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Nous sommes rentrés, mais nos problèmes ne sont jamais partis

autumn leaves. gordonplant via Flickr CC License by.

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En cette rentrée 2015, nous éprouvons quelque difficulté à lever les yeux vers des horizons prometteurs. Pourtant, il le faut.

Comme vous, je rentre. Il paraît que c’est la rentrée. Je ne sais pas très bien pourquoi je rentre et je crains de savoir trop ce que je vais retrouver: le chômage n’a pas à rentrer, il n’est pas parti; la menace terroriste n’a pas à rentrer, elle n’est pas partie; le déficit public n’a pas à rentrer, il n’est pas parti; le dérèglement climatique n’a pas à rentrer, il n’est pas parti. Seuls les migrants sont partis, mais eux, ils ne savent pas où rentrer.

Vue sous cet angle, la rentrée, c’est décourageant ou inacceptable. Bien des Français ne rentrent pas, eux non plus, parce qu’ils ne sont pas partis, ou pas sortis de chez eux. En un mot, nous avions pour un moment quitté le quotidien, le voilà qui revient au galop. Et, comme la vie est particulièrement quotidienne, nous éprouvons quelque difficulté à lever les yeux vers des horizons prometteurs. Pourtant, il le faudrait: si la situation française présentait tous les signes de la bonne santé, nous le saurions et nous cesserions de nous inquiéter. Ce n’est pas le cas. Il y a donc péril en la demeure, expression signifiant au sens strict qu’il est dangereux de ne rien faire.

La situation ne s'améliorera pas d'elle-même

D’accord, direz-vous, mais qui peut faire quoi et comment? Je ne crois pas que la situation puisse, par miracle, s’améliorer d’elle-même. Certes, il arrive qu’un public, à la fin d’un concert, se mette à battre spontanément des mains en cadence, alors qu’il faut parfois des semaines à un adjudant pour qu’une troupe finisse par marcher à peu près correctement au pas. Mais les cœurs des premiers sont soulevés d’enthousiasme par un spectacle exaltant tandis que la seconde est composée de pieds qui traînent. Qui donc peut proposer aujourd’hui d’enflammer les cœurs? C’est de cela que nous manquons. Tragiquement. Car nous, Français, ne manquons ni d’intelligence, ni d’imagination, ni d’astuce, ni d’ardeur, mais de cette aspiration qui renverse tout sur son passage. Un peuple peut redresser la tête et retrouver son destin. Pour cela, il faut un déclencheur, un appel d’air, une avance à l’allumage.

Ce stimulus doit-il venir de ce qu’on appelle la classe politique? Elle aussi prépare sa rentrée. Ici et là, nous entendons les intentions des uns, les orientations des autres, mais on ne perçoit pas encore très bien quel profit la France, et chacun d’entre nous, pourrait en tirer. L’un rêve de revanche, un autre de maintien. Les prétendants, déclarés ou potentiels, se bousculent déjà tandis que les populistes travaillent à faire monter le nationalisme et le racisme aux fronts. Ici et là, des querelles, des disputes, des chicanes, des controverses, des polémiques, des procès, mais peu de projets pour la France et pour nous. Il est vrai que Jules César, en 52 avant notre ère, observait déjà chez les tribus gauloises qu’elles se divisaient en deux grandes factions, à l’intérieur desquelles on ne cessait de se disputer. Certes, il reste du gaulois chez les Français, mais tout de même!

Il va de soi que les femmes et les hommes politiques doivent se battre d’abord pied à pied pour conquérir le pouvoir, mais on lutte bien mieux encore avec un projet d’envergure, une visée qui vous empêche de trop penser à vous-même et vous invite à songer davantage au pays. Ce propos ne vise pas à condamner a priori la classe politique –au nom de quoi, d’ailleurs?–, laquelle participe d’une atmosphère générale et la reflète.

Etrange paradoxe

Imputer à elle seule aujourd’hui les difficultés de l’Hexagone reviendrait à faire porter la responsabilité de l'effondrement de 1940 sur celle d'alors. Ce n’est pas si simple. Certes, les femmes et les hommes qui dirigent un peuple en incarnent, à un moment donné, l’état. Le défaitisme d’un Pétain correspondait sans doute à une fatigue nationale, intuitivement convaincue que la victoire à la Pyrrhus de 1918 n’en était pas vraiment une. La décision de retrouver un rang digne faisait écho, en 1945, à la détermination d’un de Gaulle, grâce à qui un pays vaincu se trouvait du côté des vainqueurs.

De nos jours, quantité de volontés créatrices particulières voient le jour dans les territoires, mais ces forces positives ajoutées les unes aux autres aboutissent à un résultat négatif. Etrange paradoxe qu’il faut arriver à comprendre, à interpréter, à briser aussi. La France est encore un des plus riches pays du monde, un des plus enviés pour sa protection sociale, un des plus salués pour ses infrastructures, un des plus respectés pour sa force militaire, un des plus admirés pour sa beauté, mais elle offre l’image d’une société déboussolée qui semble ne plus croire en son étoile. Et cela ne provient pas de la classe politique, mais de chacun d’entre nous. Peut-être parce qu’il nous manque aujourd’hui une chose essentielle, l’idée d’un avenir. S’il n’est pas possible de réaliser ses rêves, lançait Blaise Pascal, il faut changer de rêves. Où donc sont nos rêves? En avons-nous même un?

Si, dans une démocratie digne de ce nom, rien ne peut se faire durablement contre l’opinion publique, rien ne peut s’accomplir non plus sans elle. Tout ce qui la scinde au lieu de la réunir est préjudiciable au pays. Tout ce qui flatte ses bassesses entraîne vers les abîmes. Tout ce qui la tire vers le haut et vers le bien conduit en revanche au sursaut. Mais pour cela, il ne suffit pas seulement d’une politique, quel qu’en soit le bien fondé, ni d’accords électoraux, quels qu’en soient la nécessité, ni bien sûr de belles déclarations, quelle qu’en soit la qualité. Il faut un souffle. Une voie et une voix. Une ambition. Cela seul permet de transcender les frontières politiques et d’enflammer les cœurs. On peut rêver.

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