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Ne lisez surtout pas «Place Colette», atroce roman de pédophilie badine

«Passage pour pédophile» | Nicolas Nova via Flickr CC License by

«Passage pour pédophile» | Nicolas Nova via Flickr CC License by

Dans son dernier roman, Nathalie Rheims raconte comment elle a été violée, à 13 ans, de manière répétée, par un sociétaire de la Comédie-Française, de 30 ans plus âgé qu’elle. Elle y décrit ses viols comme une bluette. C’est sans doute bon pour les ventes. Mais c’est moche.

Place Colette n’aurait pas dû être écrit. Pas écrit de cette façon-là.

Le livre commence par la description d’un aréopage d’intellectuels et artistes satisfaits. L’héroïne passe ses vacances en Corse au début des années 1970, dans la villa de ses parents. Maurice Rheims donc, qui rêve de l’Académie. Dans ce décor radieux, on côtoie Marcel Marceau, Guy Schoeller, Paul MorandDalida passe un soir. L’érudition s’épanouit sous le soleil, son père prend un bain puis écrit. Le défilé people se poursuit lorsque, devenant comédienne, Nathalie (puisque c’est autobiographique, nommons-la) croisera Jean-Pierre Bacri, Isabelle Adjani, Jorge Lavelli, Didier Bourdon...

Porno et Académie

À la fois nombriliste et badin, ce name-dropping très germanopratin pourrait susciter la curiosité amusée d’un lecteur convié à observer la vie mondaine réussie d’un académicien et sa vie familiale désastreuse (il collectionne les maîtresses, son épouse se console en couchant avec son psy, ils ne regardent pas leur fille):

«Ces adultes [...] ne parlaient, au saut du lit, que de littérature, de politique ou de sexe, sans jamais, ne fût-ce qu’un court instant, remarquer que j’étais là.»

Peut-être, l’esprit seventies préside-t-il à la rencontre avec une lycéenne délurée, Isabelle, dont les parents sont réalisateurs de films pornographiques. Conviée en salle de montage, Nathalie et Isabelle observent les ébats d’une infirmière et d’un patient. La narratrice admire cette famille si pleine de «liberté» et ce couple si uni, qui se targue de trente ans de fidélité, malgré son métier. «Ils faisaient des films X mais c’étaient les gens les plus équilibrés que j’avais pu rencontrer.» Soit.

En fait, ce folklore n’est que le décor dans lequel s’inscrit le récit terrible d’un viol. D’un viol d’enfant.

Elle venait d’avoir 13 ans…

Brusquement, le livre s’enfle d’un sentimentalisme sirupeux

Après avoir été gravement malade, l’héroïne renaît peu à peu. Elle a 12 ans, se trouve moche, n’aime pas «son corps alourdi par les médicaments» et sa mère s’étonne, quel tact! de ses «gros seins de paysanne polonaise». Ses parents l’ignorent plus ou moins. Tout comme ses frère et sœur, tellement brillants. Elle n’aime pas les garçons de son âge, ne connaît rien à l’amour.

Un soir d’été, forcément, Nathalie est subjuguée par un sociétaire de la Comédie-Française. Pierre a 43 ans, une peau bronzée et des tempes grises. Elle se met en tête de le séduire, le revoit sur scène et dans sa loge à Paris, où il la reçoit, tantôt avec sa compagne (du moment), tantôt seul, «en peignoir de soie pourpre». Brusquement, le livre devient une sorte de bluette façon Harlequin, s’enflant d’un sentimentalisme sirupeux où «l’amour, le vrai» voisine avec «la vérité de la vie de femme» (traduction: la sexualité), la narratrice pantelante succombant à des émotions d’une parfaite mièvrerie:

«Je ne pouvais pas le quitter des yeux, hypnotisée par sa beauté, son charme, sa douceur, enivrée par son parfum.»

«Il me prit la main. Je me sentais comme une chenille aussi blanche que transparente.»

«L’amour nous avait foudroyés.»

«Les battements de mon cœur ne m’appartenaient plus.»

Un autre décor s’installe. Celui, prestigieux, du théâtre. Elle va voir Pierre à la Comédie-Française. Il n’en est que plus beau:

«Dans ce gigantesque théâtre dominait la couleur de la passion: rouge sang.»

Seulement voilà. Elle a 13 ans. Treize ans.

