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Au secours, les femmes se servent de nouvelles technologies pour coucher!

Une appli de rencontres REUTERS/Edgar Su

Une appli de rencontres REUTERS/Edgar Su

La panique morale que peut susciter Tinder et autres applications de rencontre est nulle et non avenue. Comme toujours.

Dans le Manhattan des années 1860, les jeunes messieurs et demoiselles en quête d'un peu de griserie pouvaient pousser la porte d'une petite papeterie de quartier, ouvrir le carnet d'apparence anodine posé sur le comptoir et griffonner un message destiné à tous les inconnus alors dans la confidence. 

Lorsqu'un tel carnet tomba entre les mains de George Ellington, le chroniqueur mondain new yorkais allait y trouver, page après page, les mots d'individus parlant d'eux-mêmes à la troisième personne:

«Mademoiselle Annie B. –jeune femme de bonne famille, probablement très talentueuse et d'un tempérament affable, souhaite échanger cartes de visite avec un “gentil monsieur.»

«S.J. A. –un jeune homme bien mis de sa personne, mais néanmoins plein d'esprit.»

«Blanche G. –une très jolie fille, 20 ans, pleine d'esprit. Vise à correspondre, à se distraire et à satisfaire à la curiosité de voir combien de messieurs seront assez sots pour répondre à cela.»

«James P. –monsieur très engageant, de 35 ans, cherche à correspondre avec une jeune femme aux yeux bleus et aux cheveux clairs. Devra être grande, pas plus jeune que 25 ans sans dépasser les 40. Le charme est préférable à la beauté. Doit avoir du style.»

Sous chaque annonce, l'auteur avait noté l'adresse du bureau de poste le plus proche. Ainsi, si un monsieur se trouvait transporté par l'écriture de Blanche G. ou d'Annie B., il pouvait envoyer un billet secret dans cet établissement et éviter que son père ne l'intercepte. Comme beaucoup d'hommes de son époque, Ellington ne pensait pas les femmes capables d'envoyer ou de recevoir du courrier. À chaque tournée postale, un homme malfaisant se voyait offrir une nouvelle occasion d'enchaîner une innocente jeune femme au «vice de la correspondance clandestine»

À l'aube de l'apocalypse de la drague

Cette entreprise de petites annonces, vilipendait Ellington, ne pouvait attirer qu'une «certaine classe d'individus de la métropole –notamment celle qualifiée de demi-monde, faite d'hommes et de femmes pressés enclins à une vie rapide». Ellington, pour qui les hommes n'étaient cependant guère dignes de mention, noircit 650 pages de ses opinions sur les femmes qu'il pensait détruire la fibre morale de la société avec leurs manières de prostituées. Même si ces femmes semblaient «de l'extérieur s'amuser de leurs diverses activités nocturnes», il les diagnostiquait fondamentalement comme «blasées et fatiguées de tout». Le titre de son livre: les femmes de New York.

Est-ce que tu penses vouloir que je t'étrangle pendant que je te baise, que je t'attache, que je te gifle, que je te défonce la bouche et que je te jute dessus?

Lu sur OkCupid

Quasiment cent cinquante ans plus tard, une autre spécialiste de la société new yorkaise découvrait un autre réseau de rencontres permettant à de jeunes femmes de ruiner l'Amérique en faisant du sexe avec d'affreux bonshommes. La chose s'appelle Tinder et, comme le raconte Nancy Jo Sales de Vanity Fair, les dizaines de millions d'utilisateurs de l'application hâtent la survenue de «l'aube de l'apocalypse de la drague» à chaque fois que leur doigt glisse sur leur écran. Dans cette bouche de l'enfer pour smartphones, de jeunes hommes et de jeunes femmes interagissent exclusivement à base d'échanges SMS distendus qui culmineront dans une portion de «sexe porno» alcoolisé, accompagné de sa garniture de dysfonctions érectiles précoces. 

Petites annonces épicées

Pour peindre un tel tableau, Sales se moque d'une enquête statistiquement représentative et publiée dans un journal peer-reviewed montrant que la génération Y a moins de partenaires sexuels que les générations précédentes, pour se focaliser sur l'opinion d'un unique psychologue qui estime qu'après avoir fait «bombance» de partenaires sexuelles trouvées sur Tinder, les jeunes hommes en sont venus à souffrir d'une «sorte d'obésité psychosexuelle» qui les empêche de ne pas se comporter comme des connards.

