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Migrations: la xénophobie profite de l’inertie de l’Europe

Des réfugiés syriens devant la gare de Budapest (Hongrie), le 2 septembre 2015 | REUTERS/Laszlo Balogh

Des réfugiés syriens devant la gare de Budapest (Hongrie), le 2 septembre 2015 | REUTERS/Laszlo Balogh

Les flux migratoires augmentent, mais le véritable problème provient de l’immobilisme européen pour mettre en place des solutions d’intégration adaptées à l’immigration moderne. Les réponses nationales ne sont plus à la hauteur du phénomène.

Les chiffres bruts qui se succèdent apportent de l’eau au moulin de tous ceux qui veulent jouer sur la peur de l’autre. Environ 636.000 migrants au Royaume-Uni en douze mois, soit plus du double de l’année 2012, où on en dénombré 286.000. Peut-être 800.000 en Allemagne cette année, soit deux fois plus que le flux de 400.000 des dernières années.

La France, qui a compté 259.000 entrées en 2012 (en hausse de 20% par rapport à 2007), connaît également une hausse des migrants, mais dans des proportions moins élevées qu’en Allemagne: normal, les diplômés qui sont de plus en plus nombreux dans les flux de migrants trouvent plus facilement du travail outre-Rhin. De sorte que c’est surtout sur l’Allemagne –devenue le deuxième pays d’immigration dans le monde– et la Grande-Bretagne que, en Europe, la pression migratoire est la plus forte.

Vases communicants

Mais tous ces chiffres sous les projecteurs d’une actualité souvent dramatique doivent être relativisés. En 2012, le nombre de migrants ne représentait malgré tout que 0,4% de la population en France et 0,5% en Allemagne et au Royaume-Uni. Soit 1 personne sur 200. C’est loin d’être négligeable sur une seule année, mais pas de nature malgré tout à bouleverser les grands équilibres de ces pays, tant économiques que culturels. D’autant que, lorsqu’on prend en compte les départs, le solde migratoire est ramené en France à 45.000 personnes en 2012, et pas plus en 2014 selon l’Insee.

Depuis, les flux migratoires se sont densifiés. Il ne s’agit pas de nier que le nombre de personnes qui ont voulu franchir illégalement les frontières de l’Europe a presque triplé sur le premier semestre 2015, selon les estimations de l’agence Frontex, chargée de la surveillance des mouvements migratoires dans l’espace Schengen. Mais avant de chercher à se réfugier derrière des murs qui seront toujours franchis ou contournés et qui ne règleront jamais les problèmes humains, il convient d’analyser cette tendance pour trouver les réponses appropriées.

L’agence considère par exemple que, sur le premier trimestre 2015, tous les indicateurs sont à la hausse par rapport au premier trimestre 2014. Certains atteignent même des records, avec des progressions de 180%. Mais si on se réfère à la situation de la fin 2014, on assiste à une stabilisation de certains d’entre eux. Tout dépend des paramètres et des circuits considérés.

0,4%

La proportion de migrants en 2012 de la population française

Ainsi, entre début 2015 par rapport à début 2014, le nombre de migrants ayant traversé la Méditerranée en partant de la Libye n’a pas progressé, mais il a décuplé en provenance des Balkans alors que les flux migratoires sont, dans ce cas précis, intra-européens. C’est d’ailleurs une situation que l’on retrouve en Allemagne et au Royaume-Uni, où les flux de migrants en provenance des pays d’Europe orientale (Bulgarie et Roumanie) et même du sud (Grèce mais aussi Espagne) se sont amplifiés. En cause, l’explosion du chômage dans certains pays et sa résorption dans d’autres.

Dans le cas de migrations économiques, le principe des vases communicants s’applique. Mais les problématiques sont bien différentes: le sujet alors n’est plus celui de l’accès ou non de l’Europe à des migrants non européens, mais celui de la circulation d’Européens à l’intérieur de l’Union.