Pédophile cauteleux

Le pervers tisse sa toile. Un soir où il dîne chez ses parents, il vient lui parler dans sa chambre. Elle va le voir au théâtre puis dans sa loge. Selon qu’il est seul ou au milieu d’admirateurs, il se montre cajoleur ou froid. Il l’appelle invariablement «petite fille». Elle en est mortifiée puis y voit un surnom affectueux. Elle veut apprendre le théâtre pour lui plaire, récite du Molière et «chaque phrase se transformait, dans [sa] bouche, en baiser sur la sienne».

L’emprise du pédophile est totale.

Le jour de ses 13 ans, elle s’offre à lui.

Il prend.

L’emprise du pédophile est totale. Le jour de ses 13 ans, elle s’offre à lui. Il prend

Dans une loge de la Comédie-Française, un acteur de 43 ans demande à une gamine de lui faire une fellation:

«Il m’ordonna dans un souffle: “Oui, prends-moi!”»

Pris de remords (?), il l’arrête et va se terminer à la salle de bains. Oui, se terminer, je ne trouve pas d’autre mot. Puis, il la met dehors:

«“File, petite fille.”

Cette phase me fit l’effet d’une claque. [...] Je le regardais un long moment. Il était impassible, comme si je ne pouvais plus lire dans le livre qu’il venait de refermer; mais au fond, tout au fond de sa pupille, je vis qu’il m’aimait.»

Loin de mesurer l’ignominie de ce qu’elle vient de subir, Nathalie Rheims se réjouit de ce secret partagé. Son violeur lui fait «confiance».

Bourreau récidiviste

Le récit ne s’arrête pas là. Pierre vient la chercher à l’école, au volant «d’un cabriolet 504 rouge». ll l’emmène au Bois de Boulogne, soi-disant pour rompre. Nouvelle fellation, dans sa voiture. Peu après, il l’invite chez lui pour la sodomiser. La scène est atroce.

«“Enlève ton pantalon”, murmura-t-il à mon oreille. Je m’exécutai. Il ouvrit sa braguette et sortit son sexe. Il me parut plus grand et plus dur encore. Il m’ordonna de me mettre à genoux, le ventre bien à plat sur le canapé. Le seul fait d’obéir à ses injonctions, calmes et sans appels, provoquait une émotion insoupçonnable. La vibration de sa voix pénétrait dans chaque parcelle de mon corps. Il passa alors derrière moi, commença à me caresser les fesses.»

Puis il l’enduit de vaseline, lui dit «des mots doux et les choses les plus crues».  Soudain, elle ressent «une déchirure et l’intrusion d’un pieu au fond de [ses] entrailles»:

«À la fois heureuse et interdite, je n’osais faire un geste. Il fit quelques va-et-vient. Je ne comprenais pas très bien où ça se situait, comme en dehors de moi, alors que c’était tellement à l’intérieur. J’entendis un râle.»

Après avoir joui, il lui dit qu’il l’«aime, petite fille», elle se rhabille, «essayant de rester digne». Aussitôt, il la met dehors.

Il lui fait boire du champagne. Parfois, il lui caresse les seins, jamais le sexe. Dans sa loge, les fellations se succèdent. Il ne prend aucun risque. «Seule ma bouche lui était dédiée.» Une fois, lorsqu’il jouit en elle, elle a un haut-le-cœur, essuie une larme. Souvent aussi, il se masturbe devant elle.

Dans sa loge, les fellations se succèdent. Il ne prend aucun risque. Et, à chaque fois, son plaisir pris, il la congédie

Et, à chaque fois, son plaisir pris, il la congédie:

«Il faut que tu files, maintenant.»

«File, petite fille.»

«Vas-y maintenant.»

Réduite au rang d’objet sexuel, Nathalie est soumise au bon vouloir de son bourreau. Qui la manipule dans un discours pervers, multiforme, où le verbe séducteur est d’autant plus machiavélique qu’il se double de la défense hypocrite de vouloir céder à la tentation:

«Il me disait que je le bouleversais, qu’il était si ému [...]. C’était la première fois que ça lui arrivait. Je n’étais encore qu’une enfant. Et mes parents? Et Ludivine? Et sa réputation? Son statut de sociétaire de la Comédie-Française?»

