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Le rugby français vu par le cadre All Black Conrad Smith

Conrad Smith et Thierry Dusautoir lors de la finale 2011 à Auckland. REUTERS/Anthony Phelps.

Conrad Smith et Thierry Dusautoir lors de la finale 2011 à Auckland. REUTERS/Anthony Phelps.

Comment les Néo-Zélandais voient-ils leur possible adversaire en quart de finale, qu'ils ont battu deux fois pour le titre mais contre qui ils ont essuyé plusieurs défaites traumatisantes? La réponse avec leur trois-quarts centre vedette, champion du monde 2011.

En cas de défaite de la France contre l'Irlande, dimanche 11 octobre, les Bleus retrouveront la Nouvelle-Zélande en quart de finale, le 17 octobre à Cardiff. Dans l'éventualité d'une victoire, cela sera peut-être pour la finale, le 31 octobre à Twickenham. Avec six affrontements en sept Coupes du monde, les All Blacks sont l'adversaire le plus fréquent des Français dans la compétition. Deux fois battus en finale sur le terrain de leur adversaire, en 1987 (9-29) et en 2011 (7-8), les Bleus l'ont en revanche emporté lors de deux des matchs les plus mémorables de l'histoire du tournoi, en demi-finale en 1999 à Twickenham (43-31) et... en quart de finale en 2007 à Cardiff (20-18).

Après la défaite stupéfiante des All Blacks au Millennium Stadium il y a huit ans, le sélectionneur néo-zélandais Graham Henry avait fait part de soupçons de match arrangé dans son autobiographie Final Word, affirmant que l’arbitrage de l'anglais Wayne Barnes avait été si mauvais que cela en devenait suspect. Rencontré à Wellington pendant la préparation de la Coupe du monde, le cadre All Black Conrad Smith se montre beau joueur:

«Je dois admettre qu’il y a eu une poignée de moments litigieux, comme sa décision sur la passe en avant [à la 69e minute, alors que la Nouvelle-Zélande mène 18-13, Traille fait une passe en avant à Michalak, qui transmet à Jauzion pour l'essai de la victoire, ndlr]. Mais honnêtement, c’est le cas dans la plupart des matchs, vous considérez certaines décisions comme douteuses, spécialement quand vous perdez. Cela remonte à longtemps, mais ma réaction immédiate n’était pas que l’arbitre nous avait volé le match. C’était seulement que les Français étaient sortis de nulle part et avaient joué leur meilleur rugby possible, enflammé et fou.»

Le trois-quarts centre aux 90 sélections pense que ce jour-là, les problèmes principaux des Blacks étaient les blessures et... le fait que les Français aient réservé leur meilleur rugby pour ce match. «Cela nous a pris un peu au dépourvu… Même si, quand vous regardez les statistiques, le temps que nous avons passé en attaque sans que les Français concèdent une pénalité est stupéfiant.» Confronté à des problèmes de tendons pendant la majeure partie de l'année, lui était resté en tribunes. «Je n'avais pas démarré un seul match des Tri-Nations et je cherchais encore mes marques dans cette équipe. Rater ce match était une déception mais ce n'était pas la fin du monde. D'une certaine façon, cela a rendu les choses plus faciles pour moi car cela m'a évité de recevoir un gros coup au moral.»

«Il y a toujours un petit peu de peur»

Les All Black 2007 étaient une équipe «bizarre», selon lui. «Je pense sincèrement que cette équipe était bien meilleure que celle de 2011. Mais l'une d'entre elles était déterminée, savait comment gagner, alors que l'autre visait peut-être trop haut et a baissé sa garde.»

