serait une vraie différence entre les deux hommes. Elle demande confirmation.

Dans le décollage de leur carrière, Anelka était à la fois en avance sur Martial et mieux protégé pour s’aguerrir. Ce qui rend le cas Anelka intéressant, c’est que les ennuis ont commencé après son premier transfert à sensation. Or, son arrivée en Premier League s’est produite sans pression particulière sur ce plan car Arsenal avait déboursé moins d’un million d’euros pour profiter d’un vide juridique laissé vacant par le PSG. L’exact contraire d’une tirelire bruyamment fracassée.

Pour Anelka la glissade avait débuté au moment de passer le cap suivant, avec deux transferts faramineux au Real Madrid (33,5 millions d’euros en 1999, soit l’équivalent de 42,6 millions aujourd’hui) puis au PSG (même somme). De prêts moyens (Liverpool, Bolton) en transferts folkloriques (Fenerbahçe), Anelka aura réussi à revenir au top avec Chelsea autour de la trentaine.

La différence qui saute aux yeux relève surtout de la personnalité. L’un et l’autre sont peu attirés par la lumière et les grandes confessions médiatiques, mais pour des raisons très différentes. Anelka a passé sa carrière à expliquer qu’il avait raison contre le monde entier, et donc de n’avoir à se justifier de rien, sinon de ne pas avoir d’entraîneurs assez bons pour lui, y compris au plus fort de la crise de Knysna. Martial, lui, «parle peu mais écoute beaucoup». Secoué par ses entraîneurs Claudio Ranieri et Leonardo Jardin à Monaco, il leur a donné raison sans condition. Les grands entraîneurs disent toujours qu’ils n’ont jamais de problème de comportement avec les vrais grands joueurs, seulement avec les joueurs qui se surestiment. L’humilité, condition non négociable pour exploiter tout son potentiel, semble dans le camp de Martial. C’est l’allié précieux face aux temps tourmentés qui l’attendent.

3.La Cristiano-RonaldisationOu comment progresser de façon irrésistible vers les sommets

Mot inspiré par le Portugais Cristiano Ronaldo, triple Ballon d’Or (2008, 2013, 2014), officieux co-meilleur joueur du monde, devenu star mondiale sous le maillot de Manchester United après un transfert onéreux en provenance du Sporting à 17 ans.

S’il suit ses traces:

Quelque part, Martial a connu, en deux transferts, l’itinéraire de Cristiano Ronaldo en un seul. Le Portugais était parti à 17 ans à Manchester United contre un très gros chèque de 15 millions d’euros (17,7 millions en valeur transposée). Le Français est parti à 17 ans à Monaco contre un chèque sans rapport avec son statut de joueur ayant 60 minutes en pro derrière lui (5 millions), avant de s’engager pour MU contre un très très gros chèque, l’un des dix plus gros de l’histoire du football.

Cristiano Ronaldo s’est imposé imposé petit à petit, en six ans, comme le key factor de Manchester United, grâce à la patience d’Alex Ferguson, qui a imposé au reste de l’effectif d’accepter ses prises de risques individuelles parfois énormes. Résultat: trois titres de champion, quatre coupes nationales, une Ligue des champions, un Mondial des clubs, un Ballon d’Or, puis un transfert onéreux au Real Madrid en forme d’affaire du siècle (94 millions d’euros).

Ce précédent est une clef importante pour comprendre la valeur marchande prêtée à Martial. Non seulement Manchester avait retrouvé les sommets en profitant du meilleur Ronaldo possible, mais il a réalisé une plus-value importante à la revente en 2009 en le cédant au Real Madrid au plus fort de son potentiel, à 23 ans. Ce modèle consistant à acheter pour revendre, autant que pour renforcer l’équipe, est clairement au coeur de la stratégie mancunienne avec Martial. Que Deschamps se soit dit «pas choqué» par le prix de Martial n’a pas d’autre origine. Si Martial réalise deux ou trois grandes saisons consécutives, il vaudra une somme à neuf chiffres à 22 ou 23 ans.

En quoi il est différent:

Cristiano Ronaldo, le13 août 2003, lors de sa signature à Manchester United, avec le Brésilien Kleberson et Alex Ferguson. REUTERS/Paul Sanders.

Cristiano Ronaldo évolue au sommet du football international depuis sept saisons. Il est, par définition, un cas à part, que seule une minorité d’élus pourra imiter dans les trente ans à venir. A l’échelle du football français, cela signifierait déjà, pour Martial, atteindre la régularité dans l’excellence de joueurs comme Platini et Zidane. Il en est encore à des années-lumières, même si toute l’AS Monaco, en interne, lui prédit le sommet depuis qu’elle l’a vu débarquer à La Turbie en 2013, à la triple condition qu’il n’ait pas de pépin physique, que sa tête encaisse les sollicitations et qu’il travaille comme un damné. Ou tout simplement comme Cristiano Ronaldo.

Sur le plan technique, Martial ne donne pas encore l’impression d’être un Fenomeno capable de remporter régulièrement match à lui seul ou d’inscrire entre un et deux buts par match, la norme de Cristiano Ronaldo dans ses bonnes périodes. Sa contribution s’annonce plus subtile, sur le modèle d’un Thierry Henry qui avait eu besoin de quelques mois avant d’exploser à Arsenal.

Il arrive par ailleurs à Manchester United pour en devenir l’avant-centre titulaire, avec effets immédiats si possible. Cela n’avait même pas été demandé à Cristiano Ronaldo. Le Portugais était un animateur excentré dans une équipe où la responsabilité de la finition revenait à Ruud Van Nistelrooy. Il ne possédait pas le bagage d’un titulaire incontestable dans les premiers mois. Les conditions d’un épanouissement progressif lui étaient beaucoup plus favorables.

Cela dit, l’entraîneur de Martial envisageait de le faire jouer en seniors aux Ulis quand il avait 14 ans. Le joueur est habitué à brûler les étapes. Un zéro de plus ou de moins peut parfaitement glisser sur son crâne dégarni.

Faire oublier son prix d’achat reste cependant une performance extraordinaire en Angleterre. Le défenseur français Eliaquim Mangala, 24 ans, l’a appris douloureusement la saison dernière. En passant de Porto à Manchester City pour 53,8 millions d’euros, il est devenu le joueur le plus cher jamais vu à son poste. Il cherche encore à assumer ce statut l’esprit libéré. En interview, il dit qu’il n’y pense pas.

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