Il se montre brutal aussi. Lorsque sa compagne Ludivine est dans la loge, il expédie l’enfant en quelques phrases froides ou gênées. Voici qu’il la néglige. Elle en souffre. Retourne le voir à l’improviste. «Il m’expliqua que je ne pouvais rester là, qu’il attendait Ludivine.» L’été approche. Il lui promet de passer la voir en Corse. Il ne vient pas. Elle découvre qu’il a joué à Ajaccio. Elle appelle, chez lui, chez ses parents et tombe «sans cesse sur son maudit répondeur».

La fausse coupable

Que ressent Pierre? A priori, rien. Les viols sont expéditifs, la séduction qui les entoure est fugitive. Il semble surtout préoccupé de ne pas être vu, forcément. On peut d’ailleurs s’interroger sur la complicité passive du personnel de la Comédie-Française…

«Fais attention, on pourrait nous voir.»

«Tu es mon trésor secret.»

Alors, dans un mécanisme bien connu, l’enfant endosse la culpabilité:

«Pierre ne risquait-il pas, s’il mordait à l’hameçon que j’agitais sous ses yeux, de tout perdre, jusqu’à sa liberté, sans parler de son honneur, parce que les trente ans qui nous séparaient étaient manifestement bien plus dangereux pour lui que pour moi.»

Violée, dix fois violée, Nathalie pense pourtant que c’est elle qui mène le jeu:

«Sa façon de se livrer à moi, sans défense, m’avait émue.»

«Qui était le coupable? C’est moi qui l’avais choisi, qui l’avait traqué dans sa tanière. C’est moi qui l’avais désiré, conquis.»

Sans voir que c’est lui qui est allée la chercher, qui l’a séduite, l’a piégée. Là où un homme normal aurait mis des barrières, lui, le pédophile, les a tout de suite levées pour se faire sucer par une gamine en toute impunité. Elle croit mener le jeu:

Nathalie exalte le romantisme de viols répétés, avec attouchements, fellations, sodomie

«Il ne faisait qu’obéir à mes impulsions qui étaient devenues des ordres. Plus je m’offrais, plus il était à moi.»

Pis, la narratrice en vient même à culpabiliser à l’idée qu’il voie en elle «une fille facile». Un soir, en voiture, il attire sa main sur sa braguette, mais elle a envie de parler et ne le masturbe pas. Elle se sent ensuite «coupable de ne pas l’avoir caressé, de ne pas lui avoir donné ce plaisir simple qu’il [lui] demandait».

Quand littérature rime avec ordure

Nous sommes en 2015. Plus de quarante années ont passé. Pierre est mort. Et Nathalie exalte dans ce roman atroce le romantisme de viols répétés, avec attouchements, fellations, sodomie…. Comme si la femme était restée cette gamine éperdue d’admiration pour l’homme de théâtre, avec son prestige, sa loge où il parade, l’assurance de l’âge. Un piège parfait tendu à l’enfance. Elle ne dit pas son nom. Pierre a échappé à la justice.

Interrogée sur ce viol, Nathalie Rheims assure encore que c’est «elle la coupable». La réaction des parents est également navrante.

 

Il est question de littérature aussi, avec Lolita («Quel choc de découvrir ce roman auquel je m’identifiai particulièrement.»), et de théâtre évidemment, avec les figures de Don Juan et du Tartuffe. Une enfant, un violeur, un hypocrite. Et un roman qui en fait une love story. Avec une quatrième de couverture répugnante:

«Ce roman, qui aurait pu s’intituler Détournement de majeur, est l’histoire d’une double initiation, à l’amour charnel et à la passion du théâtre. Écrit à la première personne, il est pourtant aux antipodes de ce que l’on qualifie d’autofiction: le mensonge enveloppé dans une rhétorique de vérité. C’est un “roman-vrai”, où l’auteur se cherche et finit par faire tomber le masque.»

J’espère n’avoir jamais applaudi «Pierre» à la Comédie-Française. J’en veux à Nathalie Rheims de n’avoir pas la lucidité de nommer un viol et de dénoncer son violeur alors qu’il est mort. J’en veux à son éditeur d’avoir publié cette infamie. J’en veux à mon libraire de ne m’avoir pas prévenu. Je m’en veux d’écrire cet article qui fera vendre le livre à des pédophiles par procuration.

En lisant Place Colette, je me suis senti sali. N’achetez pas ce livre. Il pue.

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