Smith explique aujourd’hui que les All Blacks avaient peur des Français avant leur victoire en finale en 2011 à Auckland. «Les Français ont acquis cette réputation car ils nous ont souvent fait du mal dans le passé. Il y a toujours un petit peu de peur, ce qui est une bonne chose pour les All Blacks.» Lors de ce match, Smith a marqué sa domination sur la ligne de trois-quarts adverse quand il a renversé Morgan Parra à la troisième minute, prélude à une rencontre intense:

«Ce dont je me rappelle le plus, c’est de notre préparation. Nous étions obsédés par une chose évidente, le malentendu entre nous et la Coupe du monde. Les All Blacks sont une grande équipe: quand le sort nous sourit, nous éparpillons l’équipe adverse. Nous le faisons année après année et nous en tirons de la fierté. Mais là où nous pouvons être pris au dépourvu, c'est lors de la Coupe du monde, face à une équipe que nous n'avons jamais vue à ce niveau car elle atteint son apogée pour la compétition, là où chaque match est une finale de Coupe du monde pour les Blacks.

 

J'avais l'impression que, les dix-huit mois précédents, nous n'avions fait que parler de la rencontre de 2007. Je me souviens avoir regardé Richie [McCaw, troisième ligne aile et capitaine] et Thornie [Brad Thorn, seconde ligne] et réalisé que nous affrontions une équipe française qui était tactiquement organisée de façon très différente et qui mettait toute son énergie sur chaque ballon. Cela allait être tendu. Rétrospectivement, nous n'avons pas très bien joué mais nous n'avons pas paniqué, ce qui est quelque chose qui est parfois arrivé aux Blacks dans le passé. Nous savions que nous n'avions juste pas le droit de perdre ce match.»

Une question de centimètres

Dans une merveilleuse tirade du film L'Enfer du dimanche, Al Pacino s'exclame que les rencontres à élimination directe sont une question de «centimètres». Un constat partagé par Smith, qui rappelle que la finale 2011 n'aurait pas pu être plus serrée:

«Les gens oublient parfois qu'elle s'est jouée à un coup de pied. C'est le sport, vous concluez tout du résultat. La réalité est que le match aurait facilement pu basculer de l'autre côté, et nous le savions avant qu'il ne débute. Même si nous avons gagné, les Français ont prouvé à quel point ils sont bons dans ce genre de situation. Ils ont adoré avoir été donnés battus d'avance toute la semaine.

 

C'était difficile pour nous car nous savons qu'il n'y a rien de pire –chaque article ou chaque commentaire qui les mettrait plus bas que terre rendrait juste les choses plus facile pour eux. Même pas besoin d'être français dans cette position, vous pouvez jouer en Super Rugby, cela sera la même chose. C'est la motivation parfaite, et quand vous vous trouvez de l'autre côté du terrain, il est très dur de l'ignorer et de garder la vôtre.

 

Les Français ont été brillants, et nous savions qu'ils le seraient. De notre côté, je me souviens que nous étions une équipe pas mal éclopée avec toutes les blessures que nous avions connues. C'est un tournoi long et dur. Nous n'avons pas été à notre mieux en finale, mais nous avons livré un match d'une intensité égale à celle de Français hyper motivés par tout le discours médiatique selon lequel ils n'auraient pas du être là... Nous nous en sommes tirés mais ce fut dur, particulièrement les vingt dernières minutes.»

Durant le match, Smith a réussi un énorme plaquage sur un Thierry Dusautoir grimaçant, lui qui avait détruit le regretté Jerry Collins en 2007. Son respect est tangible pour la façon dont le Français a motivé son équipe pendant les rencontres de 2007 et 2011: «C'est un leader mental pour eux. Il a été brillant dans son rôle de capitaine en Coupe du monde.»

Smith s’est senti immensément soulagé quand Craig Joubert a sifflé la fin du match:

« Je me rappelle avoir été extrêmement concentré. Tout le monde m’a demandé "Tu étais nerveux?", mais je ne l’étais pas car mon esprit était juste occupé par nos discussions incessantes sur la gestion mentale de notre avantage au score. J'étais sans arrêt concentré sur la tâche suivante à accomplir... Je me fermais à tout ce qui se passait à l'extérieur. Cela m'a pris un moment pour réaliser au coup de sifflet final car j'étais encore dans ce processus. Cela m'a pris du temps pour me dire "Super, je peux fêter cela maintenant. Je peux y aller à fond", car je retenais tout depuis si longtemps. Il m'a même fallu attendre les deux jours de parade pour me dire d'un coup "C'est cool, mec".»