Pression migratoire

Au nombre d’environ 20 millions en Europe selon l’OCDE, les migrants ne représentaient en 2013 que 4% de la population des 28 pays membres de l’UE, qui totalisent aujourd’hui 508 millions de citoyens. Même avec l’augmentation des flux, les proportions deux ans plus tard n’ont pas fondamentalement changé. Faudrait-il se cloîtrer derrière des murs pour empêcher une personne sur vingt-cinq de mettre le pied dans l’Union européenne? D’autant que, pour une partie de plus en plus importante, ces migrants sont aussi des Européens! Et qu’un pays comme l’Allemagne a besoin de l’immigration pour pourvoir les emplois fournis par l’économie du pays et enrayer son recul démographique.

Ce n’est pas l’étranger que l’on doit craindre, mais l’immobilisme des structures dirigeantes pour l’intégrer

S’agit-il de mettre en place une politique d’intégration au niveau de l’Union? Certainement. Et c’est là que se trouve le véritable danger pour l’Europe: l’inertie dans laquelle elle semble se complaire face à un sujet récurrent, qui renvoie à ses valeurs fondatrices de solidarité. «Les coûts de l’immobilisme à court et à long termes dans un contexte où les besoins évoluent rapidement sont considérables. Les décideurs doivent mener un débat ouvert et éclairé sur les migrations pour renforcer la confiance et faire en sorte que tout le monde en retire des avantages», alertait Angel Gurria, à la tête de l’OCDE, en décembre dernier en commentant les Perspectives des migrations internationales 2014 dressées par l’organisation.

La pression migratoire menace moins l’avenir de l’Europe et des Européens que son incapacité à s’adapter. Ce n’est pas l’étranger que l’on doit craindre, mais l’immobilisme des structures dirigeantes pour l’intégrer. Notamment pour que les pays les plus exposés au transit, comme la Grèce aujourd’hui, n’en supportent pas seuls tout le poids.

C’est l’inertie qui laisse le champ libre aux passeurs et est à l’origine de la multiplication des drames dans des camions ou des embarcations de la mort pour les candidats à l’immigration. C’est aussi l’absence de réponse adaptée qui déclenche des flambées de violence xénophobe dans des pays européens qui furent pourtant, de tous temps, des carrefours pour les mouvements de population.

Discrimination et communautarisme

C’est le cas de la France, qui a une longue expérience dans l’accueil des immigrés. On évalue à 15% la part des descendants d’immigrés dans la population totale, dont plus de la moitié sont des descendants d’un parent immigré et d’un parent né en France. Et pourtant, bien que la France ne soit pas le pays le plus concerné par l’immigration en Europe, l’intégration est difficile. L’accès aux services publics y est plus large que dans d’autres pays, mais le marché du travail y est plus fermé à cause d’un chômage chronique plus important.

Dans ces conditions, les jeunes nés dans le pays de parents immigrés perçoivent l’exclusion de façon plus sensible et se sentent davantage discriminés que les immigrés eux-mêmes (27% contre 17%, selon une étude conjointe de l’OCDE et de la Commission européenne sur les indicateurs de l’intégration des immigrés 2015). Ce qui crée un terreau pour le développement de comportements communautaristes, qui deviennent eux-mêmes des prétextes à des réactions xénophobes de plus en plus nombreuses. Jusqu’où cet engrenage peut-il mener?

D’autres pays, comme le Canada et l’Australie, ont su mener des politiques d’intégration qui leur ont permis d’attirer des migrants diplômés qui participent au dynamisme économique. Dans les pays de l’OCDE, le nombre de personnes nées à l’étranger ayant un niveau d’éducation élevé a augmenté de 70% au cours de la dernière décennie. L’Allemagne, par exemple, mise sur l’accueil d’étrangers ayant des niveaux élevés de qualification pour faire face à ses perspectives économiques.

La France, de ce point de vue, fait plutôt office de mauvais élève à cause des tensions sur le marché du travail qui se reportent encore plus sur les personnes migrantes. Les problèmes se tiennent, les solutions aussi. Et ce ne sont pas des réponses nationales, mais européennes, qui permettront de répartir les flux de ces migrants pour que l’immigration soit plus facilement soluble dans l’Europe.

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