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Soyez écolo, mangez plutôt les bébés animaux

De petits bars nés en 2013 (FISHFARMING/ REUTERS/Yorgos Karahalis)

De petits bars nés en 2013 (FISHFARMING/ REUTERS/Yorgos Karahalis)

L'homme est le seul prédateur à préférer les proies adultes à leurs petits –et il a tort.

En 1729, le satiriste Jonathan Swift propose une solution radicale pour venir à bout des terribles maux qui frappent l'Irlande: manger les bébés irlandais. Les enfants de 1 an, écrit-il, seraient goûteux cuits à la broche comme dans une tarte. Depuis, la mise en place d'une telle politique d'assassinat programmé n'est plus vraiment considéré comme un bien social appréciable. Mais si l'on en croit cet article récemment publié dans la revue Science, des écologistes estiment qu'il est bel et bien nécessaire de tuer les plus jeunes… lorsque nous nous attaquons aux autres espèces.

Ecologiquement parlant, l'humain moderne est un prédateur à nul autre pareil. Notre capacité à tuer a progressé de manière exponentielle: chasse symbiotique avec le chien, armes toujours plus efficaces, utilisation de combustibles fossiles. Mais après avoir étudié près de 2.200 espèces sur six continents, des chercheurs ont constaté que l'une de nos particularités avait de lourdes conséquences sur notre environnement: nous mangeons des animaux adultes, pas leurs petits. En faisant cela, nous brisons des chaînes alimentaires qui ont évolué au fil de plusieurs millions d'années, et sur le long terme, nous limitons le nombre des animaux disponibles pour la consommation humaine.

Les cibles: les jeunes, les vieux et les malades

Observez le reste du règne animal, et vous verrez à quel point notre stratégie est étrange. En règle générale, les prédateurs ont tendance à viser les jeunes, les vieux et les malades –car ils représentent des proies plus faciles. En étudiant les truites et les plongeons huards des lointains lacs canadiens, Thomas Reimchen, écologiste de l'université de Victoria et co-auteur de l'étude, a constaté que ces animaux se nourrissaient presque exclusivement de jeunes spécimens de leur proie principale, l'épinoche (les adultes ne représentant que moins de 5% de leur alimentation). Cette stratégie fait que la population d'épinoche reste stable et durable.

Plus un poisson vieillit, plus il devient fertile. Et il ne s'agit pas d'un ou deux œufs en plus

Cette stratégie est donc l'opposée de la nôtre, qui préfèrons chasser des animaux adultes, qui sont plus gros et plus faciles à transformer. Les chercheurs ont constaté que les poissonneries captent une grande part de la biomasse des poissons adultes: 14% en moyenne, et jusqu'à un maximum affolant de 80%. Les poissonneries constituent certes l'exemple le plus impressionnant, mais les chercheurs ont observé l'existence de tendances similaires dans les secteurs de la chasse au gibier et aux animaux de brousse, et ce depuis les années 1990. Ces pratiques modernes «sont particulièrement frappantes, et soulignent toute l'originalité des prédateurs que nous sommes devenus», résume Chris Darimont, spécialiste de la conservation à l'université de Victoria (Canada) et auteur principal de l'étude.

Intérêt et capital reproductif

Pour comprendre toute l'importance de l'âge de nos proies, il faut s'intéresser d'un peu plus près au cycle de reproduction du poisson. Plus un poisson vieillit, plus il devient fertile. Et il ne s'agit pas d'un ou deux œufs en plus: un hareng adulte peut pondre des centaines de milliers d’œufs par an. (Les poissons devraient s'estimer heureux de ne pas avoir à payer les études de leur progéniture). Selon Darimont, la plupart d'entre eux sont malheureusement «condamnés dès leur naissance»: inanition, prédation, etc. Mais s'ils en pondent assez, quelques chanceux survivront à l'épreuve.

Certaines politiques environnementales punissent les pêcheurs qui ne rejettent pas à l'océan les jeunes poissons

Côté prédateurs, cela signifie qu'il n'est pas bien grave de croquer une partie de ces innombrables jeunots. Même s'ils en consomment entre 5 ou 10% – la moyenne pour la plupart des prédateurs, selon l'étude–, il en restera toujours assez pour atteindre l'âge d'adulte fertile et pour assurer la survie de l'espèce. Les chercheurs emploient une analogie économique, qualifiant les jeunes d'«intérêt reproductif» (autrement dit, ils sont fondamentalement surnuméraires et sacrifiables) et les adultes de «capital reproductif» (les choses dans lesquelles vous voulez investir et dont vous ne voulez pas vous séparer, parce qu'ils vont générer de plus en plus d'intérêt au fil du temps). Si vous mangez uniquement l'intérêt, les cycles de prédation resteront viables sur le long terme.

Une prédation déconnectée de la nature

Or, ce n'est pas ce que font les humains. Notre paradigme écologique actuel va généralement à l'encontre de cette idée: nous sauvons les jeunes aux dépens des adultes. Certaines politiques environnementales punissent les pêcheurs qui ne rejettent pas à l'océan les jeunes poissons; c'est pourtant précisément ces derniers que nous devrions viser. Cette mesure est partie d'une bonne intention –les professionnels du poisson pensaient que cela permettrait aux animaux rejetés à l'eau d'atteindre l'âge adulte–, mais notre prédation est complètement déconnectée de la logique écologique.

Il ne s'agit bien évidemment pas de notre seule entorse au bon sens. Pour assouvir l'appétit de la planète, nous prenons bien plus que ce dont nous avons réellement besoin. Nous réfrigérons des millions de kilos de fruits de mer. Nous expédions du poisson pêché en Alaska jusqu'à New York, et du poisson pêché en Afrique jusqu'en France. Nous braconnons et chassons du gros gibier, et transformons les grands prédateurs en proies; aucun autre prédateur ne perturbe les chaînes alimentaires de la sorte. L'impact de cette prédation de masse dépasse le seul cadre écologique: les excès du secteur de la pêche ont pour conséquence la piraterie, le travail des enfants, et même l'esclavage sur les navires de pêche.

Il faudrait  transformer nos modèles de façon radicale

Adopter des quotas

Nous devrions donc tuer moins d'adultes, et viser les plus jeunes –mais en adoptant des quotas viables, inspirés par les quotas naturels observés chez les autres prédateurs. Il faudrait pour cela transformer nos modèles de façon radicale –mais Reimchen estime que nous pourrions y parvenir sans peine. 

«Il existe toutes sortes de solutions techniques assez simples» – telle que l'utilisation d'hameçons flexibles ou de casiers à homard prévus pour les animaux de petite taille– «qui peuvent nous aider à épargner le capital reproductif, dit-il. Nous pourrions les adopter sans trop de difficulté.» Nous sommes peut-être les prédateurs les plus redoutables de la planète, mais en matière de prédation durable, nous avons encore beaucoup à apprendre.

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