Les petites annonces d'aujourd'hui sont sans doute plus épicées que leurs aînées –sur OkCupid, un type a récemment ouvert les hostilités de la sorte: «Est-ce que tu penses vouloir que je t'étrangle pendant que je te baise, que je t'attache, que je te gifle, que je te défonce la bouche et que je te jute dessus?» Mais la panique sexuelle et technologique sous-jacente ressemble étrangement à sa version victorienne. Quelques jours après la publication de l'article de Vanity Fair, Naomi Schaefer Riley du New York Post faisait sienne l'invective de Sales contre Tinder dans une chronique qui canalisait habilement la ferveur d'Ellington: «Tinder est en train de déchiqueter la société», annonçait Riley. Le couplage hétéro est «tombé au plus bas». Bientôt, le rêve américain fait de «bonnes études, d'un bon boulot, d'un bon mariage, [et] d'enfants» se verra annihilé par «dix ans de glissement de doigt pour du sexe»

La romance électrique et la fin de l'innoncence

Les oracles médiatiques prophétisent cette prochaine apocalypse romantique depuis le premier envoi d'une demande en mariage par télégraphe, dans une bourrasque de lignes et de points. Mais après le télégraphe, il y eut le téléphone, les services de rencontre et PlentyofFish, et tous furent incapables de détruire le rituel d'accouplement hétérosexuel. Je parie qu'en 2025 nous vivrons encore dans un monde rempli de familles ayant des enfants. Nous sommes déjà passés par là. Alors pourquoi des technologies nouvelles réussissent toujours à activer cette bonne vieille panique sexuelle?

Les technophobes ont raison parce que ce temps de l'innocence n'a jamais véritablement existé

Déjà, parce que la mémoire culturelle est une feignasse. Quand Sales se demande: «L'accessibilité immédiate de partenaires sexuelles permise par des applications de rencontre peut-elle inciter les hommes à moins respecter les femmes?», elle semble oublier combien les hommes ont pu ne pas respecter leurs partenaires sexuelles à tous les stades de l'histoire américaine. Certes, il est dégueulasse de voir, en 2015, un utilisateur de Tinder comparer ses conquêtes sexuelles à de la bouffe commandée sur Internet, mais la chose était tout aussi dégueulasse en 2002, quand un autre type comparait sa pratique des sites de rencontre avec des jouets achetés sur eBay. En 1988, dans son livre When Old Technologies Were New [Quand les vieilles technologies étaient nouvelles], la spécialiste des communications Carolyn Marvin souligne que les technophobes ont tendance à craindre que la «romance électrique», une fois déclenchée, ne puisse plus jamais revenir à «un état plus lent et plus innocent». Ils ont raison –notamment parce que ce temps de l'innocence n'a jamais véritablement existé.

Opératrices téléphoniques harcelées

Comme de nombreuses femmes peuvent en attester dans l'article de Vanity Fair, Tinder demande parfois de se taper des entrées en matière graveleuses et autres bouffées délirantes de mecs plus ou moins flippants. Mais ce genre de harcèlement n'a, lui non plus, rien de nouveau. Au début du XXe siècle, les opératrices téléphoniques couraient le risque de se faire pister par des clients masculins désireux de mettre un visage sur leur voix et qui se pointaient sur leur lieu de travail. Et quand les hommes flirtaient, c'était souvent ces femmes qui en prenaient pour leur grade; une compagnie téléphonique avait ainsi installé un appareil «anti-flirt» capable de détecter les conversations inadéquates et de suspendre ou de virer les filles prises en flagrant délit. 

En 1960, un dramaturge met sur écoute la ligne téléphonique de sa fille et publie dans le New York Times les retranscriptions de ses conversations intimes

En 1968, un taré doué pour le commerce s'était inscrit dans une poignée d'agences matrimoniales, avait contacté quelques femmes et revendu leurs infos personnelles à d'autres frappadingues. En 1970, une femme de Minneapolis s'était plaint au New York Times qu'après avoir payé 495 dollars pour rencontrer l'âme sœur, elle avait été «appelée par un homme qui lui avait fait des avances et des remarques obscènes». Chez une autre, le prétendant s'était présenté au rendez-vous «sans rien d'autre qu'un pardessus»

Un outil de contrôle des femmes

Et les femmes ont su s'allier pour combattre ce genre de pervers bien avant que Bye Felipe se mette à dénoncer publiquement tous les mecs de Tinder «qui deviennent agressifs quand on les rejette ou les ignore». Les opératrices «trouvaient des moyens pour se protéger des attentions indésirables», remarque Marvin. Beaucoup s'octroyaient les «mêmes privilèges que les hommes» en partageant des «informations compromettantes» sur les harceleurs et les emmerdeurs, afin d'aider leurs collègues à s'en débarrasser.

Si paniques sexuelles et technologiques vont si bien ensemble c'est parce que leur force combinée est un outil très efficace pour contrôler les femmes. En 1905, la revue professionnelle Telephony publiait le courrier d'un père qui savait comment barricader sa maison, mais ne voyait pas de moyen pour éviter que ses filles ne subissent les sollicitudes téléphoniques d’hommes peu recommandables. Certains patriarches allaient combattre la technologie par la technologie. En 1960, le dramaturge Howard Teichmann met sur écoute la ligne téléphonique de sa fille et publie dans le New York Times les retranscriptions de ses conversations intimes. 