L'essai en coin de Kirwan

Un des souvenirs de jeunesse les plus chers au joueur, âgé de 33 ans, est la victoire des All Blacks contre la France en finale de la première Coupe du monde, en 1987. «Mes premiers vrais souvenirs! J'ai un souvenir très cher de l'essai en coin de Kirwan. Je me rappelle aussi bien de David Kirk, ou encore de Michael Jones.» Mais Smith se souvient aussi avoir été marqué par certains Bleus, comme Pierre Berbizier et Didier Camberabero. «Cette France était un super adversaire même si, heureusement pour nous, ce match-là a été bien plus à notre avantage.»

En 2011, les joueurs de 1987 sont venus conseiller leurs héritiers avant que ceux-ci ne bataillent contre les Français, et Smith se souvient avoir été particulièrement remonté par ses discussions avec David Kirk. «C'était génial de les rencontrer, pratiquement toute l'équipe de l'époque est venue et nous avons déjeuné avec eux avant le début des matchs à élimination directe. Ils nous expliqué ce que nous allions devoir affronter.»

Cette toute première finale a fait naître chez Smith un enthousiasme qui ne s'est pas démenti pour le rugby français, particulièrement pour la façon dont il se comporte en Coupe du monde. «En grandissant, j'aimais regarder les Français jouer et j'aime toujours ce qu'ils représentent. Particulièrement la façon dont peuvent jouer leurs lignes arrières, ce flair, cool à regarder, et cool à affronter aussi.»

Smith se souvient des sentiments conflictuels qui l'ont assailli pendant la demi-finale de 1999: alors que les Blacks menaient 24-10, les Français ont alors réussi une performance collective incroyable pour l'emporter 43-31, inscrivant une étonnante série d'essais. Comme tout Néo-Zélandais fan de rugby, il était dévasté, mais aussi inspiré par la façon dont les Français ont utilisé leur intelligence, leur cohésion et leur flair. «Ils vont voir un surnombre et, mieux que n'importe quelle autre équipe, ils vont savoir en tirer avantage et lancer leurs ailliers. Cela m'a toujours plu en tant que jeune joueur.»

Les essais inscrits par Christophe Lamaison, Christophe Dominici ou Philippe Bernat-Salles sont gravés dans la mémoire de Smith. «Ils jouaient en équipe, ils avaient le même sens du jeu, ils savaient tous quoi faire à quel moment et quand cela peut marcher. C'est beau à voir. Vous aurez beau être quatre contre trois, ils vous auront à chaque fois.» Le traumatisme de 1999 et 2007 a motivé Smith en 2011 mais «il faut faire attention à la façon dont on utilise ce passé», ajoute-t-il.

«Ils sont durs à jouer car ils sont un peu différents»

Dans son hilarante biographie publiée en 2011, l'ailier star des All Blacks Cory Jane explique que les Français sont durs à déchiffrer pendant les Coupes du monde, car ils sont durs à déchiffrer tout court. «Je sais qu'on leur attribue beaucoup cette étiquette, qu'ils sont durs à jouer car ils sont un peu différents. Mais soyons honnêtes, ils sont aussi structurés comme n'importe quelle équipe, pondère Smith. Je crois qu'ils sont une capacité à élever leur niveau de rugby à des hauteurs qu'il est dur d'atteindre, et qu'ils croient en leur capacité à le faire, ce qui fait toujours d'une rencontre contre eux en Coupe du monde un grand défi.»

Pendant la préparation pour la Coupe du monde, Dusautoir remarquait que les Français devaient accepter qu'ils allaient «souffrir». Smith rit quand je lui cite cette phrase.

«Je ne sais pas, il parlait de la préparation ou des matchs? C'est une attitude très française, cela peut signifier qu'ils sont prêt à retomber dans ce statut d'outsider qu'ils apprécient. Mais je suis sûr que beaucoup d'équipes pourraient dire cela: pour arriver jusque là, vous devez pas mal souffrir.»

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