Comme les hommes

Des décennies plus tôt, Marvin mentionne un autre papa qui cache son phonographe flambant neuf sous le canapé pour enregistrer sa fille se faire compter fleurette par son petit-ami et lui passer l'enregistrement le lendemain matin au petit-déjeuner. Marvin rapporte aussi l'anecdote d'un commerçant qui avait installé un téléphone dans sa boutique, pour découvrir que sa fille l'utilisait pour flirter avec des «hommes bizarres» sous son «propre nez». Il allait ensuite être arrêté par la police, car il avait menacé sa fille «de lui faire sauter le caisson».

Ces femmes, comme les pauvres, nous les avons toujours avec nous

Ellington

Dans son livre, Ellington admet que ce qui le contrarie le plus quant à la légèreté des demi-mondaines, c'est qu'elles veulent sortir tout le temps de chez elles pour aller faire... ce qui leur chante. On les voit faire du bateau, pique-niquer dans Central Park, tituber ivres sur Broadway et manger au restaurant –c'est-à-dire occuper un espace que l'homme du XIXe siècle se croyait réservé. Lorsqu'il se rend aux Chutes du Niagara, il en trouve à côté de lui qui «admirent la grandeur de la scène»; quand monsieur va à la plage, elles sont là, à s'ébrouer dans son océan. «Ces femmes, comme les pauvres, nous les avons toujours avec nous», conclut solennellement Ellington.

La peur du prédateur

En un sens, paniquer face aux hommes et aux femmes qui se la collent grâce à Tinder pourrait relever d'un progrès. Il y a encore quelques années, le consensus médiatique sur les applications de rencontre hétéro en faisait peu ou prou un mythe. Jamais les femmes n'allaient sauter le pas, avertissaient les commentateurs, parce que les femmes avaient besoin d'un lien sentimental pour avoir des relations sexuelles, parce qu'elles avaient peur des prédateurs susceptibles de les harceler, ou parce que la femme avait déjà à sa disposition un mécanisme lui permettant de savoir si, dans les parages, un homme était intéressé par ses charmes –il le lui disait. 

 lorsque Tinder fut lancé, avec un fort accent mis sur les visuelst, les femmes allaient se jeter dessus comme la faim sur le monde

Ces sceptiques ressemblaient fort à un George Ellington voulant éloigner les femmes des boîtes aux lettres. Dans les deux cas, des femmes désireuses de jouer avec un nouveau gadget se voyaient dire qu'elles allaient finir avec un cœur brisé, ou violées, et que, de toutes façons, elles n'avaient pas besoin d'apprendre à se servir d'un nouveau gadget, car il y avait toujours un patriarche dans le coin pour leur dire comment résoudre le problème.

En 1879, le smartphone avant l'heure

En 2011, les gars derrière l'application de rencontre gay Grindr ont voulu éprouver ces stéréotypes en créant une application similaire pour hétéros. Blendr, qui prenait soin de s'adapter à la «sexualité féminine», se positionnait comme une application permettant de se faire de nouveaux amis ou de débuter des relations sérieuses. Dans sa conception, elle était davantage «centrée sur le texte et moins sur la stimulation visuelle». Les femmes n'allaient pas vraiment accrocher. Mais lorsque Tinder fut lancé l'année suivante, avec un tel accent mis sur les visuels que les utilisateurs ne pouvaient même pas se parler avant de s'être liké réciproquement, les femmes allaient se jeter dessus comme la faim sur le monde.

Je parie que les dragueurs demi-mondains des années 1860 auraient adoré Tinder. James P. et son désir de jeune fille charmante et stylée aurait trouvé son bonheur lors d'une virée à Brooklyn. Le ton badin de S.J. A. aurait fait des merveilles dans un échange de textos ironiques. Aujourd'hui, Annie B. pourrait être cette meuf chiante qui prétend utiliser Tinder pour «réseauter». Blanche rédigeait des annonces personnelles pour se divertir, tout comme cette utilisatrice de Tinder qui déclare à Vanity Fair que c'est «rigolo de recevoir les messages». Dans un œil victorien, Tinder aurait même pu sembler un chouia romantique. 

En 1879, l'opératrice de télégraphe Ella Cheever Thayer fit sensation avec son roman prophétique Wired Love: A Romance of Dots and Dashes, centré sur un couple de télégraphistes tombant amoureux en morse. Thayer rêvait d'un nouvel appareil, conçu spécialement pour «les amoureux» tenant «dans la poche» et qui aurait pu leur permettre, à chaque fois qu'ils étaient séparés «de sortir cet appareil électrique, de le mettre à leur oreille et d'être heureux». Imaginant le smartphone, Thayer exultait: «Ah! Bienheureux les amants du futur!»

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